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Cahiers antispécistes n°34 - janvier 2012

Apologie de la mauvaise foi

L’inconsistante Apologie du carnivore de Dominique Lestel

Depuis 15 ans, Dominique Lestel critique le discours philosophique traditionnel sur les animaux et pourfend l'idée qu'il y aurait « un propre de l'homme », idée qu'il qualifie de « toxique ». Il a ainsi étudié le vécu subjectif des animaux, la singularité psychologique de chaque individu. Pour Lestel, les animaux ont une vie mentale riche et les humains sont des animaux parmi les autres.
Bien souvent, adhérer à ces thèses n'empêche pas les éthologues ou les philosophes de manger de la viande. Mais ils le font généralement avec une mauvaise conscience plus ou moins prononcée. Lestel, au contraire, est fier de manger de la viande. Il va jusqu'à consacrer un pamphlet, paru en avril 2011, à « l'apologie du carnivore » et à la critique sévère des végétariens éthiques, ceux qui pensent que la consommation de viande est illégitime. Voilà qui semble bien difficile sans avoir recours à des arguments spécistes ou à des théories éthologiques surannées. Comment Lestel va-t-il s'y prendre ?

Hors d'œuvre

Dans un premier chapitre intitulé « hors d'œuvre », Lestel dresse l'inventaire des courants végétariens de l'Antiquité à nos jours, et des critiques qu'ils ont suscitées. La plupart sont sans grand rapport avec le végétarisme éthique qu'il critique : les pythagoriciens, les ascètes chrétiens, les hygiénistes, les naturalistes du XVIIe siècle, les « végétariens santé », les végétariens New Age... Nulle mention dans ce chapitre du courant antispéciste et sa profusion d'auteurs, au fondement du végétarisme éthique. Le hors d'œuvre porte assez bien son nom, finalement : il est hors-sujet.

Un épouvantail rhétorique

Le second chapitre, ou « premier service », est une critique des arguments végétariens, et des végétariens eux-mêmes. L'auteur ne cite presque personne, il dit « les végétariens » pensent ceci ou cela, disent ceci ou cela, et souvent « le végétarien ». Lestel semble dialoguer avec ce personnage conceptuel : il utilise des formules comme « un végétarien répondra que » ou « un végétarien sera agacé par ». On s'aperçoit rapidement que le végétarien en question est un épouvantail rhétorique, une caricature facile à contredire.

De mauvais arguments

J'hésite à réfuter nombre d'objections de Lestel tant leur niveau est bas. Je pourrais tout aussi bien renvoyer le lecteur à la « foire aux questions » de n'importe quel blog de végétarien.
Par exemple, Lestel nous sert le « cri de la carotte » : prétendre que les plantes souffrent pour dire que les végétariens sont incohérents. Les arguments employés sont à peu près les mêmes que ceux qu'Yves Bonnardel a réfutés dans les Cahiers en 1992 [1], et sont indignes de quelqu'un qui travaille dans un département de sciences cognitives.
Il pratique aussi le fameux « sophisme du Nirvana » (le « tout ou rien »), qui consiste à discréditer une proposition au motif qu'elle n'est pas parfaite : « l'agriculture aussi détruit des écosystèmes sauvages et les animaux qui en vivent ; il est illusoire de la part des végétariens de croire qu'ils ont le “ventre propre” et qu'ils peuvent se nourrir sans faire souffrir ou tuer quelque créature que ce soit » (p 71-72)... dit-il en oubliant que plus des deux tiers des terres agricoles mondiales servent à l'élevage.
Il assume d'ailleurs jusqu'à l'absurde le « tout ou rien » : le meilleur moyen d'éliminer complètement la souffrance étant selon lui d'éliminer tous les animaux, il se moque des végétariens se refusant à de telles extrémités : « qu'est-ce qu'un projet éthique qui ne doit être accompli qu'à peu près ? » (p.80)... après avoir expliqué pendant des pages aux végétariens rêveurs qu'il faut tenir compte des réalités !
Citons aussi le cocasse « paradoxe fondamental du végétarien éthique ». On aurait pu s'attendre à un raisonnement de haut vol, questionnant les concepts fondamentaux de l'éthique normative et de la méta-éthique. Que nenni. L'argument de Lestel est le suivant : les végétariens veulent abolir la viande pour éviter à des animaux de souffrir, mais cela aurait pour conséquence de grandes frustrations, et donc de la souffrance, chez les mangeurs de viande, qui sont des animaux. Donc en voulant éviter aux animaux de souffrir les végétariens font souffrir des animaux. Ils sont donc incohérents.
D'habitude, ceux qui osent tenir des propos de ce genre sont proches des thèses béhavioristes et sous-estiment grandement les intérêts des animaux [2]. Or les thèses éthologiques de Lestel sont aux antipodes...
Transposons. Le paradoxe fondamental des anti-viols : ils sont favorables à l'interdiction du viol parce que le viol fait souffrir celles et ceux qui en sont victimes ; mais ce faisant, ils infligent aux violeurs d'immenses frustrations ; par conséquent en voulant éviter à des gens de souffrir ils font souffrir des gens. Ou encore, le paradoxe fondamental des anti-esclavagistes : ils sont hostiles à l'esclavage, car l'esclavage est nuisible aux esclaves. Mais l'abolition de l'esclavage est nuisible aux maîtres, donc en voulant soulager les uns ils accablent les autres.

