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Welfarisme

De l’expérience d’Henry Spira à la situation d’aujourd’hui

Les économistes ont longtemps été les seuls usagers des anglicismes « welfarisme » ou « welfariste [1] ». Le welfarisme désigne chez eux la politique de l'État Providence. Il s'agit des interventions des pouvoirs publics dans les économies de marché destinées à régulariser ou soutenir l'activité productive, et à assurer une protection sociale contre la maladie, le chômage, la vieillesse ou autres facteurs responsables d'une insuffisance des revenus et de la non-satisfaction de besoins élémentaires chez une fraction de la population.

Ces termes ont été importés sur le terrain de la question animale. Le mot welfarisme - conformément à l'étymologie - aurait pu rassembler tout ce qui est entrepris pour assurer le bien-être des animaux. Mais l'usage est plutôt de réserver cette expression aux actions et mesures sectorielles destinées à obtenir à brève échéance une amélioration précise de leur sort. Par exemple, on qualifiera de welfaristes les actions qui ont conduit à faire interdire l'utilisation des cages en batterie pour les poules pondeuses à partir de 2012 dans l'Union européenne. (Il serait en revanche inhabituel d'employer ce terme à propos de la publication d'un livre dénonçant le spécisme, bien qu'il s'agisse aussi d'une action visant à réduire la souffrance animale.)

L'État Providence inspire à une partie des adversaires du capitalisme une aversion certaine. Ils y voient un moyen d'apporter aux masses exploitées des avantages dérisoires au regard de ce qui leur est dû, tout en anesthésiant chez elles l'envie de renverser le système. De façon quelque peu analogue, une partie des adversaires du spécisme adoptent une attitude très critique envers les campagnes pour le bien-être animal. Ce n'est pas le cas de tous. Ainsi, Peter Singer a apporté un soutien sans faille à Henry Spira, dont l'action s'est placée tout entière sur le terrain du welfarisme.

Le parallèle en la matière entre les domaines de l'économie et de la question animale se retrouve à un niveau plus théorique. Il existe une branche des sciences économiques qui, sur le plan normatif, s'interroge sur le passage des préférences individuelles au choix d'une situation collective (d'un état du monde parmi ceux qui sont accessibles). Au début du vingtième siècle, cette branche s'appelait « économie du bien-être [2] » (welfare economics). Dans cette approche, le bien-être collectif est conçu comme l'agrégation du bien-être des individus composant la société. Explicitement ou implicitement, les auteurs adoptant cette optique s'inscrivent dans une logique utilitariste. Une partie des développements qui ont eu lieu par la suite autour de ce problème ont consisté à questionner la légitimité d'une telle définition de l'optimum social. De façon analogue, la contestation du welfarisme dans le mouvement animaliste est portée par des auteurs qui se définissent comme partisans d'une « théorie des droits » et qui font du rejet de l'utilitarisme une composante majeure de l'idéologie qu'ils cherchent à promouvoir.

J'ai mentionné ce dernier point parce qu'il est une dimension du débat suscité par les actions visant à obtenir des améliorations partielles de la condition animale. Mais je ne le développerai pas dans cet article. D'une part, parce que la discussion du rapport entre les éthiques utilitaristes et déontologiques est un thème trop ardu pour pouvoir être expédié en quelques lignes dans un texte consacré à un autre sujet. D'autre part, parce que, contrairement aux apparences, la controverse autour du welfarisme dans le mouvement animaliste me semble devoir assez peu à des dissensions philosophiques sur le critère ultime du bien. Elle relève plutôt d'appréciations différentes sur la stratégie à adopter pour atteindre des buts définis de façon largement similaire. Elle relève aussi de la tonalité qu'ont revêtu historiquement les actions sectorielles sous l'influence d'individus et de contextes culturels particuliers. S'y mêlent enfin des questions d'ambition personnelle et de querelles entre associations.

Je n'organiserai pas non plus mon propos autour de la question « pour ou contre le welfarisme ? » posée dans l'absolu, ou comme si nous étions au premier jour des luttes animalistes. Cela ne semble pas une façon très utile d'aborder le sujet : de fait, une partie des forces du mouvement pour les animaux s'emploie à faire aboutir à court terme des revendications concrètes, et il continuera d'en être ainsi. J'essaierai donc plutôt de faire apparaître quelques caractéristiques qu'ont présentées ces luttes sectorielles dans le passé récent, et l'évolution qu'elles sont en train de connaître de nos jours. Cette évolution - et plus généralement celle du mouvement animaliste - rend possible une meilleure articulation entre l'obtention de progrès immédiats et la poursuite d'objectifs plus ambitieux à long terme. Mieux on en saisit les raisons, et plus on est apte à peser pour favoriser cette évolution.

J'aborderai aussi quelques-uns des arguments avancés par les adversaires du welfarisme, afin d'évaluer si, comme ils le redoutent, ce mode d'action freine le progrès vers un changement en profondeur de la condition animale.

L'œuvre de Spira : vue d'ensemble

Peter Singer a publié Ethics into Action [3] en 1998. Lorsque j'en ai parcouru le résumé sur un quelconque site, j'ai vaguement retenu qu'il s'agissait de la biographie d'Henry Spira, un militant animaliste d'exception. Je n'ai pas commandé le livre. Pourquoi encombrer sa bibliothèque avec un chapitre de la vie des saints ?

Beaucoup plus tard, quand j'ai vu Antoine Comiti - un des initiateurs de la campagne contre le foie gras - se référer à ce livre comme à une source d'inspiration, j'ai eu la curiosité de le lire. C'est Antoine qui a raison : il ne s'agit pas d'une œuvre mineure de Singer. Un responsable de campagne voit immédiatement en Ethics into action un manuel de stratégie. C'est aussi une fenêtre sur l'histoire du mouvement animaliste aux États-Unis, et au-delà.

En 1974, Singer donne à l'université de New York, dans le cadre de la formation continue, un enseignement consacré à la libération animale, dont les composantes deviendront le livre publié sous ce titre en 1975. Parmi un public essentiellement formé de militants de la défense animale, un homme détonne :

Il n'était certainement pas le militant animaliste type. Tout l'en distinguait dans son apparence. Il parlait avec un fort accent de la classe ouvrière new-yorkaise. Sa façon de dire les choses était si brusque et vulgaire que par moments j'avais l'impression d'écouter un personnage sorti d'un film de gangsters. Ses vêtements étaient froissés, ses cheveux en bataille. [...] Mais il était là et je ne pouvais m'empêcher d'aimer la façon directe qu'il avait d'exprimer ce qu'il avait à l'esprit. Son nom était Henry Spira (Ethics into Action, p. 50).

Spira a alors 45 ans. Il s'est inscrit à ce cours parce qu'un article de journal consacré à Singer a éveillé sa curiosité. Il ne s'est jamais préoccupé des animaux jusqu'alors, mais il va immédiatement adhérer à la position de Singer (et devenir végétarien), parce que la lutte contre le spécisme s'inscrit dans la suite logique de ses combats antérieurs. C'est que Spira a derrière lui une longue expérience de militant qui débute à son adolescence. Il a été membre d'un mouvement sioniste de gauche, puis d'un parti trotskyste. Il a soutenu les luttes pour les droits civiques des Noirs, a combattu la politique américaine à Cuba, s'est attaqué au dirigeant corrompu d'un syndicat de la marine marchande, a subi les pressions du FBI sous le MacCarthysme... Quand il se tourne vers la question animale, il est déjà un professionnel de l'action de terrain. Ce n'est ni un militant de base diffusant la littérature du parti, ni l'apparatchik d'une organisation. C'est un entrepreneur. Il sait analyser une situation, en repérer les enjeux et les acteurs ; il est capable de monter des opérations complexes lui permettant d'atteindre l'objectif concret qu'il s'est fixé. C'est ce style et ce talent particuliers que Spira va mettre au service des animaux.

