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CA n°43 – L’Industrie du bien : philanthropie, altruisme efficace et altruisme efficace animalier – août 2019

Chapitre 11 – Se fonder sur les faits pour orienter au mieux l’action

Une définition standard de l’altruisme efficace (AE), fournie par les altruistes efficaces (AEs) eux-mêmes, est la suivante : « L’altruisme efficace consiste à se fonder sur les faits1 et sur la raison pour déterminer comment faire le plus de bien possible, et à agir sur cette base. » Cette définition est d’un intérêt modéré. Elle serait très éclairante s’il existait, en face, une école concurrente d’altruisme qui se définissait par la volonté de faire le moins de bien possible, ou qui insistait sur ses efforts pour ignorer les faits et la raison dans le choix de ses modes d’action. Cette famille concurrente n’existe pas. Néanmoins, la définition précitée n’est pas totalement creuse. Il est vrai qu’il existe des comportements bien intentionnés mais peu réfléchis, et fondés sur une ignorance évitable. Les AEs nous disent qu’ils tiennent à se montrer scrupuleux dans la recherche d’information, parce que c’est ainsi qu’on a le plus de chances de concevoir des interventions ayant l’effet recherché. C’est du lien entre connaissance des faits et stratégies d’action qu’il va être question dans ce chapitre. La difficulté est que, bien souvent, la connaissance de la réalité est imparfaite, et que les données disponibles peuvent donner lieu à des interprétations divergentes. Nous allons ici relater quelques épisodes qui attestent d’une bonne volonté dans la collecte d’information, du dynamisme du débat interne au mouvement animaliste étasunien, et du fait qu’il arrive que le dialogue soit constructif. Ce parcours nous permettra de cesser de saisir l’altruisme efficace animalier (AEA) uniquement sous l’angle de ce qui le rattache à l’AE, et de voir aussi sa proximité avec le mouvement des droits des animaux au sens large.

1. Poules pondeuses hors cages : vrai ou faux progrès ?

L’AEA appartient au courant welfariste-abolitionniste du mouvement animaliste. Il apporte son soutien à des associations qui s’inscrivent dans cette optique. Pour l’AEA, l’idéal serait de faire disparaître l’élevage, ou du moins l’élevage industriel. Mais cet objectif n’étant pas accessible à court terme, les améliorations, mêmes modestes, des conditions d’élevage sont considérées comme des buts à poursuivre. Outre leur intérêt pour les animaux qui en bénéficient, les campagnes menées pour les obtenir sont vues comme des occasions de sensibiliser le public à la condition animale, et les victoires engrangées comme des tremplins vers des avancées plus conséquentes. C’est dans cet esprit que l’AEA a beaucoup investi pour faire reculer l’élevage des poules pondeuses en cage : un objectif jugé à la fois accessible et pertinent, car concernant un grand nombre d’oiseaux détenus dans des conditions très éprouvantes. C’est pourquoi Animal Charity Evaluators (ACE) a recommandé des associations faisant campagne pour bannir l’élevage des poules en cages, et Open Philanthropy Project (OPP) leur a accordé de généreux financements.

Aux États-Unis, l’évolution vers l’élevage hors cage a très rarement correspondu à un passage à des formes d’élevage où les poules ont accès à l’extérieur. Il s’agit pour l’essentiel d’élevages en bâtiment fermé, où des poules en très grand nombre sont logées à de hautes densités. C’est dans ce contexte que s’est déroulé un échange entre deux pôles du mouvement animaliste étasunien. Les principaux épisodes peuvent en être retracés à partir des liens présents dans un article de blog d’OPP2.