Des amalgames

Lestel multiplie les amalgames. Les six pages qu'il consacre au cri de la carotte marquent le coup d'envoi de ce qui constituera l'un des fils rouges de son discours : une confusion entre « être vivant » et « être sentient ».
Il utilise le terme « être vivant » tantôt au sens biologique (sens 1), tantôt au sens restreint de « être sentients » (sens 2).
Cette confusion n'a rien d'innocent ; le sens du terme change d'une phrase à l'autre afin de produire des sophismes quaternio terminorum [3] :

Les végétariens refusent de tuer des êtres vivants (sens 2)
Or, nous sommes hétérotrophes, il nous est impossible de ne pas tuer d'êtres vivants (sens 1)
Donc les végétariens n'ont rien compris à la vie, vivent dans un univers de fantaisie, etc.

Ou encore :
Les végétariens refusent de tuer des êtres vivants (sens 2)
Or, tout animal tue des êtres vivants (sens 1)
Donc, les végétariens sont contre les animaux, aspirent à devenir des plantes ou des robots, etc.

Il confond le carnivorisme contraint des animaux sauvages et le carnivorisme choisi des humains, lorsqu'il écrit (p. 62-63) que le végétarien « réhabilite la thèse de l'exception humaine en considérant qu'il est le seul animal carnivore (ou potentiellement carnivore) qui doit se placer au-dessus de sa condition animale omnivore en n'en assumant pas l'une des caractéristiques centrales : la prédation des autres animaux ».

Dès l'introduction, Lestel compare le végétarisme avec le puritanisme, et réitère plusieurs fois son accusation dans le livre. Le puritanisme au sens où Lestel emploie ce mot désigne une attitude contraire à l'hédonisme, une sorte d'ascétisme. Or, les végétariens éthiques, comme leur nom l'indique, ne prônent pas une ascèse mais une éthique, portant sur les animaux. La règle morale qu'ils proposent (ne pas tuer un animal sans nécessité) est certes contraignante, mais c'est le cas de n'importe quelle règle, par définition. Critiquer une théorie éthique au motif qu'elle implique une ou plusieurs règles est pour le moins saugrenu... (d'autant plus que « l'éthique du carnivore » comporte aussi certaines règles !).