À la fin des six semaines de cours donnés par Singer, Spira est déjà dans la logique « Passons à l'action ». Avant que les étudiants ne se dispersent, il invite ceux qui le veulent à se réunir dans son appartement pour réfléchir à ce qu'il est possible d'entreprendre. Huit personnes seulement (dont Singer) assisteront à cette première réunion. Ce n'est pas le début d'une grande organisation ; Spira a toujours travaillé seul, même si pour chacune des opérations qu'il a montées il s'est trouvé des alliés ponctuels lui apportant un soutien logistique. On trouvera dans l'encadré des pages 32 et 33 un résumé des principales campagnes qu'il a menées. Mais ce qui importe n'apparaît pas dans cet historique succinct. L'essentiel est ce que nous pouvons apprendre de la « méthode Spira », dont Singer a dégagé les caractéristiques dans le dernier chapitre de Ethics into Action (traduit dans ce numéro des Cahiers). Pour mieux saisir en quoi consiste cette méthode, il peut être utile de relater une campagne particulière de Spira. J'ai retenu celle concernant le test de Draize qui permet d'élargir le propos à des questions d'ordre général sur le mouvement animaliste. Cet exemple illustre bien par ailleurs les divers aspects de la méthode de Spira mis en évidence par Singer, en particulier le fait qu'il y a une progression d'une campagne à l'autre, et que chaque campagne doit servir de levier pour atteindre des objectifs plus vastes que celui qu'elle se fixe immédiatement. Il montre aussi comment Spira cherche à combiner tous les canaux d'action : les entreprises, l'administration et les politiques, les media, le public, les scientifiques, les associations, les militants... Il le fait sans exclusive, sans jamais poser d'emblée qu'il ne sert à rien de négocier avec les « méchants » (les entreprises, les vivisecteurs). Il intervient directement ou indirectement auprès de tous ceux qui ont un pouvoir sur l'objectif qu'il cherche à atteindre. Il tient par exemple pour évident qu'il importe d'entrer en relation avec les chercheurs qui pratiquent l'expérimentation animale :

S'il y a des gens qui peuvent développer des alternatives [à l'expérimentation animale], ce sont les gens de la communauté des chercheurs. Si vous voulez que les administrations modifient leurs exigences [concernant les conditions d'attribution de labels de sécurité aux produits] ce sont les expérimentateurs qui vont faire cela, ce n'est pas nous qui allons le faire. Je veux dire, ce sont ces gens-là dont on a besoin si on veut sérieusement faire changer les choses... (Ethics into Action, p. 113)

Faire reculer le test de Draize

Le test de Draize consiste à injecter plusieurs jours de suite des substances potentiellement nocives dans les yeux d'animaux immobilisés (généralement des lapins albinos) et à observer les dommages qui en résultent [4]. Pour Spira, s'attaquer à ce test constitue un pas en avant après la victoire qu'il a précédemment acquise en mettant fin à des expériences menées sur des chats dans le laboratoire d'un musée. En effet, le nombre de victimes est bien supérieur, et c'est l'occasion de sensibiliser le public à la situation d'animaux moins populaires que les chiens et chats.

Des centaines d'entreprises recourent au test de Draize (l'industrie pharmaceutique, les fabricants de produits d'entretien...). Spira va viser le secteur des cosmétiques en vertu du principe selon lequel il faut se fixer des buts atteignables. Or, les fabricants de cosmétiques sont plus vulnérables que les autres industriels. D'une part, parce que le prestige du nom ou de la marque de l'entreprise est pour beaucoup dans son succès commercial, et qu'elle est de ce fait particulièrement vulnérable à ce qui peut le ternir ; d'autre part, parce que le contraste entre la frivolité du but de la recherche et la souffrance infligée est particulièrement facile à mettre en évidence.

Le choix de Spira se fixe sur Revlon qui est une société importante dans le domaine des cosmétiques. Que peut-on exiger d'elle ? L'abandon du test de Draize ? Spira estime que ce serait courir à la défaite : l'entreprise ne céderait pas car cela compromettrait son activité. En effet, la réglementation en vigueur exige que les fabricants fournissent des informations sur les contrôles de sécurité effectués sur leurs nouveaux produits. L'administration n'impose pas le recours à l'expérimentation animale, mais cela revient au même : les fabricants savent que le fait d'avoir testé la dangerosité d'un produit pour les yeux via le test de Draize est considéré par les autorités sanitaires comme une garantie suffisante, et ils ne connaissent aucune autre méthode reconnue comme fiable par l'administration.

Spira écrit donc à la direction de Revlon en septembre 1978 pour demander à la société de consacrer des fonds substanciels à la recherche de méthodes substitutives n'utilisant pas d'animaux. Pendant des mois, Revlon ne répond pas, ou de façon élusive, aux courriers de Spira.

En août 1979, Spira monte la Coalition pour l'abolition du test de Draize. Cette coalition finira par rassembler 400 organisations totalisant plusieurs millions d'adhérents. Grâce aux initiatives de la coalition, des articles de presse commencent à paraître à propos du test de Draize. Revlon ne réagit toujours pas.

En avril 1980 paraît dans le New York Times une publicité en pleine page : à côté de la photo d'un lapin mutilé, les yeux obturés par des sparadraps, on lit « Combien de lapins Revlon rend-il aveugles au nom de la beauté ? ». Le message a un impact considérable. Des milliers de lettres de protestation sont adressées à Revlon, les dons affluent pour soutenir la campagne, permettant de financer de nouvelles publicités.

Les campagnes de Spira

1975-1977. Campagne contre les expériences menées à L'American Museum of Natural History de New York : la recherche consiste à observer comment de sévères mutilations infligées à des chats modifient leur comportement sexuel. En 1977, le laboratoire pratiquant ces expériences est fermé.

1977-78. Spira obtient par la négociation qu'Amnesty International cesse les expériences qu'elle finance consistant à infliger des brûlures et des chocs électriques à des cochons, dans le but d'étudier si la torture peut être pratiquée sans laisser de traces.

1978-79. Campagne qui conduira à l'abolition en mai 1979 de la loi Metcalf-Hatch jusqu'alors en vigueur dans l'État de New York. Cette loi permettait aux laboratoires de prendre des chiens et des chats dans les refuges pour s'en servir pour des expériences.

1978. Lancement d'une campagne de grande ampleur pour faire reculer le recours au test de Draize dans l'industrie cosmétique avec pour première cible Revlon. En 1981, elle amène Revlon et d'autres sociétés à débloquer des fonds importants pour financer la recherche d'alternatives à l'expérimentation animale. Le recours au test de Draize chute considérablement.

1981. Mise en place d'une coalition dont le but ultime est la disparition du test DL 50. Procter & Gamble est une cible privilégiée. Spira s'efforce de promouvoir le remplacement du DL 50 par un test alternatif qui réduit de 90% le nombre d'animaux soumis à une agonie longue et douloureuse. Beaucoup de compagnies, à la suite de Procter & Gamble (première cible visée), engagent leurs services de recherche à travailler sur les alternatives à l'expérimentation animale. Le recours au test DL 50 recule de façon significative.

1987. Spira prend pour cible Franck Perdue, un industriel à la tête d'une grande entreprise spécialisée dans l'élevage intensif de poulets. L'objectif est d'obtenir une amélioration des conditions de vie des animaux. Malgré de spectaculaires campagnes de publicité négative, Perdue ne cède pas.