En mars 2016, Lewis Bollard, directeur du département « bien-être animal » d’OPP, publie un rapport expliquant pourquoi il lui paraît judicieux d’investir pour promouvoir l’élevage des poules hors cage. De son côté, Direct Action Everywhere (DxE) publie un mémorandum soutenant que le hors-cage n’améliore pas le bien-être des poules. Non seulement la mortalité est plus élevée dans les volières en bâtiment fermé, mais les marqueurs de stress ne sont pas plus bas que pour les poules en cage, et la qualité de l’air est pire dans les élevages fermés sans cages. Un échange s’engage entre Lewis Bollard (OPP) et Lewis et Wayne Hsiung (DxE). Bollard conteste certaines affirmations de DxE, comme l’idée que le passage au hors-cage accroîtrait les débouchés et les profits de l’industrie de l’œuf. Mais il reconnaît que l’unique étude sur laquelle il s’était appuyé, dans son rapport initial, pour estimer que le bien-être des poules s’améliorait dans un système sans cages ne correspond pas aux conditions usuelles du hors-cage aux États-Unis. OPP entreprend alors d’effectuer des recherches complémentaires sur la question. Un nouveau rapport, faisant état d’autres études sur la condition des poules selon le type d’élevage, est produit par Aleya Cotra (d’OPP) en septembre 2017. OPP décide de maintenir son engagement en faveur du hors-cage, explique les raisons pour lesquelles ce choix lui paraît le plus approprié au vu des informations disponibles, tout en admettant que les études concernant le bien-être sont insuffisantes pour affirmer avec certitude que les systèmes sans cages améliorent la condition des poules.

Du côté d’ACE, on a également prêté attention aux voix qui soutiennent qu’il n’y a aucune raison de croire que le bien-être des poules s’améliore dans les bâtiments fermés sans cages. La réaction a été la même que celle d’OPP : ne pas exclure la possibilité que la condition des poules se dégrade, mais estimer malgré tout que les chances qu’elle s’améliore sont plus grandes. On retrouve l’écho de cette attitude dans le livre de Jacy Reese, The End of Animal Farming (2018). Reese écrit : « Malheureusement, à certains égards, les élevages hors cage en bâtiments fermés sont pires que les élevages en batterie » (op. cit., p. 32). Il poursuit en expliquant sans détour en quoi c’est pire : des milliers de poules rassemblées dans un espace restreint ne parviennent pas à établir un ordre social entre elles ; il en résulte des agressions permanentes et des actes de cannibalisme ; le sol est recouvert d’excréments ; la mauvaise qualité de l’air cause de nombreuses maladies respiratoires. Puis, Reese affirme (en s’avançant beaucoup) que « les chercheurs sont pour la plupart d’accord pour dire que les avantages du hors-cage dépassent les inconvénients, principalement parce que cela permet aux poules d’exprimer un semblant de comportements naturels » (ibid.).

La décision initiale des AEAs de soutenir les campagnes pour l’élevage des poules hors cages a été maintenue, y compris quand le mode d’élevage de substitution était pire selon plusieurs indicateurs de mal-être, et pas seulement d’après le taux de mortalité. (Le taux de mortalité est, de façon générale, supérieur dans les élevages sans cages, y compris ceux où les poules ont accès à l’extérieur.) Le pari a été pris que, malgré tout, la plus grande liberté de mouvement surcompensait ces aspects négatifs. Suite à l’épisode initié par la discussion entre DxE et OPP, aucune des deux parties n’a changé de position. Mais la qualité des échanges est un trait remarquable de cette controverse. OPP n’a pas ignoré la critique. Les deux parties ont cherché à fonder leurs conclusions en étudiant la littérature disponible sur le sujet – laquelle ne permet pas de conclusion certaine. Désormais, les textes de l’AEA indiquent qu’il y a doute sur le fait que certaines formes d’élevage hors cage constituent une amélioration : cette mention est d’une honnêteté appréciable.

2. Relations entre ONG et entreprises : qui manipule qui ?

Un volet très important de l’activité des associations soutenues par l’AEA consiste à faire pression sur des entreprises, afin qu’elles s’engagent à se détourner de formes d’élevage particulièrement cruelles. Quand un succès est obtenu, il est interprété soit comme une victoire (au sens où il y aurait un vaincu : une entreprise a été contrainte à plier sous la pression des militants), soit comme une opération gagnant-gagnant : une association réussit à améliorer la condition des animaux, tandis qu’une entreprise améliore son image en adoptant de meilleures pratiques.