Des mensonges

« Nous avons besoin de vitamine B, une molécule exclusivement produite par les animaux » (p.89). C'est faux : aucune des 8 vitamines du groupe B n'est uniquement produite par les animaux, et certaines ne sont fabriquées par aucun animal. S'il fait allusion à la B12, elle est produite exclusivement par des bactéries.
Les végétariens refuseraient « à tout prix » (p.70) de tuer les animaux et considéreraient que l'intérêt de vivre est toujours supérieur à tout autre intérêt (p.65). C'est tout simplement faux : les auteurs antispécistes sont dans leur grande majorité favorables à l'euthanasie [4].
Quelques paragraphes plus loin, c'est la souffrance que les végétariens veulent éviter « à tout prix ». Lestel observe que « le végétarien assimile un peu trop rapidement le fait de faire souffrir l'animal et celui de le tuer » (p.70), sans bien sûr donner la moindre référence. Et pour cause : les philosophes antispécistes distinguent nettement ces deux questions [5].
Lestel se lance alors dans une caricature bouffonne : il affirme que les végétariens veulent supprimer toute forme de souffrance de la surface de la Terre (évidemment, il se garde bien de citer quelqu'un d'autre que son épouvantail rhétorique). Du coup, il a beau jeu d'expliquer que la souffrance peut être positive (pour signaler une blessure, par exemple), que beaucoup d'individus sont prêts à souffrir pour obtenir des choses importantes, qu'un peu de souffrance a quelque chose de positif dans la construction de soi, ou encore que le seul moyen d'éliminer la souffrance serait de détruire toute forme de vie sur Terre. Il n'a pas peur du ridicule : « Le végétarien, en d'autres termes, utilise l'animal comme une arme de guerre contre la vie elle-même » (p.132).
Lestel oppose à la déraison végétarienne la lucidité bouddhiste : « Le bouddhisme […] est conscient de l'impossibilité d'éradiquer toute souffrance et n'a jamais demandé qu'on le fasse ; il se contente de souhaiter une réduction de la souffrance dans les limites de ce que nous pouvons faire et de ce qu'il est raisonnable de faire, et en particulier d'éliminer toute souffrance inutile ».
C'est exactement la position de tous les auteurs antispécistes ! Ne pas manger de viande est quelque chose que nous pouvons très bien faire. Et comme la viande n'est pas nécessaire aux humains, les souffrances liées à la pêche, l'élevage et l'abattage des animaux sont inutiles.
L'homme de paille lestelien a bien d'autres bizarreries. Il refuse de manger de la viande pour ne pas se laisser « intoxiquer » par l'animal (p.62). C'est peut-être vrai des végétariens santé, pas des végétariens éthiques. Il refuse « toute possibilité de se laisser transformer métaboliquement par un être vivant d'une autre espèce » (p.62). Croit-il que les plantes font partie de l'espèce humaine ? Il trouve « absurde » la consommation de viande artificielle (p.73), alors que les auteurs antispécistes qui ont évoqué le sujet ne sont pas contre [6]. Lui et ses camarades utilisent des arguments obscurs : « ils justifient toujours leur régime en mettant en avant la nécessité non de se rapprocher des végétaux, mais de s'éloigner des animaux » (p.115). Lestel n'a jamais vu de films de Walt Disney, puisqu'il décrit leur univers ainsi : « le monde enchanté de Walt Disney, dépourvu de souffrance, de cruauté et de conflits d'intérêts irréductibles » (p.80).
Le végétarien éthique de Lestel vit même sur une île déserte : « l'un des gros problèmes des [végétariens] est en effet qu'ils fonctionnent en circuit fermé et ne développent pas de discours critiques sur leurs pratiques ni sur leurs postures fondamentales » (p.129). Lestel ignorerait-il que, pour des raisons tout simplement numériques, les végétariens du monde réel sont constamment confrontés à des mangeurs de viande ?

Le carnivorisme comme identité

Lestel postule que la consommation de viande est un élément essentiel de l'identité humaine. Il écrit : « Le régime carné fait partie de ce que signifie être humain aujourd'hui, qu'on le veuille ou non » (p.89), ou encore : « Être omnivore, donc partiellement carnivore, est une caractéristique existentielle fondamentale dont il importe de comprendre les tenants et les aboutissants avant d'envisager de l'éliminer sauvagement. Être carnivore, même partiellement, nous engage au plus profond de ce que nous sommes en tant qu'humains » (p.96).
Faire du régime alimentaire un élément identitaire essentiel de l'espèce humaine ne tient pas debout : aurions-nous changé d'espèce en inventant l'agriculture et l'élevage, en introduisant les céréales, l'alcool et les laitages dans l'alimentation ? Les hindous et les Inuits appartiendraient-ils à deux espèces différentes ? Faut-il inventer une typologie raciale basée sur le régime alimentaire ? Change-t-on de race quand on change d'alimentation ?
Derrière ce postulat parfaitement arbitraire se cache un vieux stratagème rhétorique, l'ostracisme, dont voici la recette.

1) Présenter une propriété P tout à fait contingente

Exemple :

  • La politique coloniale
  • La misogynie
  • La consommation de viande

comme une propriété essentielle, constitutive d'une entité E

  • La patrie
  • La virilité
  • L'humanité

sous prétexte que l'immense majorité des membres de E

  • Les citoyens
  • Les hommes
  • Les humains

possèdent (ou adhèrent à) P.