1987. Les bovins soumis à l'abattage rituel étaient soulevés de terre par une chaîne accrochée à leur patte arrière, puis égorgés pendant qu'ils se débattaient ainsi suspendus. Spira promeut un dispositif d'abattage qui évite la suspension. Il est progressivement adopté, de sorte qu'en 1994 on peut estimer que la suspension par une patte a presque totalement disparu aux États-Unis.

1993-94. Un règlement américain impose que les bovins importés par les États-Unis du Mexique soient marqués au fer rouge sur la joue de la lettre « M ». Spira obtient l'abolition de cette pratique en décembre 1994.

Années 90. Spira entreprend une négociation/confrontation avec McDonald's (puis l'action s'étend à d'autres chaînes de restauration rapide comme KFC et Burger King). L'idée est de pousser ces entreprises à imposer à leurs fournisseurs des améliorations des conditions d'élevage et d'abattage des animaux, à proposer un menu végétarien dans leurs établissements, et de leur faire financer des centres de recherche pour l'amélioration du bien-être des animaux de ferme. C'est à ce vaste projet que Spira travaillait encore à sa mort, survenue le 12 septembre 1998. Le projet a été poursuivi par la Coalition internationale pour les animaux de ferme fondée par Singer et Spira, et en particulier par PETA.

Spira était conscient de l'accroissement effroyable de la misère animale qui était en train de s'opérer avec l'exportation vers le tiers-monde du mode de consommation alimentaire occidental et des méthodes d'élevage industriel. Il a été l'un des instigateurs de la création en 1997 du Center for a Livable Future, un organisme se préoccupant des liens entre alimentation et santé humaines, élevage, et croissance écologiquement soutenable.

Spira a consacré l'essentiel de son énergie à viser des cibles précises (telle entreprise ou organisation, telle loi) avec l'objectif d'obtenir à brève échéance un résultat bien défini, en termes de recul ou de disparition d'une forme particulière de maltraitance envers les animaux. À partir de 1993, il a aussi réuni les financements nécessaires à une large diffusion de publicités contre la consommation carnée. L'une d'elles montre un chiot entre deux tranches de pain (hot dog) avec le slogan « Pourquoi voudrait-on manger son meilleur ami ? ».

Parallèlement, Spira s'efforce d'approcher les politiques et les administrations chargées de valider la conformité des produits aux normes de sécurité. Il est en effet capital de retourner une situation où, de fait, le test de Draize est considéré comme la seule procédure de contrôle satisfaisante concernant l'innocuité des produits pour les yeux. Sans y parvenir entièrement, Spira obtient quelques avancées : un sénateur soulève publiquement la question de savoir pourquoi des tests aussi douloureux sont utilisés ; un service gouvernemental publie un règlement indiquant que les substances corrosives peuvent être réputées irritantes pour les yeux sans qu'il soit nécessaire de procéder à de nouveaux tests.

Cette dernière mesure attire l'attention des milieux scientifiques ; la revue professionnelle Chemical Week publie un article applaudissant cette décision. Plus tard (1982), Spira obtiendra de la Consumer Products Safety Commission [Commission pour la sécurité des biens de consommation] une déclaration écrite indiquant qu'elle acceptait le remplacement du test de Draize par des expériences équivalentes, et qu'elle émette des recommandations restrictives qui conduisirent à diminuer de moitié le nombre de lapins que les entreprises devaient sacrifier pour fournir des données jugées satisfaisantes.

Alors que Revlon résiste toujours, sa concurrente, Avon, annonce en avril 1980 la mise en vigueur de nouvelles dispositions visant à réduire le nombre de tests sur les yeux des lapins, et à recourir à l'anesthésie locale pour ceux qui continueront à être pratiqués. La même année, le syndicat professionnel des industries des cosmétiques publie une liste de substances déjà testées pour éviter que des expériences soient inutilement répétées. Il réunit un colloque sur le thème du test de Draize rassemblant des fabricants, des fonctionnaires, des journalistes, des scientifiques et des représentants de la défense animale. Le colloque se conclut sur l'idée qu'il faudrait développer des méthodes substitutives, mais sans mesures concrètes à l'appui. Il permet cependant d'attirer l'attention des chercheurs sur la question, et c'est l'occasion pour Spira de prendre des contacts avec eux.

En janvier 1981, une longue interview de Spira paraît dans Lab magazine, une revue destinée aux professionnels dont le travail est lié aux animaux de laboratoire, milieu jusqu'alors fermé aux « hérésies » anti-vivisectionnistes.

Le 13 mai 1981, des milliers de personnes manifestent devant les bureaux de Revlon. C'est alors que la société décide de remplacer le responsable qui était jusqu'alors l'interlocuteur (sourd) de Spira par un nouveau dirigeant, Roger Shelley. Celui-ci propose aussitôt à Spira de le rencontrer et se montre plus ouvert que son prédécesseur. Spira argumente en faisant valoir à Shelley que l'issue peut être gagnante pour les deux parties en permettant à Revlon d'acquérir une position de leader dans les méthodes substitutives. Pendant toute la durée des négociations, la pression continue sous forme de publicités négatives ; les manifestations se poursuivent et s'internationalisent, tandis que les articles consacrés au test de Draize se multiplient dans les revues spécialisées.

 

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Fin 1981, Revlon cède et alloue une dotation de 750 000 $ pendant 3 ans à un centre de recherche de méthodes substitutives dans la prestigieuse Rockfeller University. La campagne se poursuit de sorte que d'autres grandes sociétés de cosmétiques dégagent des fonds conséquents pour financer ce même type de recherches.

Dès le début des années 80, du simple fait des efforts consentis pour ne pas répéter des expériences déjà faites, le nombre de lapins soumis au test de Draize chute très significativement. La recherche de méthodes substitutives ne permet d'espérer qu'à long terme la disparition de ce test, mais son impact potentiel est très étendu. Une fois ces méthodes bien développées, elles seront utilisées par les entreprises de secteurs autres que les cosmétiques, qu'il était difficile de prendre pour cibles directes du fait de leur moindre vulnérabilité.

Il importait de ne pas laisser retomber les énergies qui s'étaient mobilisées autour de ce combat, et de mettre à profit la dynamique mise en place à propos du test de Draize pour élargir l'offensive contre l'expérimentation animale. C'est pourquoi, en 1981 Spira décida de s'attaquer au test DL 50 [5]. Mais cela est une autre aventure dont seuls les lecteurs de Ethics into Action connaîtront les péripéties...

Le temps des victoires amères

Les années 80 voient le développement des recherches sur l'expérimentation in vitro. Le nombre d'animaux utilisés par le secteur des cosmétiques décroît régulièrement. Cependant, certaines associations animalistes estiment nécessaire d'accélérer le mouvement en augmentant la pression sur les fabricants. En 1985, PETA lance une nouvelle campagne de dénonciation du test de Draize exigeant des producteurs de cosmétiques qu'ils y renoncent complètement. Spira exprime son désaccord dans un article publié dans Animals' Agenda. Il juge contreproductif de s'attaquer aux entreprises qui ont fait le plus d'efforts pour réduire l'expérimentation, et cela d'autant plus qu'il y a désormais d'autres priorités : les fabricants de cosmétiques ne sont responsables que d'un pourcentage ridicule des animaux soumis à des tests dans l'industrie en général.