L’inquiétude exprimée par certains commentateurs (notamment par Nathan, 2016) est que le schéma réel ne soit pas celui-là et qu’en vérité, dans une relation où le pôle puissant est celui des entreprises, ce soient les associations qui se fassent manipuler. En arrière-plan se trouve la notion de co-optation (en anglais) des ONG par les entreprises, qu’on pourrait traduire par « récupération » ou « neutralisation ». Pour une revue de la littérature à ce sujet, on peut se reporter à Baur et Schmitz (2012). La neutralisation est le processus par lequel les entreprises peuvent amener des ONG à s’aligner sur leurs intérêts. Les ONG neutralisées cessent d’être réellement indépendantes ; elles deviennent des alliées ou des adversaires inoffensives des activités à but lucratif. Certaines pratiques accroissent le danger de neutralisation : les partenariats financiers (des entreprises sont les sponsors d’ONG), la certification ou labellisation de produits marchands par des ONG, ou encore la familiarité qui se crée entre responsables d’entreprises et responsables associatifs à travers des rencontres et négociations ou, de façon plus formelle, quand des ONG font entrer dans leur conseil d’administration des dirigeants ou ex-dirigeants de sociétés. La pression exercée sur les ONG par des associations sentinelles peut aussi les pousser à pactiser trop vite, en particulier lorsqu’elle crée le besoin chez les ONG de faire valoir à court terme des « victoires » quantifiables.

Le danger de récupération est, comme on peut s’y attendre, évalué différemment, selon le crédit accordé à la RSE (responsabilité sociale des entreprises) : pure hypocrisie pour les uns (le masque de la recherche du profit à n’importe quel prix), réalité limitée pour d’autres (les entreprises sont réellement prêtes à se montrer socialement responsables du moment que cela ne nuit pas à leur rentabilité), ou véritable esprit nouveau (les entreprises sont prêtes à considérer que le profit n’est pas l’unique critère devant les guider, et peuvent dès lors apprécier l’existence d’ONG réellement indépendantes comme aiguillon les poussant à prendre en compte les autres critères importants). Le philanthrocapitalisme est plutôt porté à croire à la possibilité de conciliation des attentes du secteur lucratif et non lucratif. Concernant la cause animale, et les accords obtenus auprès d’entreprises par les associations soutenues par l’AEA, Nathan appartient à l’inverse au camp des sceptiques :

Les campagnes en direction des entreprises pour obtenir des engagements en faveur de l’élevage hors cage sont incontestablement des exemples de neutralisation (co-optation). The Humane Society (HSUS) et The Humane League (THL) attribuent la récente vague d’engagements à se tourner vers l’élevage sans cages à la « dynamique » engagée, et à la peur des protestations. Mais il est stupide de croire que de grandes entreprises ont quelque chose à craindre d’une poignée de militants du bien-être animal. Les succès rapides obtenus par la petite équipe de The Humane League ne sont pas le résultat de la pression exercée. Ils résultent de simulacres de protestations couplés à des négociations à huis-clos qui permettent aux entreprises d’acquérir gratuitement de la RSE. Les entreprises n’ont rien à changer dans leur conduite, car les accords conclus concernent généralement une échéance lointaine, et sont non contraignants. Elles gagnent une couverture médiatique positive immédiate grâce à ces engagements non contraignants. L’association animaliste peut bénéficier elle aussi d’une couverture positive, et associer ses appels aux dons à l’annonce de ses « victoires ». (Nathan, 2016)

Les associations incriminées par Nathan (HSUS et THL), toutes deux très actives dans l’effort pour améliorer les conditions d’élevage, comptent parmi les associations recommandées par ACE (cf. chap. 10, sections 6 et 7).

Il est intéressant de noter qu’HSUS, qui mène donc une politique de pression sur les entreprises approuvée par l’AEA, a pris en compte les voix qui s’inquiètent des risques de neutralisation. Dans un article de blog daté du 13 mars 20193, Kitty Block, directrice de HSUS, rappelle que son association a obtenu des engagements sur les conditions d’élevage de très grandes sociétés, et de centaines d’autres entreprises. Mais, ajoute-t-elle, ces engagements sont assortis de délais d’application de plusieurs années parce que les mutations demandent du temps. « Nous sommes très fiers de notre travail en ce domaine, écrit Block, mais nous avons conscience qu’annoncer des changements ne suffit pas. » C’est pourquoi Block annonce que son association va mettre en place un tableau de bord, afin d’assurer le suivi des mesures réellement prises par les entreprises qui se sont engagées à cesser de se fournir auprès d’élevages aux pratiques problématiques. Les résultats seront rendus publics. (Un autre tableau de bord est annoncé par HSUS, cette fois destiné à enregistrer les progrès des entreprises dans leurs efforts pour promouvoir une alimentation végétale.)