2) Accuser les opposants à P

  • Les anticolonialistes
  • Les hommes antisexistes
  • Les végétariens

de trahir ou renier E

  • D'être de mauvais Français, de mauvais patriotes
  • De ne pas être de vrais mâles
  • De ne pas être pleinement humains, de dénigrer les humains

voire même de ne plus vraiment appartenir à E

  • Être à la solde d'une puissance étrangère
  • Être des femmelettes, ne pas avoir de couilles
  • Être des animaux honteux aspirant à devenir des plantes ou des robots.

3) Ne pas oublier d'expliquer que P est positif même pour les victimes.

  • Il faut apporter la civilisation aux sauvages
  • Les femmes ont besoin d'être commandées et protégées
  • Les animaux sont indifférents au fait d'être mangés et c'est bon pour leur espèce.

4) Puis, accuser les opposants de manquer de courage, de ne pas assumer leur nature et/ou leur rôle

  • Ne pas assumer le statut de grande puissance, la mission civilisatrice de la France
  • Ne pas assumer leur rôle de mari et de père
  • Ne pas assumer leur rôle de prédateur régulateur carnivore

alors qu'ils sont seuls contre tous et résistent à la pression sociale. Symétriquement louer le courage de ceux qui font comme 98% de la population.

Un bon truc pour améliorer l'efficacité de l'accusation est de l'accompagner d'insinuations honteuses et/ou suscitant le ricanement.

  • Ils veulent en réalité échapper au service militaire, ils ont été corrompus et sont motivés par l'argent
  • Chez eux, ils sont menés par le bout du nez par leur femme, ou sont homosexuels
  • Ils ont trop regardé les dessins animés pour enfants, ils refusent de grandir, ce sont des faibles incapables de supporter la cruauté du monde.

La prédation

Vient ensuite un laïus sur la prédation. Lestel pense qu'en toute logique un végétarien devrait être hostile à la prédation. Ce qu'il condamne de deux façons.
D'une part avec des arguments proches de ceux des darwinistes sociaux (bien qu'il s'en défende) : la prédation est bénéfique aux espèces, c'est un moteur de l'évolution, par conséquent il ne faut pas la contrarier. D'autre part avec des appels à la nature : « la prédation occupe une place centrale dans la dynamique du monde depuis que des carnivores existent, et que l'on peut difficilement considérer le quotidien de tant d'êtres vivants comme une perversion, à moins de tenir pour acquis que l'homme peut être moral contre la nature. En d'autres termes, il existe un voisinage non négligeable entre vouloir ériger des normes éthiques à partir de la nature et considérer qu'il est éthique de se comporter contre la nature. Dans les deux cas, la revendication morale émerge à travers un rapport singulièrement peu critique avec la dynamique de la nature » (p.84). Lestel se défend de commettre l'erreur dénoncée par Hume : faire une norme de ce qui est, pour la simple raison que cela est. C'est pourtant exactement ce qu'il fait.
Passons sur le fait qu'il est ridicule de justifier la consommation d'animaux d'élevage par la sélection naturelle opérée par la prédation. Le point important est que ses arguments pourraient s'appliquer à n'importe quoi d'autre. Les bagarres à mort (au sein d'une espèce) jouent aussi un rôle dans la sélection naturelle ; elles aussi sont « le quotidien de tant d'êtres vivants ». Est-ce à dire qu'il est moralement neutre de s'entre-tuer ? On pourrait dire exactement la même chose du viol, du fait de manger les enfants de ses rivaux, d'abandonner les vieux et les malades... Ces actes jouent un rôle dans la sélection naturelle et sont le lot de nombreux animaux. Sont-ils pour autant moralement neutres ?
Par définition, la morale s'oppose à la nature, à ce qui est, puisqu'au fondement même de la morale, il y a le constat que le monde est différent de ce qu'il devrait être.

Revenons à la prédation. Si de nombreux végétariens estiment que la prédation est un mal, il est faux de dire que les végétariens sont favorables à la lutte contre la prédation. Seuls quelques-uns le sont.
La plupart des végétariens sont contre le fait de tuer des êtres sentients sans nécessité ; quand la prédation est nécessaire à un animal, ils n'estiment pas légitime de s'y opposer (aussi regrettable que soit cet état de fait). C'est par exemple la position de Peter Singer.
Un juriste comme Gary Francione estime que la prédation n'est pas notre affaire, car la nature étant en dehors de notre sphère d'influence, nous n'avons pas à nous occuper de ce que font les animaux sauvages entre eux.