Des dissensions du même ordre se manifestent en 1987, lorsque plusieurs organisations, dont PETA, lancent une attaque massive contre Procter & Gamble exigeant que la multinationale (produits d'entretien, cosmétiques, alimentation pour chien et chats...) cesse de recourir à l'expérimentation animale (on estime que le nombre d'animaux qu'elle utilise alors est de l'ordre de 70 000 à 100 000 par an). De nouveau, Spira désapprouve. C'est que lui-même a particulièrement visé Procter & Gamble dans la campagne entamée quelques années auparavant contre le test DL 50, et qu'il a obtenu des résultats significatifs. La société a débloqué des fonds conséquents pour la recherche sur les méthodes substitutives, elle a pris quelques initiatives pour faire en sorte que ces méthodes soient reconnues comme fiables par l'administration, et elle a réduit de 60% les tests pratiqués sur des animaux entre 1984 et 1986. La position de Spira est donc qu'en désignant Procter & Gamble comme ennemi n°1, on fait passer un message désastreux aux entreprises : rien ne sert de se montrer réceptif aux revendications des défenseurs des animaux ; au contraire, on devient leur cible privilégiée. Spira lui-même a adopté jusqu'alors une politique différente : faire pression par tous les moyens possibles sur les fabricants, mais parallèlement se montrer élogieux à leur propos dans ses déclarations ou articles chaque fois qu'ils font un pas dans la direction où il veut les pousser.

En 1989, Noxell (cosmétiques) est la première grande entreprise à annoncer qu'elle remplace totalement le test de Draize par des essais sur des cultures de cellules. Peu après, PETA appelle à un boycott mondial des produits Avon. Un mois plus tard, la société Avon annonce qu'elle renonce au test de Draize et à toute forme d'expérimentation animale. Revlon suit. A la fin de l'année 1989, onze des plus grandes entreprises de cosmétiques américaines ont totalement renoncé à recourir à l'expérimentation animale [6]. Singer écrit à ce propos :

Pour Henry, l'heure aurait dû sonner de savourer et de fêter le succès. N'était-ce pas le sommet d'une décennie de travail qui avait commencé avec sa première lettre à Revlon ? Au lieu de quoi, il y avait la morsure de l'amertume à propos de ce qui s'était passé. Pour ceux qui ne connaissaient pas l'histoire — et étant donné la jeunesse et la croissance rapide du mouvement pour les droits des animaux, ceux-là formaient la majorité de ses sympathisants - le boycott de PETA paraissait avoir été la cause de l'annonce faite par Avon. À la fin, ce qui semblait réellement peser, c'était la menace d'une organisation puissante comptant des milliers de membres aux États-Unis et implantée dans d'autres pays. Mais pour ceux qui connaissaient le déroulement de cette affaire, les choses apparaissaient sous un jour très différent. Les fabricants de cosmétiques étaient en mesure de mettre fin aux tests sur des animaux à cause du développement de méthodes alternatives. [...] Le rôle de PETA dans l'arrêt de l'expérimentation animale dans le secteur des cosmétiques ne fut rien d'autre que la cerise sur le gâteau. Loin d'être un « leurre pour maintenir le statu quo [7] », le développement de méthodes substitutives fut la condition essentielle du succès du boycott de PETA. Il se peut même que cette formulation du rôle de PETA dans la décision d'Avon de mettre fin à l'expérimentation animale surestime le poids de son action [8] (Ethics into Action, p. 135).

Un épisode similaire va se produire quelques années plus tard, à ceci près que les protagonistes ont changé, l'accusateur devenant l'accusé. Après la mort de Spira, PETA reprend la politique de négociation/confrontation avec MacDonald initiée par celui-ci. En 1999, l'association organise la pression publique contre McDo pour obtenir qu'il impose à ses fournisseurs d'améliorer le sort des animaux d'élevage, au moyen notamment de centaines manifestations dans 23 pays et de la diffusion de publicités négatives. Onze mois plus tard, le 6 septembre 2000, PETA met fin à cette campagne, estimant que McDonald a pris des engagements significatifs [9] en réponse aux demandes qui lui étaient faites. Singer, qui a soutenu PETA, salue ces résultats comme la plus grande avancée qu'il ait eu l'occasion de voir aux États-Unis depuis 1975 en faveur des animaux d'élevage. Cette fois, c'est Francione qui s'insurge contre ce que PETA a réalisé selon la méthode de Spira. Dans une interview [10] donnée en 2001, il déclare :

J'ai bien connu Henry Spira, mais la réalité est que sa théorie de la « négociation constructive » avec les exploiteurs est un synonyme d'être vendu aux exploiteurs. Henry a fini en porte-parole de l'industrie des cosmétiques en attaquant ceux qui demandaient de mettre fin à toute expérimentation. [...] Comme vous le savez probablement, PETA - avec le soutien de Singer - a mis fin à son boycott de McDonald après que le plus grand exploiteur des animaux et de l'environnement ait promis de fournir aux poules quelques centimètres carrés de plus d'espace dans leurs cages. [...] Les louanges adressées à McDonald par PETA et Singer vont, je le crains, beaucoup faire pour accroître la souffrance animale parce que le grand public se sentira beaucoup plus à l'aise en mangeant chez McDo du fait qu'il est maintenant identifié par d'éminents défenseurs des animaux comme une société qui prend le bien-être animal au sérieux. McDonald va gagner encore plus d'argent et vendre encore plus de produits animaux. Certains qualifieront peut-être cela de « négociations constructives » avec de grandes entreprises d'exploitation animale ; cela signifie ordinairement que ce ne sera « constructif » que pour l'entreprise, et pour les vendus et les traîtres comme Henry Spira ou PETA. Ce n'est jamais « constructif » pour les animaux.

J'ai mentionné ces événements non pour illustrer le fait que le mouvement pour les animaux n'est pas une vallée de roses (qui l'ignore ?) mais parce qu'ils permettent d'aborder des interrogations qui traversent le mouvement antispéciste.

Le premier épisode a été relaté tel qu'il est rapporté par Singer. Il aurait fallu pour le bien avoir la version de PETA des mêmes faits (je ne l'ai pas). Soit il s'agit effectivement d'un des soubresauts peu glorieux de la concurrence entre organisations, soit il y a eu réellement conflit sur la politique à suivre, mais à un niveau simplement tactique. La légitimité de l'action contre le test de Draize n'est pas en cause. Spira estime plus habile de s'appuyer sur les acquis obtenus dans le secteur des cosmétiques pour réorienter la campagne vers d'autres industries utilisant davantage d'animaux. Peut-être Newkirk a-t-elle jugé pour sa part qu'il importait d'obtenir l'abolition pure et simple, dans le domaine limité où elle était à portée de main, parce que c'était un symbole fort de l'objectif de libération animale.

La réprobation exprimée par Francione est d'un autre ordre. Ce n'est pas la manière de mener telle ou telle campagne qui est critiquée. Ce n'est pas le fait d'avoir arrêté trop tôt la pression contre McDonald alors que d'autres concessions auraient pu être obtenues. C'est le fait même de mener des actions visant à obtenir des améliorations partielles de la condition animale sans que le statut de simples ressources (marchandises) des animaux ne soit remis en cause. L'opposition welfarisme/abolitionnisme autour de laquelle s'articule le discours de Francione recouvre la traditionnelle opposition entre réforme et révolution, telle qu'elle est usuellement employée par ceux qui s'estiment du côté de la révolution. Les deux termes sont vus comme antinomiques, et le « réformisme » désigne le mal, les « mous », les « vendus aux exploiteurs ». Parce que cette rhétorique, avec ou sans Francione, a un certain écho parmi les antispécistes, il peut être utile de se demander si c'est une façon correcte de poser les problèmes. Mon opinion est qu'elle n'est pas correcte. Cela n'implique pas une adhésion en tout point à la méthode mise en œuvre par Henry Spira.