HSUS n’est pas la première association à faire mouvement dans ce sens. CIWF (Compassion in World Farming) a publié son premier rapport annuel de suivi des engagements concernant l’élevage hors cage des poules pondeuses (EggTrack Report) pour les États-Unis en 2017, et a publié le premier rapport équivalent pour l’Europe en 2018. Courant 2018, CIWF a annoncé qu’il allait mettre en place un système équivalent, nommé ChickenTrack, pour vérifier que les entreprises qui s’engagent à se détourner de l’élevage intensif de poulets à croissance rapide faisaient le nécessaire pour tenir leurs promesses. Rappelons que CIWF-USA est également une association recommandée par ACE, avec le grade de standout charity. L’expérience de CIWF, association pionnière du suivi des engagements, a montré que l’exercice n’était ni superflu ni aisé à mener à bien. En 2018, aux États-Unis, sur l’ensemble des entreprises à qui CIWF a demandé de communiquer les progrès réalisés pour tenir leur engagement à s’approvisionner en œufs hors cages, seulement 27% ont fourni l’information sollicitée. Pour cette même année 2018, les résultats ont été plus encourageants en Europe : 75% des entreprises sollicitées par CIWF ont fait état de progrès accomplis pour atteindre à terme les 100% d’œufs issus de poules élevées hors cages.

La question des dispositifs à mettre en place pour que les entreprises tiennent parole est prise au sérieux par des acteurs travaillant au sein-même des organisations de l’AEA. Le 1er février 2019, Saulius Šimčikas (chercheur chez Rethink Priorities, après avoir été stagiaire chez ACE) publie sur l’Effective Altruisme Forum un essai intitulé Will Companies Meet Their Animal Welfare Commitments ?. L’auteur y dresse un bilan de ce que l’on sait du degré d’application des engagements, et propose des pistes pour le faire croître. Dans un rapport publié le 10 avril 2019, Charity Entrepreneurship (CE) cite le suivi des engagements concernant les poules pondeuses comme un domaine où il serait utile qu’une association spécialisée voie le jour4. CE explique que celle-ci pourrait aller au-delà des méthodes de surveillance déjà en place dans ce domaine, en se préoccupant d’agir du côté de l’offre. (En effet, les entreprises qui ne s’engagent pas, ou ne tiennent pas leurs engagements, font valoir qu’elles ne trouvent pas assez de fournisseurs pour remplacer les œufs de batterie.) CE précise dans ce même billet de blog qu’il a l’intention de creuser le sujet et qu’il fera l’objet de publications ultérieures.

On voit donc, ici encore, que l’AEA a prêté attention à des critiques adressées à une des politiques qu’il soutient activement (pousser des entreprises à se détourner des pires formes d’élevage). Il n’a pas renoncé à encourager des réformes welfaristes, puisque qu’il est persuadé qu’elles constituent des progrès. Mais il a bien enregistré que les promesses engrangées ne suffisent pas pour crier victoire, et cherche à développer les moyens pour que les promesses soient tenues.