Enfin, à y regarder de près, son argumentation est fallacieuse. Quand bien même tous les végétariens auraient par ailleurs des idéaux jugés stupides (supprimer la prédation, supprimer toute souffrance, etc.), en quoi cela influerait-il sur la question de l'abolition de la viande chez les humains ? Il commet un sophisme cum hoc ergo propter hoc, qui prend ici la forme suivante :
Beaucoup de ceux qui pensent X pensent aussi Y.
Or, Y est mauvais.
Donc X est mauvais.
(Exemple : les démocrates de l'Athènes classique étaient impérialistes – plus que les oligarques –, or l'impérialisme est mauvais, donc la démocratie est mauvaise)

Les moralistes nous emmerdent

Lestel a cette phrase stupéfiante : « le végétarien, tout comme l'humaniste, adopte une posture d'une insupportable arrogance, en évaluant moralement ce que doit être la vie et comment doivent se comporter les êtres vivants, en se plaçant au-dessus d'eux ».
Ne serait-ce pas grosso modo la définition du moraliste en général ?
La façon dont Lestel caricature à outrance ses adversaires pourrait s'appliquer à n'importe qui. Quiconque fait des propositions d'ordre éthique a pour but de diminuer le mal qui existe dans le monde. On peut donc accuser du syndrome Bisounours n'importe qui, et forcer son discours pour prouver que, en toute logique, il veut, ou devrait vouloir, éliminer complètement le mal, en remodelant l'univers.
Appliquons la rhétorique lestelienne à la médecine. Les médecins sont des moralistes arrogants qui se permettent de juger la nature, de juger que tel état physiologique et psychique est bon (la santé) et que tel autre est mauvais (la maladie). Ils considèrent que la maladie est un mal : ces grands naïfs n'ont pas compris l'importance évolutionniste des maladies, douloureuses pour l'individu mais bénéfiques à l'espèce. Ils considèrent aussi que la douleur est un mal, or la douleur est très utile comme signal, y compris d'un point de vue médical. La tristesse et les contrariétés font le sel de la vie : on s'ennuierait prodigieusement dans une utopie médicale où nous serions tous sous analgésiques, antidépresseurs, anxiolytiques et autres euphorisants. Le médecin rigoureusement assumé devrait vouloir changer biologiquement l'humain. Si on pousse la logique de la médecine, il faudrait supprimer toutes les maladies, toute souffrance, puis supprimer la mort. Or, la vie est une maladie mortelle, et il faut être vivant pour souffrir ou être malade, donc le meilleur moyen d'éliminer la maladie et la souffrance est de ne pas naître, donc la médecine est une idéologie foncièrement mortifère. Les médecins utilisent la maladie comme une arme de guerre contre la vie elle-même. Vlan.
Même topo pour les partisans de l'État providence, ces pauvres niais qui n'ont pas compris l'importance des inégalités dans la dynamique du monde, le caractère désincitatif de la redistribution des richesses, le rôle positif des épidémies, ces rêveurs qui refusent d'admettre qu'entretenir des vieux est un gaspillage et que le monde est fait de violence, ces idéalistes qui veulent créer une société ennuyeuse digne des Bisounours. Et cætera.