Les faiblesses de la stratégie de Spira

Spira a épargné à des millions d'animaux des formes de souffrance extrême. Pour cela, il a composé avec le monde tel qu'il est autant qu'il l'a jugé nécessaire : il a soutenu des chercheurs qui empoisonnaient des animaux par des méthodes nouvelles, parce qu'ainsi ils en suppliciaient moins qu'avec le test DL 50 ; il s'est fait promoteur de machines à tuer pour rendre un peu moins atroce l'agonie des victimes de l'abattage rituel...

Pour qui se soucie davantage des animaux que de préserver la pureté son âme, le degré de composition opportun n'est qu'une question d'efficacité. De surcroît, il n'est pas nécessaire de mentir sur ses propres convictions quand on accepte la collaboration avec les pouvoirs et institutions en place ; et je crois politiquement préférable d'éviter le mensonge. Exiger par exemple la mise en place de comités d'éthique chargés de veiller à l'application des règlements protégeant les animaux « de laboratoire », y participer soi-même, n'implique pas de cacher qu'on juge la législation insuffisante ou qu'on est opposé à toute expérimentation animale. Les limites (dépassables) de la méthode de Spira que je vais évoquer ne relèvent donc pas d'une volonté de dénoncer le fait qu'il ait dialogué et négocié avec « l'ennemi » (les professions et industries impliquées dans l'exploitation animale). Elles concernent sa sous-estimation de ce qui peut être fait à travers la communication en direction du public.

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À force de vouloir se caler sur ce que les gens pensent déjà, Spira est parfois passé à côté de l'impact que pouvait avoir le message adressé au public à travers des textes et images largement diffusés dans les journaux. Il a exploité la compassion qui existe pour les animaux, mais a peu fait pour qu'elle cesse d'être une compassion honteuse, dissimulée sous d'autres motifs, et cohabitant avec des pratiques qui la contredisent.

Les publicités diffusées dans la presse pour ses différentes campagnes ont toutes la même structure : une image frappante juxtaposée à un slogan très lisible, accompagnée d'un texte assez long en petits caractères se terminant par des indications sur la façon dont les lecteurs peuvent apporter leur soutien. Parmi elles, celles concernant l'usage alimentaire des animaux incitent très peu à questionner la légitimité de l'exploitation animale. La publicité contre KFC que nous reproduisons page 41 illustre bien le problème. Ni l'image, ni le slogan n'évoquent les animaux. Ils attirent l'attention sur la mauvaise qualité du produit. Dans le texte en petits caractères, le sort des animaux mangés est noyé dans des considérations sanitaires, environnementales, et mêlé à la dénonciation des mauvaises conditions de travail dans les abattoirs. Qui plus est, l'ordre spéciste de classification des intérêts est parfaitement respecté, celui des animaux, pourtant premières victimes, arrivant en dernière position, comme dans ce passage :

Nous avons demandé à KFC d'élever le niveau de la sécurité alimentaire, de protéger l'environnement, d'améliorer les conditions de travail et de promouvoir des normes de traitement humain des oiseaux.

De même, la publicité contre Perdue, clin d'œil aux campagnes contre le sida promouvant le safe sex [11], représente un poulet emballé dans un préservatif avec pour slogan « There's No Such Thing As Safe Chicken [12] ». La dominante du texte est conçue pour faire peur aux mangeurs de poulets issus de l'élevage industriel (Vous consommez des poulets cancéreux, porteurs de salmonelles, bourrés de bactéries dangereuses, etc.).

Ces messages sont dramatiquement faibles sur ce qui devrait être leur but : amener les gens à se soucier des animaux et faire apparaître cette préoccupation comme moralement respectable [13].

Cette faiblesse ne se retrouve pas dans les publicités associées à d'autres campagnes, en particulier celles axées sur l'expérimentation, où tant l'image que le slogan attirent l'attention sur la souffrance de l'animal. Néanmoins, le message transmis par d'autres canaux est ambigu :

Dans les interviews et les tracts à propos du test de Draize par exemple, Henry soulignait toujours que les méthodes in vitro offrent la perspective de tester la sécurité de nouveaux produits de façon plus rapide, moins chère et plus fiable (Ethics into Action, p. 189).

Spira est en cela fidèle à sa recherche de stratégies gagnant-gagnant, et au principe selon lequel l'objectif a plus de chances d'être atteint si on présente des alternatives attrayantes. Il est possible qu'il soit guidé aussi par le sentiment qu'on accepte d'autant plus facilement de changer de comportement que le coût personnel est faible, voire qu'on y trouve quelque bénéfice. Peut-être redoute-t-il qu'indépendamment des gains et pertes matériels, le coût devienne trop élevé pour les destinataires du message si on dérange leurs valeurs et leur représentation du monde. Quoi qu'il en soit, le résultat en est une façon d'argumenter qui souligne que le changement préconisé serait avantageux quand bien même les animaux n'y gagneraient rien, ce qui assurément n'aide guère à remettre en cause leur exclusion du cercle des patients moraux [14].

Par ailleurs, il y a une constante dans la façon qu'a Spira de s'adresser au public : il est rarissime que le message fasse apparaître en clair que le citoyen de base est pour quelque chose dans ce que subissent les animaux. Le responsable désigné fait partie des puissants : l'administration ou le gouvernement (qui imposent le marquage des bovins, ou financent des expérience douloureuses), ou le plus souvent des sociétés (Revlon, Perdue, KFC, McDonald...). Pour partie, cela tient à la logique même de ces campagnes qui visent à faire céder une institution ou entreprise précise. Reste que lorsque le pékin moyen est mentionné, il est rangé du côté des victimes (on vous ment sur la qualité du produit, voyez ce qu'on fait de vos impôts...). L'aversion de Spira à « diviser le monde en saints et en pécheurs » fait que, lorsque le crime est dit, la majorité de ses auteurs en sont aussitôt lavés par la désignation d'un coupable particulier. Or, le spécisme ce n'est pas les autres ; il est implanté dans les pensées et les pratiques de chacun. Les textes diffusés par Spira font très peu appel à la réflexion et à la responsabilité individuelles, et soulignent rarement que chacun a un pouvoir direct de condamner ou d'épargner les animaux.

Au total, la stratégie de Spira fait trop peu pour que la recherche de progrès à court terme serve aussi à poser des jalons qui faciliteront des avancées plus significatives à plus longue échéance. Il utilise magnifiquement tous les interstices permettant d'améliorer le sort des animaux malgré le spécisme ambiant, mais d'une façon qui n'égratigne guère le spécisme lui-même. Il a été un pionnier. Avec le recul, il nous est possible de voir que les campagnes pour le bien-être peuvent être utilisées, mieux qu'il ne l'a fait, comme levier pour ébranler les discours sur l'insignifiance des animaux, et pour interpeller chacun sur sa participation à la violence qui leur est faite.

Il n'en demeure pas moins qu'il y a beaucoup à apprendre de l'expérience de Spira. On passe à côté de l'apport de la biographie rédigée par Singer si on la parcourt en ayant uniquement à l'esprit le jugement à porter sur les choix politiques de Spira ou sur sa stratégie de communication. C'est d'abord un livre sur « faire », sur la manière d'être réfléchi dans le choix de ses objectifs, et d'être inventif et persévérant dans la façon de les atteindre. Quiconque est dans la situation de monter des opérations engageant des acteurs multiples reconnaît des questions qu'il rencontre, et a une chance que le récit du déroulement de telle ou telle campagne passée provoque un « déclic » à propos d'une technique qu'il n'avait pas songé à essayer dans le cas qui l'occupe.