3. Apprendre des mouvements sociaux

Comme le reste de la philanthropie étasunienne contemporaine, l’AEA s’est vu reprocher par ses détracteurs son étroitesse de vue : une obsession pour les indicateurs quantifiables, et une ignorance de ce que peuvent apporter les sciences sociales, et les multiples perspectives susceptibles d’enrichir la compréhension des réalités et mouvements sociaux. ACE n’est pas resté sourd à ces reproches, et a tenté de mettre sur pied un projet pour y remédier. Même si le projet a avorté, il témoigne, comme dans les cas précédents, d’une écoute aux voix pointant des déficiences dans les méthodes adoptées. Le 15 janvier 2015, Allison Smith annonce sur le blog d’ACE le lancement d’un projet de recherche sur les mouvements sociaux5, qui en fait avait débuté dès 2014. L’idée est de parvenir à mieux comprendre quelles sont les approches du changement social qui fonctionnent, et d’en tirer les leçons pour le mouvement animaliste. Il est intéressant de noter que Smith parle d’aller au-delà du genre d’études menées par ACE jusqu’alors, et portant sur des changements incrémentaux affectant des consommateurs individuels ou des entreprises particulières. Ce qu’il faudrait découvrir, explique-t-elle, c’est quels « changements de grande ampleur, non incrémentaux » tentés par des mouvements militants ont réussi ou échoué, et pourquoi. Le projet sort clairement des rails des calculs coût-efficacité, qu’ils soient effectués ex ante ou ex post. L’idée est de procéder en commençant par accumuler des études de cas, puis d’en dégager les traits communs pour avoir une idée des leviers à appliquer à la cause animale. Projet admirable et démesuré. La littérature existante sur les mouvements sociaux est immense. Comment l’équipe d’ACE pourrait-elle parcourir les travaux d’innombrables chercheurs et observateurs, et en extraire une théorie valide et opératoire du changement social ? On n’est pas surpris de voir Toni Adleberg annoncer qu’ACE a décidé de mettre fin à ce projet dans un article daté du 18 février 20186. Adleberg explique que, s’il est sans doute vital de comprendre les mouvements sociaux, ACE n’a pas les moyens d’effectuer correctement la tâche. On apprend que les quelques études de cas effectuées (sur les droits des enfants, la lutte contre la grossophobie, l’environnementalisme, et le mouvement anti-esclavagiste britannique) l’ont été par des étudiants ayant un contrat de recherche de trois mois chez ACE. Le résultat, écrit-elle, n’est pas conforme aux critères de qualité que souhaite satisfaire ACE. C’était couru d’avance. Le jugement sera sévère si, comme Nathan (2016), on utilise cet épisode, et d’autres, pour instruire le procès de la prétention des AEAs à être plus performants que le reste du monde pour tirer des enseignements d’un immense réservoir d’observations et connaissances sur les sociétés. Le regard sera plus indulgent si l’on se souvient qu’ACE est une jeune association, qui tâtonne pour mettre au point ses méthodes de travail, ou si l’on voit ACE comme une composante ordinaire du mouvement animaliste, qui en la matière s’est comportée comme beaucoup d’autres. Ailleurs dans ce mouvement, combien de fois a-t-on vu invoquer des références à l’abolition de l’esclavage, au mouvement féministe, au recul de la brutalité des adultes envers les enfants, au mouvement des droits civiques, à la lutte de peuples autochtones, etc. ? Au bout du compte, ACE a été moins arrogant que certains autres prospecteurs de modèles historiques – ceux qui se montrent péremptoires sur les leçons à en tirer – en avouant au bout de quelques mois qu’il n’était pas de taille à faire le travail proprement. Ajoutons que cette étape ne marque pas un renoncement de l’AEA à se demander en quoi d’autres mouvements de justice sociale peuvent être une source d’inspiration, mais seulement la fin de l’illusion de rapports merveilleux produits en trois mois par des stagiaires. Une preuve en est que l’on trouve sur le site du Sentience Institute une étude de Kelly Witwicky sur le mouvement anti-esclavagiste7. Elle se termine sur une réflexion sur les ressemblances et différences avec le mouvement de libération animale, et sur les leçons que pourraient peut-être tirer les défenseurs des animaux de cette expérience du passé. Que des AEAs se saisissent de ce genre de question montre qu’il serait réducteur de ne retenir d’eux que l’ardeur comptable, et la passion pour les interventions circonscrites susceptibles de produire de modiques changements à court terme. Ils sont au diapason du reste du mouvement de libération animale dans le difficile et nécessaire exercice d’exploration du social.

4. Réfléchir aux leviers d’action

La question des « stratégies » est une constante des écrits et échanges du mouvement animaliste. Nous allons ici évoquer brièvement deux exemples de la recherche menée sur ce plan par l’AEA : le dossier « interventions » d’ACE, et les « questions fondamentales » du Sentience Institute. Bien qu’ils ne fassent pas directement intervenir de protagonistes extérieurs, ils montrent la connexion de l’AEA à des réflexions et débats qui traversent le mouvement des droits des animaux au sens large.