Le mal, c'est bien, ça équilibre le monde

On pourrait croire que j'exagère, qu'à mon tour je caricature. Pas du tout. Lestel propose une éthique délirante, consistant grosso modo à dire que le mal, c'est bien, ça équilibre le monde. Qu'il faut un équilibre entre le bien et le mal.
Lestel reproche aux végétariens de vouloir éliminer la cruauté du monde, et, ce faisant, de « nier complètement l'équilibre du monde basé sur la coexistence des contraires » [7]. Il affirme qu'il faut de la cruauté dans le monde. Qu'un monde dépourvu de toute cruauté serait d'une cruauté « infinie » (p.74-76). Qu'un monde « totalement aseptisé » serait « mortel et insupportable » et « qu'il ne resterait que le suicide » [8]. On aurait aimé que Lestel nous explique en quoi l'abolition de la viande, et plus généralement de l'exploitation des animaux, rendrait le monde « totalement aseptisé »...
Il ose même affirmer : « Une vie sans violence vis-à-vis d'un quelconque autre animal serait peut-être plus éthique (et encore, on peut véritablement en discuter), mais elle perdrait quelque chose d'essentiel par rapport à ce qui constitue une vie véritablement digne d'être vécue » (p.85).
En somme, Lestel s'oppose aux végétariens car leur idéologie entraînerait trop de bien dans le monde. Le bien étant ce qui est suprêmement désirable, comment pourrait-il y en avoir trop ? Il dit par ailleurs que manger de la viande est un bien, on a du mal à le suivre. C'est qu'il commet, une fois de plus, une confusion. Il appelle « bien » et « mal » deux choses : le bien et le mal du commun des mortels (sens 1), et le bien et le mal de son éthique délirante (sens 2). Le bien (sens 2) consiste en un équilibre (non défini) entre le bien (sens 1) et le mal (sens 1) ; le mal (sens 2) consiste en une trop grande prévalence soit du bien (sens 1), soit du mal (sens 1).
Il faut être fou, ou aveuglé par la mauvaise foi, pour affirmer que si le programme des végétariens était accompli, si la production de viande était abolie et les animaux dotés de quelques droits fondamentaux, le monde contiendrait trop de bien (sens 1) et serait donc mauvais (sens 2). Qu'est-ce que cela veut dire ? Que le monde humain est trop doux, et qu'il faut causer des dommages aux animaux pour compenser ? Je trouve odieux, surtout quand on habite en France, qu'on est maître de conférence à l'ENS, qu'on a la chance d'être un privilégié, de dire ou d'écrire des choses pareilles tranquillement assis dans son bureau. Pour lui, les malheurs du monde, c'est un sujet de conversation autour de la machine à café. Dans ces conditions, on peut y voir un petit piment, le sel sans laquelle la vie serait fade. Il est facile de s'accommoder de la souffrance quand ce sont les autres qui souffrent.
Ce type de discours pourrait s'appliquer à n'importe quoi d'autre, à n'importe quelle injustice. De toute façon le monde est violent, la vie est violente, alors ces démocrates, ces opposants à l'esclavage, à la ségrégation, à la sujétion des femmes, aux inégalités sociales, aux guerres, sont des idéalistes candides et dangereux. Il faut être réaliste, il faut assumer la violence, assumer la cruauté. Comme par hasard, ceux qui tiennent ces discours appartiennent à la catégorie des dirigeants, des maîtres, de la race dominante, du sexe dominant, de l'espèce dominante, des nantis...
C'est qu'il est plus facile « d'assumer » la violence quand on l'exerce que quand on la subit !

L'éthique du carnivore

Lestel ne veut pas seulement convaincre le lecteur que les végétariens sont des allumés incohérents, il veut montrer que manger de la viande est un « devoir éthique ». Un devoir de commémoration, où l'homme se rappelle à lui-même son animalité et sa place dans l'univers, en métabolisant, en assimilant le corps de l'animal.
« Nous devons manger de la viande parce qu'une telle consommation nous rappelle constamment que nous sommes nous-mêmes des animaux issus de la chair d'autres animaux et susceptibles de nourrir d'autres animaux » (p.114). « Nous ne devons surtout pas cesser d'avoir une pratique qui est la seule aujourd'hui à nous rappeler que nous sommes des animaux, pas des extra-terrestres connectés à Google » [9]
Extravagant. Qu'est-ce qui pousse Lestel à croire que la consommation de viande est le seul acte qui nous rappelle notre animalité ? Mystère. Tous les actes impliquant notre corps nous rappellent notre animalité, pourtant. Certains actes impliquant notre esprit devraient aussi nous rapprocher de notre animalité : n'est-ce pas Lestel lui-même qui répète depuis quinze ans que les animaux ont une culture, qu'ils font de la politique ?
Et quitte à nous rappeler notre animalité, pourquoi choisir la viande ? Pourquoi ne pas retirer les portes des toilettes ? Ou organiser des journées nudistes ?
Lestel ne se demande jamais s'il est bien ou mal de tuer un animal sans nécessité. L'important n'est pas là, dit-il, le problème n'est pas là, cette question passe à côté de la question, qui est de savoir comment tuer. La seule preuve qu'il apporte à cette lancinante affirmation est la suivante : si c'était le cas, les végétariens accepteraient de manger des animaux morts de vieillesse ou d'accident. Ils inventeraient des « dispositifs électroniques » pour repérer immédiatement les animaux morts et récupérer leur cadavre. L'explication est beaucoup plus simple : aucune personne sensée ne dépenserait ainsi beaucoup de temps et d'argent pour obtenir une viande infecte et souvent impropre à la consommation...