Le faux débat « réforme ou révolution »

Pour évaluer ce que peuvent apporter des campagnes welfaristes, il ne faut pas postuler qu'elles sont contraires à la promotion d'objectifs plus ambitieux mais se demander si elles le sont. Poser le problème correctement, c'est refuser de faire comme si le choix qui se présentait à nous était : « Voulez-vous, comme Spira, que l'on fracture un peu moins les os des poulets au moment du ramassage, ou voulez-vous, comme Francione, qu'on supprime les élevages de poulets ? ». Les élevages de poulets ne seront pas supprimés demain matin. Les bonnes questions à poser sont donc (A) « Est-il souhaitable que l'on fracture un peu moins les os des poulets “demain matin“ ? » et (B) « Si on les fracture un peu moins demain matin, cela compromet-il les chances de voir un jour les élevages de poulets disparaître ? ».

Du point de vue des poulets pour qui demain matin sera le dernier matin, il vaut assurément mieux que le ramassage et le transport vers l'abattoir se passent le moins mal possible. On ne doit donc dédaigner cet objectif que si sa réalisation favorise la pérennité de l'élevage et de la souffrance qui en découlera pour des milliers de générations de poulets à venir. Ceci est une question empirique. Nous n'avons pas toutes les données nécessaires pour y répondre et ne pouvons que conjecturer.

On peut lire l'interview de Francione mentionnée plus haut en faisant abstraction de ce qui est imputable à son ego surdimensionné [15]. En le lisant calmement donc, on découvre que sa position est que la réponse à la question (B) est « oui », avec deux arguments à l'appui. D'une part, celui qui transparaît dans la citation donnée plus haut : si la situation des animaux d'élevage s'améliore, cela incitera les gens à manger plus de viande. D'autre part, à travers l'idée qu'il y a une mauvaise allocation des ressources, que si l'argent et l'énergie investis dans des campagnes ponctuelles allaient vers la promotion du végétalisme et des droits des animaux, les progrès seraient plus rapides :

Imaginez ce qui arriverait si le mouvement animaliste international avait soutenu une campagne unitaire promouvant le végétalisme. Imaginez ce qui pourrait être fait si une partie significative des ressources de par le monde était consacrée à faire prendre conscience aux gens de pourquoi ils ne devraient pas du tout consommer de produits animaux. Au bout de cinq ans, nous n'aurions certainement pas réalisé le végétalisme mondial, mais nous aurions probablement réduit la consommation de produits animaux beaucoup plus qu'avec ces campagnes « mangez du veau rose ».

Ces deux arguments ne relèvent pas de la polémique gratuite [16]. Ils méritent d'être examinés.

Faut que ça saigne ?

Le premier argument est dans beaucoup d'esprits, aussi vais-je le traiter indépendamment du contexte où il s'inscrit chez Francione. Il s'agit d'un calcul implicite à certaines prises de positions opposant réforme et révolution : il n'est pas très bon que les salariés obtiennent des avantages sociaux ; cela risque de les pousser à se contenter d'un capitalisme amélioré, alors que si leur vie est absolument insupportable, ils se démèneront pour renverser le système... Argument implicite qui est également présent chez la partie adverse : il faut à un moment faire quelques concessions pour ne pas risquer de perdre beaucoup plus.

Concernant les animaux, le calcul serait : on peut amener les humains à cesser de les manger en leur faisant prendre conscience de l'horreur de l'élevage industriel. Mais si l'horreur faiblit un peu, et qu'on reconnaît qu'un progrès a eu lieu, alors on amenuise les chances de diffusion du végétarisme.

Si ce calcul est juste, cela signifierait qu'il est en quelque sorte possible de diffuser le végétalisme par la ruse. Ce que réprouve le public c'est un degré de maltraitance extrême des animaux d'élevage (puisqu'il réagit positivement lorsqu'il lui est révélé par la campagne menée par une association contre un distributeur). Mais parce que l'existence d'une voie intermédiaire - où la violence de l'élevage et de l'abattage serait moindre - lui aurait été cachée, on réussirait à lui faire faire d'un coup le grand saut vers le végétalisme.

Le calcul est faux. La « voie intermédiaire » est dans l'esprit de tout le monde. Elle apparaît dans n'importe quelle conversation comme défense d'un omnivore questionné par un végétarien. Il y a floraison d'écrits qui la propagent. Il suffit de survoler quelques publications destinées aux professionnels de l'élevage pour constater qu'ils ont compris que le thème du bien-être animal était dans l'air et qu'il allait falloir s'adapter. Avec la tentative de s'adapter à moindre coût, sans rien changer sur le terrain, par investissement dans la « com » pour persuader le public que l'existence des veaux, vaches, cochons, couvées est radieuse, et investissement dans le lobbying pour éviter des réglementations contraignantes. Mais si la pression est suffisamment forte, il est évident que les producteurs se résoudront d'eux-mêmes à aménager les conditions de vie des animaux, et qu'ils ne resteraient pas passifs face à une chute significative de la consommation de viande.

La conclusion que j'en tire est que la théorie « il faut maintenir un grand mal pour obtenir un grand mieux » ne tient pas la route. Si la sensibilisation du public à la souffrance animale permet d'obtenir un petit mieux tout de suite, cela ne compromet pas les chances de voir les gens consentir à davantage plus tard. S'ils consentent à davantage, ce sera en pleine conscience, et non grâce à quelque manœuvre permettant de les abuser.

La petite avancée d'aujourd'hui n'est pas un obstacle mais un tremplin pour aller plus loin. Si des consommateurs se détournent d'un fast food parce qu'on leur fait voir que le sort des poulets (bovins, cochons...) est horrible, tout en continuant à consommer des poulets, c'est effectivement très peu. Mais il s'agit néanmoins d'un progrès lorsque la campagne qui permet cela est centrée sur le sort des animaux [17]. Les consommateurs qui ont boycotté McDo (KFC, Burger King...) ont estimé juste d'accepter la gêne d'un changement de leurs habitudes pour amenuiser la souffrance des bêtes. Une gêne minuscule au regard de l'enjeu pour les animaux. Mais ce faisant, ils ont reconnu la sensibilité des animaux, ils ont accepté le fait que leurs intérêts et les leurs étaient commensurables, et que s'en soucier n'était pas une attitude ridicule ou condamnable. Ceux qui ont favorisé l'adoption d'un tel comportement, qui plus est en faveur d'animaux classés très bas dans l'imaginaire collectif, ont œuvré contre le spécisme.

On trouvera en annexe à la fin de cet article (page 61) quelques réflexions de David Olivier au sujet des tenants de la politique du pire qui complètent celles développées dans cette section.

Quant à l'accusation portée par Francione de favoriser l'exploitation animale par ce genre de campagnes, elles n'illustrent à mon sens que sa propension à jouer sur des sophismes pour ternir ceux qu'il a choisi de traiter en ennemis. Comme malheureusement des personnes se laissent séduire par ce genre de rhétorique, et s'en font elles-mêmes l'écho, j'estime important de la contrer, parce qu'elle conduit à créer des lignes de fracture dans le mouvement animaliste là où elles ne devraient pas être.

Quand on lui demande ce qu'il pense des lois qui pourraient imposer des pratiques moins barbares (dans les méthodes d'abattage, par exemple), Francione répond :

Je pense qu'en réalité de telles lois accroissent la souffrance animale globale, parce qu'elles amènent les gens à se sentir plus à l'aise quand ils mangent de la viande [...]. C'est le « cercle vicieux » du bien-être animal : dans la mesure où les dispositions welfaristes font que les gens se sentent plus à l'aise à propos de l'exploitation animale, en réalité cette exploitation augmente et le total de la souffrance animale s'accroît au lieu de décroître.