Le dossier « Interventions » d’ACE8 contient les études effectuées par l’association depuis sa création sur différentes méthodes auxquelles recourent les organisations de protection animale : tractage, pression sur les entreprises, éducation (interventions dans des établissements scolaires), enquêtes dans les lieux d’exploitation animale, protestations (manifestations, happenings…), etc. La plupart de ces études apparaissent désormais avec la mention « version archivée », et sont précédées d’un bandeau indiquant que l’étude ne satisfait plus les standards actuels d’ACE. Deux modes d’intervention seulement échappent à ce sort. Le premier est l’étude sur le tractage qui a été actualisée dans les conditions que l’on sait (cf. chapitre 9) et dont la conclusion est devenue d’une extrême prudence (on ne peut rien conclure). Le second est récent (2018) et concerne les protestations. L’équipe a exploré la littérature, a estimé le nombre d’actions de ce genre menées par différentes organisations aux États-Unis et leur coût, interviewé différentes personnalités sur leur analyse de l’intérêt et des limites de ce mode d’action. Une liste (assez banale) des effets possiblement positifs et négatifs des protestations a été dressée. Les conclusions sont là encore formulées sous forme très prudente, en soulignant le nombre de questions auxquelles on n’est pas en mesure de répondre. On pourrait considérer comme des faiblesses les rétropédalages d’ACE (le nombre d’études rangées en « version archivée »), et la grande circonspection des études qui restent validées. J’y vois plutôt un signe positif de reconnaissance de la complexité du réel, et de décrue du penchant à se montrer abusivement affirmatif sur ce qu’on ignore sous prétexte qu’il faut justifier son label d’évaluateur.

Tournons-nous à présent vers le document « Questions fondamentales pour une défense efficace des animaux » du Sentience Institute9. Il date de juin 2017. Des ajouts y ont été apportés par la suite. Les questions examinées relèvent d’interrogations et débats bien connus dans le mouvement animaliste tels que : « Mettre davantage l’accent sur les animaux, ou sur l’environnement, ou sur la santé ? » ; « Recourir ou pas à la confrontation ? », « Se positionner à gauche ou privilégier une approche non partisane ? » ; « Se focaliser sur l’antispécisme, sur les animaux d’élevage, ou sur les animaux sauvages ? » ; « Privilégier la réduction de consommation de produits animaux ou le plaidoyer pour le véganisme ? », etc. Sur chaque sujet, sont listés les arguments pouvant jouer en faveur ou défaveur des options présentées. On se sent comme à la maison, avec des sujets qu’on connaît par cœur, que ce soit parce qu’on fréquente les réseaux sociaux animalistes, ou qu’on assiste aux rencontres et conférences autour de la cause animale. Le Sentience Institute a consulté un ensemble « d’experts » sur les « questions fondamentales », c’est-à-dire une poignée de personnes, toutes liées au cercle de l’AEA, et occupant des positions qui leur confèrent influence et expérience dans le domaine de la cause animale. Jacy Reese fait la synthèse des opinions qu’elles ont exprimées dans un article de blog10. On y trouve les noms des 21 experts sollicités (dont 15 ont répondu). Les répondants avaient de larges possibilités de nuancer leurs réponses. Ils n’étaient pas tenus à un choix binaire (oui ou non à la confrontation par exemple), mais pouvaient indiquer leur choix entre les deux positions proposées sur une échelle de 1 à 10 (dans l’exemple cité, « 1 » signifierait « tout miser sur la confrontation et « 10 » signifierait « ne jamais recourir à la confrontation »). Ils pouvaient nuancer également en indiquant par une note le degré de confiance qu’ils avaient dans leur propre jugement sur chaque thème. Enfin, les répondants pouvaient classer différemment chaque option selon les critères « degré de négligence du problème », « étendue du problème » et « direction claire à suivre pour l’action ». Nous n’allons pas détailler les résultats obtenus, puisqu’il ne s’agit de rien d’autre que d’une photographie de l’opinion de quelques AEAs. Le fait intéressant est que les personnes consultées n’ont pas une position uniforme. Sur l’ensemble des sujets abordés, il n’y en a que trois sur lesquels plus de 80% des répondants penchent dans la même direction :

  • Ils sont d’accord pour donner une place dominante aux messages et interventions institutionnels par rapport aux actions incitant les consommateurs individuels à changer leurs choix alimentaires. (Notons toutefois qu’on met en balance un mode d’action très spécifique avec toutes les autres façons d’exercer une influence.)
  • Ils sont d’accord pour estimer que, dans la formulation des messages, l’argument du bien-être animal doit occuper plus de place que les arguments relatifs à l’environnement ou à la santé.
  • Ils sont d’accord pour estimer que les petites avancées acquises en matière de bien-être animal ont plus de chances de favoriser des avancées futures que de les compromettre (ce qui confirme que les AEAs se situent dans le camp des welfaristes-abolitionnistes, et non dans le camp francionien qui soutient que les campagnes welfaristes sont à proscrire, parce qu’elles auraient pour seul effet de donner bonne conscience aux consommateurs, et ainsi de pérenniser l’exploitation animale).