Lestel n'explique pas ce qui lui fait croire que les humains perdent de vue leur animalité et surtout en quoi il est important de rafraîchir la mémoire des gens par ces actes symboliques. Et pour cause, cesser de manger de la viande n'entraîne pas de modification psychologique [10]. En somme, pour justifier la consommation de viande, Lestel en fait le remède d'une maladie sans symptôme, qui n'existe pas.

Étant posé qu'il faut manger de la viande, Lestel propose quelques règles, celles du « carnivore éthique ». Il s'inspire de l'éthique des Indiens Algonquins du Canada. Il affirme que le fait que ces indiens chassent pour survivre, contrairement à nous, est « d'une pertinence faible » parce que cette contrainte n'est pas pour eux négative (comprenne qui pourra).
Lestel propose « une éthique de la réciprocité ». « Quiconque mange un animal contracte une dépendance vis-à-vis de lui » (p.106). En mangeant un animal on reconnaît qu'on a besoin de lui pour se nourrir, on contracte une dette à son égard. Dette dont il faut s'acquitter en faisant souffrir l'animal le moins possible en le tuant, en mangeant tout ce qui est comestible dans son corps, en ayant de la gratitude à son égard et en « l'assimilant métaboliquement ». Il faut respecter l'animal.
Voici donc la « réciprocité » selon Lestel : compenser le meurtre des animaux par une reconnaissance symbolique qui ne coûte rien (reconnaître qu'on « dépend » des animaux) et quelques politesses de pure forme (finir son assiette, remercier l'esprit de l'animal, bien digérer, etc.). Dans son article « Pour un monde sans respect », Yves Bonnardel montre que les dominants cherchent à masquer la domination, ou à la compenser, par des marques de respect qui coûtent peu :
« [La galanterie] est typiquement un de ces respects qui, dans un cadre général de domination, engagent au strict minimum : la galanterie exige qu'un homme laisse passer les femmes devant lui, qu'il laisse sa place dans le bus aux femmes enceintes, mais elle n'exige nullement qu'il passe la serpillière ou torche les mômes, qu'il fasse les courses ou accepte que sa moitié travaille (pour ne prendre que quelques exemples). La galanterie exige des témoignages de considération qui coûtent peu, mais qui rapportent beaucoup : ce sont des témoignages, publics, et largement publicisés, qui prennent chacun à témoin de combien Untel traite bien les femmes et les tient en haute estime. La pratique de la galanterie fait coup-double, en entretenant la confusion chez les dominées (“mais, non, il n'y a pas mépris, puisqu'il y a respect”), et en confortant le dominant dans le beau rôle. »

Lestel ne fait pas autre chose. La dépendance du mangeur de viande humain vis-à-vis de l'animal, dont Lestel fait grand cas, est totalement factice, puisque la quasi totalité des humains pourraient se passer de viande. Il applique aux Occidentaux l'éthique de ceux qui sont obligés de chasser pour vivre (sans pour autant défendre la chasse). On peut lui opposer sa propre mise en garde : « Il faut donc se méfier des analogies approximatives avec des situations consensuelles qui sont en fait très différentes de celles que l'on veut analyser » (p.85).
Sa réciprocité n'est qu'une escroquerie, consistant à compenser des meurtres superflus par de la galanterie. On reconnaît une dépendance vis à vis des animaux... alors qu'on pourrait se passer de viande. On contracte une dette... qui n'appelle aucun remboursement autre que symbolique. On envisage l'idée de donner son corps en pâture à des carnivores... mais une fois mort de vieillesse. On fait l'effort de ne pas mettre d'espèce en danger... alors qu'on mange des animaux d'élevage. On avoue une « addiction »... symbolique. On remercie l'esprit des animaux... tout en affirmant « ne pas forcément croire » aux esprits.
La suite devient carrément mystique et animiste :
« A travers l'exemple des Indiens Algonquins, l'éthique du carnivore prend d'abord la forme d'une éthique de la réciprocité qui pourrait être encore élargie. On peut ainsi considérer que les énergies doivent circuler dans le monde et que c'est cette bonne circulation qui en établit à la fois l'harmonie et la justice. Chacun est la condition d'existence de l'autre, et la prédation généralisée constitue l'un des principes de cette harmonie. » (p105)
« Car ce rapport [de dépendance] ne s'établit pas seulement entre l'animal et le chasseur, mais entre le chasseur, l'animal chassé et l'esprit qui le protège » (p.109). « La question de l'esprit est importante, quelle que soit sa nature » (p.110). « La tractation avec l'“esprit”, quel qu'il soit par ailleurs, renvoie à la reconnaissance du fait que je ne peux être pleinement humain qu'en négociant avec ce qui me dépasse » (p.112).