Comme on l'a déjà mentionné, un peu plus loin dans cette même interview de 2001, Francione déclare :

Les louanges adressées à McDonald par PETA et Singer vont, je le crains, beaucoup faire pour accroître la souffrance animale parce que le grand public se sentira beaucoup plus à l'aise en mangeant chez McDo du fait qu'il est maintenant identifié par d'éminents défenseurs des animaux comme une société qui prend le bien-être animal au sérieux. McDonald va gagner encore plus d'argent et vendre encore plus de produits animaux.

La souffrance animale va s'accroître dit Francione. Pour que l'affirmation soit exacte, il faudrait qu'avant l'offensive contre McDo, il y ait eu des personnes qui s'abstenaient de consommer des hamburgers, car très sensibilisées au sort des animaux et connaissant le détail du traitement qu'ils subissent avant même que PETA ne les en informe. Puis, ces mêmes personnes intransigeantes sur le bien-être des poules ou des bœufs, apprenant les acquis de PETA (les quelques centimètres carrés de cage en plus ridiculisés par Francione), décideraient tout à coup de lever l'interdit qu'elles avaient mis sur le hamburger, d'où la hausse de la consommation carnée et de la souffrance qui s'ensuit. C'est crédible comme scénario ?

La seule éventualité sérieusement envisageable est que les clients de la restauration rapide se déplacent vers les sociétés qui ont conclu des engagements sur le bien-être animal au détriment des autres (ce qui serait une excellente incitation pour les autres à se caler sur la politique des premières [18]). La feinte de Francione consiste à détourner l'attention du lecteur sur le fait que McDo est un « gros », et que ce « gros » déjà trop gros va gagner encore plus d'argent. (Efficacité redoublée sur le public européen habitué à associer McDo à l'anti-américanisme viscéral). Et c'est par ce tour de passe-passe qu'au bout du compte Francione fait croire que Spira (ou Singer, ou PETA, ou l'ensemble du mouvement pour les animaux à l'exception de Francione lui-même) auraient mal agi pour les animaux.

Or, si l'on reprend du début, pourquoi PETA par exemple a pris pour cible McDo, KFC, Burger King, plutôt que « Chez Jo poulet-frites » à Trou-sur-rien ? Pourquoi alors que Jo s'approvisionne en animaux élevés et tués de façon tout aussi déplorable ? Eh bien, précisément parce que McDo et Cie sont « gros », qu'ils peuvent peser sur leurs fournisseurs, et que les engagements qu'ils prennent affectent infiniment plus d'animaux que ceux que pourrait prendre Jo.

On peut penser ce qu'on veut des géants de la restauration rapide ; on a le droit de préférer un monde où il n'y aurait que de minuscules « Chez Germaine sandwich-jambon-beurre » sur ce créneau ; mais la réalité est que les géants distribuent des millions de repas chaque jour. Et la vérité est qu'en cherchant à obtenir des concessions de ces géants, on a une stratégie logique si le but est de réduire significativement le nombre d'animaux élevés et abattus dans des conditions atroces [19].

Mauvaise allocation des ressources ?

Francione soutient qu'on aurait progressé beaucoup plus si une fraction conséquente des ressources du mouvement animaliste international avait été dirigée vers la promotion du végétalisme et vers la diffusion des thèses antispécistes. Cette hypothèse semble sérieuse. J'aurais préféré moi aussi qu'il en ait été ainsi. J'en aurais espéré une émergence plus claire et plus rapide de la question animale au niveau politique, ainsi qu'un changement plus substantiel des comportements. Quoi que l'on pense de la moralité d'hypothétiques élevages paradisiaques suivis d'une mort indolore, ceux qui existent sont des enfers malgré les quelques améliorations durement acquises par la défense animale. Il semble évident qu'un développement conséquent du végétalisme est une voie directe permettant d'amenuiser rapidement la souffrance des animaux.

Je partage donc l'opinion de Francione sur ce point. J'ai par ailleurs conscience en énonçant cela de me livrer à l'exercice parfaitement vain consistant à donner son avis pour donner son avis. Le végétalisme aurait progressé davantage si les associations animalistes y avaient consacré plus de moyens. Il aurait progressé plus encore si toutes les vedettes du foot avaient renoncé à la viande, si chaque semaine les chaînes de télévision avaient diffusé des débats, documentaires et fictions questionnant le spécisme, si la question animale avait été abordée dans tous les programmes scolaires et universitaires, si...

Certes, mais je ne suis pas le comité de planification doté du pouvoir d'allouer à sa guise d'abondantes ressources humaines et financières. J'ignore si les choses auraient pu se passer très différemment dans le monde anglo-saxon. Pour ce qui nous concerne, il est certain que le « beaucoup plus » qui aurait pu être obtenu si la défense animale avait investi au cours des trente dernières années dans la diffusion de l'antispécisme et la promotion d'un mode de vie vegan relève du « avec des si, on mettrait Paris en bouteille ». Il était impossible que cet investissement ait lieu puisque tant les responsables que les adhérents et sympathisants de la défense animale n'étaient pas désireux de le faire, et n'étaient ni vegan ni antispécistes.

Les opinions et décisions qui importent sont celles relatives au présent. Pour celles-là, il est bon également de raisonner en ayant à l'esprit que nul n'est une « tour centrale » répartissant les ressources du mouvement animaliste à sa guise. Nous pouvons allouer notre propre personne, et nous ne le faisons pas selon une voie unique, en fonction d'un programme que nous aurions établi au début de notre vie. Nous pouvons aussi, par les jugements que nous portons, par la sphère où ils sont audibles, par la nature des relations que nous avons avec d'autres, avoir une certaine influence sur eux comme ils en ont sur nous.

Dans le contexte actuel, l'investissement de militants antispécistes dans des campagnes visant des buts concrets à court terme est un moyen non négligeable de faire évoluer la condition animale. Un moyen parmi d'autres, qui est d'autant plus efficace qu'il en existe d'autres parallèlement. Il ne s'agit en aucun cas de délaisser la recherche sur le spécisme. Nous sommes très loin d'avoir une « doctrine antispéciste » achevée qu'il ne s'agirait plus que de diffuser à la façon de missionnaires évangélisant les incroyants. Il ne s'agit en aucun cas de renoncer à des voies permettant de faire passer la réflexion sur le spécisme à un niveau éthique et politique général [20]. Mais dès lors qu'on a conscience que le monde est fait de décideurs agissant de façon décentralisée, et qu'il n'y a moyen d'influer sur les autres qu'à travers les espaces où on dialogue et interagit avec eux, l'idée selon laquelle les actions welfaristes se feraient aux dépends des progrès de l'antispécisme, parce qu'elles le priveraient de ressources qui auraient mieux été employées ailleurs, perd de son attrait. Être acteurs - à des niveaux d'investissement qui peuvent être très variables - des campagnes visant un but concret à court terme, ne m'apparaît pas comme une perte de temps au détriment d'objectifs plus ambitieux, mais comme une voie favorisant sous certaines conditions l'atteinte de ces objectifs. Seuls ceux qui sont acteurs ou soutiens ont leur mot à dire sur l'orientation de telles campagnes. On aurait tort de les tenir pour secondaires car elles permettent d'être en prise sur le mouvement animaliste au sens large et sur la société en général.

Être en prise sur le mouvement animaliste

Dans le premier numéro des Cahiers antispécistes (octobre 1991) David Olivier décrivait la situation d'alors dans un article intitulé « Défense animale/libération animale [21] ». On y trouvait le constat de la surdité totale de la défense animale aux arguments antispécistes, et de sa fermeture à la promotion du végétarisme. Et de fait, pendant plusieurs années en France, le courant de « l'égalité animale » s'est (modestement) répandu principalement dans des milieux qui n'avaient rien à voir avec la protection animale.