Concernant le thème « animaux sauvages », il est logique de constater que les répondants sont nombreux à le juger important : à la fois parce que les animaux sauvages sont l’immense majorité des animaux, et parce que l’intérêt pour leur sort est particulièrement implanté chez les AEAs. (En outre, des ténors de la pensée RWAS figurent dans l’échantillon des personnes sollicitées.) Néanmoins, il ressort aussi du sondage que la direction à donner à l’action en faveur des animaux sauvages n’est pas jugée claire.

Au total, le document du Sentience Institute sur les « questions fondamentales » donne une impression de bonne connaissance par les AEAs des débats qui traversent le mouvement animaliste en général. La diversité d’opinion des experts consultés montre que les répondants font preuve d’autonomie dans leur jugement, à l’inverse des groupes monolithiques où les suiveurs répètent l’idéologie forgée par un ou quelques leaders. Il est de même rassurant de constater que, sur beaucoup de questions, les experts indiquent n’avoir qu’un degré de confiance modéré dans leur propre jugement. Ils penchent d’un côté ou de l’autre sur la question posée, au vu des arguments qui leur paraissent les plus convaincants, mais en ayant conscience qu’il ne s’agit pas de vérités établies.

Conclusion

A bien des égards, l’AEA apparaît comme un monde familier quand on parcourt les pages de ses sites : on n’est pas dépaysé par rapport à ce qu’on connaît du mouvement de libération animale. En laissant de côté les marqueurs d’appartenance à l’AE vus dans les chapitres précédents, on perçoit surtout qu’on est dans un compartiment du mouvement animaliste – un compartiment qui est réactif face aux critiques, ouvert à ce qui se fait et pense ailleurs, et désireux de prendre des initiatives là où cela lui semble prometteur. L’attention portée par l’AEA à la connaissance des faits est une réalité. Au-delà des exemples cités dans ce chapitre, on peut constater, en visitant ses sites, la place qu’y occupent des rapports, ou autres types de documents, retraçant un travail de collecte d’information.

Jusqu’ici, nous avons évoqué des interventions pour lesquelles l’AEA est venu en renfort sur des formes d’action qui s’étaient développées avant et sans lui : promotion du végétalisme, effort pour obtenir des réformes légales ou des engagements d’entreprises sur le bien-être animal. Nous allons dans les deux chapitres suivants nous arrêter sur des domaines dans lesquels l’AEA n’est pas un intervenant parmi tant d’autres du mouvement animaliste, mais un acteur de premier plan.

Notes

  1. Le mot anglais est evidence. Il renvoie à l’ensemble des faits ou informations indiquant si une proposition, ou une croyance, est valide ou vraie. Evidence est traduit selon le contexte par « faits », « données » ou « preuves ».
  2. Aleya Cotra, « New Report on the Welfare Differences Between Cage and Cage-Free Housing », OPP, 15 septembre 2017.
  3. « With new scorecard, HSUS will hold food companies accountable on their animal welfare commitments ».
  4. « Top Charity Ideas 2019 », blog de Charity Entrepreneurship, 10 avril 2019, consulté le 16 juillet 2019.
  5. Allison Smith, « Social Movements Research Project ».
  6. Toni Adleberg, « We are Discontinuing Our Social Movement Research Project », blog d’ACE.
  7. Kelly Witwicky, Social Movement Lessons from the British Antislavery Movement, 1er décembre 2017.
  8. Consulté courant avril 2019 et le 16 juillet 2019.
  9. « Summary of Evidence for Foundational Questions on Effective Animal Advocacy », texte publié sur le site du Sentience Institute (SI). Au moment où je consulte ce texte, sa dernière mise à jour par SI remonte au 21 juin 2018. Une traduction française de ce document, dans sa version primitive, est disponible sur le blog Les questions décomposent.
  10. Jacy Reese, « Effective Animal Advocacy Researcher Survey June 2017 », publié sur le blog du Sentience Institute le 16 juin 2017.