Heureusement, sur la fin, Lestel convient que l'élevage industriel est une « abomination », et qu'en conséquence il faut le boycotter (ce qui implique de beaucoup réduire sa consommation de viande) et prôner son abolition. Ouf !

Tu quoque

On pourrait renvoyer à Lestel beaucoup des reproches qu'il fait aux végétariens.
« Une question mérite d'être approfondie : celle de savoir dans quelle mesure l'homme peut ériger en principe positif universel des façons de faire qu'il est le seul à pouvoir suivre lui-même. »
Ne pourrait-on pas en dire autant de l'éthique de Lestel ? Beaucoup d'animaux carnivores ne mangent pas complètement leurs proies, se fichent des espèces en voie de disparition et ne commémorent rien du tout.
Lestel pense que les végétariens refusent aux humains ce que tous les animaux font : poursuivre leurs intérêts. Or n'est ce pas ce qu'il fait en contraignant le carniste à n'acheter que de la viande « Label Rouge » plus chère, et à réduire sa consommation ? Toute éthique, par définition, consiste à poser des restrictions à la poursuite des intérêts personnels.
Ne pratique-t-il pas une échelle des êtres ? S'il pense sincèrement que les plantes sont des êtres sensibles, pourquoi n'applique-t-il pas son éthique de la réciprocité à la consommation de végétaux ? Et pourquoi ne critique-t-il pas l'agriculture intensive ?
Il reproche aux végétariens d'appliquer leur éthique « à peu près ». C'est exactement ce qu'il fait en ne prônant pas la chasse, alors qu'il propose une éthique de chasseurs. Ou en n'appliquant pas (fort heureusement) ses théories éthiques aux humains.
Fort heureusement, car si pour Lestel, les animaux sont plus ou moins indifférents au fait d'être tués, que le problème n'est pas de tuer mais la manière de le faire, que subir et exercer la violence est normal et même souhaitable pour tous les animaux, et que les humains sont des animaux parmi les autres, alors son éthique appliquée aux humains fait froid dans le dos...

Conclusion

Lestel, dans ce livre, est à côté de la plaque. Son premier service sur les végétariens ne parle pas des végétariens, mais d'une caricature qui n'a pas grand chose à voir avec les végétariens réels. Ses arguments sont de grossiers sophismes fondés sur des confusions volontaires et des mensonges. Son second service consiste à appliquer l'éthique de chasseurs de subsistance à des humains qui mangent des animaux d'élevage sans aucune nécessité, par caprice. Son discours éthique est proprement délirant.
Je retiens toutefois quelque chose de positif de ce texte : quand on en est réduit à écrire tant de sophismes, de bêtises, de propos incohérents, c'est qu'on n'a pas d'argument. Le fait qu'un philosophe comme Dominique Lestel produise un texte aussi mauvais quand il veut défendre la consommation de viande prouve que la consommation de viande est indéfendable.

Article mis en ligne le 27 juin 2011

[2] Par exemple : R.G. Frey, Interests and rights : The case against animals, 1980.

[3] Il s'agit de syllogismes contenant 4 termes au lieu de 3 (souvent masqués par l'usage d'homonymes). Exemple : Seuls les Hommes ont des droits. Or, les femmes ne sont pas des hommes. Donc les femmes n'ont pas de droits.

[4] Voir par exemple Peter Singer, Questions d'éthique pratique, 1997 ; Tom Regan, The case for animal Rights, 1983 ; James Rachels et al., Matters of Life and Death : New Introductory Essays in Moral Philosophy, 1992.

[5] Karin Karcher, « Les animaux, la mort et l'acte de tuer », C.A. n°9 (janvier 1994).

[6] Voir par exemple la FAQ du site personnel de Peter Singer. Singer n'a même rien contre la viande humaine produite in vitro.

[7] Interview à la revue Next, 2 avril 2011, p.114.

[8] Next, op.cit. , p.113.

[9] Next, op.cit. , p.114.

[10] Cooper, Wise & Mann, « Psychological and cognitive characteristics of vegetarians », Psychosomatics (1985), 26, 521-527.

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