Cette dernière est peuplée de personnes dont la motivation principale est d'agir pour remédier à la souffrance des animaux, ou de certains d'entre eux. Par ailleurs, parce que nous avons hérité d'une culture où une telle motivation est tenue pour méprisable et anti-humaine, il existe dans la défense animale une inhibition conduisant à dissimuler le mobile réel (le sort des animaux) en le noyant dans une foule de considérations attestant de sa propre allégeance au précepte « seuls les humains importent ». L'inhibition n'explique pas tout. Les militants de la défense animale ont aussi adhéré au spécisme ambiant, et participé aux pratiques qui en découlent du moment qu'elles n'entraient pas dans le registre spécifique de leur engagement.

Parallèlement, en France, le milieu antispéciste, pour des raisons propres à son histoire dans ce pays, a longtemps recruté principalement dans des couches qui s'inscrivaient dans une perspective de rejet global de l'ordre social. Il en est résulté une certaine ghettoïsation.

Depuis, les choses ont évolué. Les personnes se revendiquant antispécistes appartiennent à des modes de vie et des sensibilités politiques plus diversifiés. Le changement est tout aussi notable du côté de la protection animale. Les organisations petites et grandes se multiplient. Il est apparu des associations généralistes qui font une place à la défense des animaux d'élevage, ainsi que la PMAF qui se consacre exclusivement à ceux-ci. L'engagement « pour les animaux » est aujourd'hui revendiqué par la plupart des associations ou collectifs de promotion du végétarisme, là où autrefois prédominaient les préoccupations « hygiénistes » ou « spirituelles ». Il n'est pas rare que des militants spécialisés dans des domaines où l'implantation des associations de défense animale est plus ancienne (corrida, vivisection, gestion de refuges) soient végétariens et considèrent cela comme allant de soi au vu de leur engagement.

On est loin d'avoir atteint la fusion entre le milieu issu de la culture « protection animale » et celui né plus tard de la lignée « égalité animale » - chacun des deux désignant au demeurant un ensemble hétérogène qu'il est trompeur de rassembler sous une même étiquette. Mais il est apparu une zone de perméabilité entre ces deux mondes. Cette zone va s'élargir, et le terrain des campagnes ciblées est un des lieux privilégiés où la communication va se faire - où elle est déjà en train de se faire.

Dans ce contexte, on peut être actif ou passif. La passivité recouvre aussi bien l'attitude consistant à approuver « tout ce qui va dans le bon sens » sans le moindre regard critique sur les actions ou les messages, que le refus de participer par principe à toute action demandant moins que l'abolition de l'exploitation animale. On peut par contre choisir la participation et le dialogue afin de peser pour que les campagnes welfaristes ne contiennent rien qui entretienne le spécisme, et soient au contraire conçues au mieux pour le faire reculer. Cela est possible aujourd'hui. Le mouvement est déjà engagé.

Être en prise sur la société

Comme d'autres modes d'action, les campagnes welfaristes s'adressent au public « en général » ; elles interpellent les gens en tant que consommateurs ou citoyens. Elles bénéficient souvent d'une meilleure couverture médiatique que des réunions, publications, ou actions ponctuelles, parce que les journalistes les perçoivent comme un événement créant une actualité sur un sujet déterminé. Elles peuvent être à ce titre, quand la volonté et la possibilité existent, un moyen de les aiguiller vers des réflexions d'ordre plus général.

Ces campagnes permettent aussi d'entrer en contact avec des populations qui sont concernées par un sujet à titre professionnel : des politiques, des fonctionnaires, des responsables d'entreprises, des chercheurs... Cette nécessité pousse à acquérir une connaissance approfondie de la situation, et les données ainsi rassemblées alimentent la réflexion et l'action au-delà du but immédiatement poursuivi.

Participer aux marchandages politiques et institutionnels, c'est éviter que seuls ceux dont les intérêts reposent sur l'exploitation animale soient entendus des personnes qui par leur fonction ont un pouvoir particulier sur le sort des bêtes. Si les chercheurs ont conscience que les éleveurs sont leurs seuls spectateurs et clients, ils produisent des rapports où le bien-être animal coïncide merveilleusement avec la rentabilité maximale. Si les politiques ont conscience que seuls les éleveurs, chasseurs ou pêcheurs veillent aux lois et règlements concernant ces activités, ils produisent les directives qui satisfont ces catégories d'électeurs. Et il ne suffit pas que les lois et règlements (ou engagements d'entreprises) existent. Il faut être présent pour éviter que par méconnaissance ou mauvaise volonté ils ne soient pas appliqués [22]. Le coût en temps de ces activités n'est pas négligeable et tous n'ont pas le goût de s'y engager. Cependant, la persuasion qu'on y déploie est un moyen d'atteindre des populations aussi ouvertes (ou fermées) que d'autres à la question animale, et aussi susceptibles de changer, que celles qu'on parvient à contacter à travers des réunions, tables de presse ou publications destinées à dialoguer avec le public.

Les campagnes visant à obtenir rapidement des aménagements juridiques, ou à obtenir des engagements de la part d'institutions et d'entreprises, peuvent rarement - si elles restent réalistes - demander à leurs cibles de mettre un terme à toute forme d'exploitation animale. Cependant, il est souvent possible dans la communication en direction du public d'introduire des perspectives qui vont au-delà du problème immédiatement traité. Les actions de One Voice pour l'éléphante Samba de l'été 2004 s'inscrivent ouvertement dans une démarche plus générale pour des cirques sans animaux. Les responsables de campagnes visant à faire reculer des formes d'élevage et d'abattage particulièrement atroces peuvent mentionner l'alternative végétarienne. Plusieurs organisations le font.

Lorsque le porteur d'une revendication particulière se trouve invité à une émission, il n'a pas à aller au-delà de cette revendication tant qu'il parle au nom de ceux qui l'ont mandaté. Il n'est pas exclu cependant que le représentant de telle ou telle campagne ou action soit questionné sur son propre parcours ou sur les mobiles de son engagement. Il peut alors, sans trahir quiconque, exposer la logique globale de son refus de l'exploitation animale - si telle est sa pensée. Plus les relations entre les personnes et les moments consacrés à des actions ciblées et à une réflexion d'ensemble seront fluides et fréquentes, plus les deux pôles s'alimenteront et se renforceront mutuellement.

Du bon usage
du plus grand commun dénominateur

Se réjouir que la communication se développe au sein du mouvement animaliste n'a rien à voir avec la volonté qu'il soit unitaire. Il ne le sera pas. Au demeurant, il y aurait beaucoup à perdre à ce qu'il soit encadré par une organisation unique ou dominante. On perd déjà beaucoup à fabriquer ces bouillies faussement consensuelles qui ne sont que discours incohérents faits d'emprunts disparates au credo des uns et des autres pour les besoins de « l'union ». On peut en revanche « ratisser large » au sens de réunir sur une revendication des personnes qui la partagent, sans demander à aucune une adhésion de façade à ce qu'elle ne soutient pas. Et lorsque des antispécistes s'engagent dans une campagne sur cette base (comme initiateurs, collaborateurs ou simples soutiens) en faisant respecter le principe du plus grand commun dénominateur, ils pèsent pour que cette campagne soit non spéciste, et ils peuvent être entendus. L'extrait du dialogue entre David Olivier et Ghislain Zuccolo aux Estivales 2003 ci-dessous en est une illustration :

David Olivier - Il m'arrive d'avoir des difficultés à signer des pétitions de la PMAF à cause de la formulation, d'avoir du mal à admettre que ce soit plus consensuel. Pour des personnes qui luttent comme moi pour l'abolition de la consommation de la viande d'un point de vue antispéciste et qui luttent sur un terrain idéologique, une pétition qui dit par exemple « nous exigeons que l'abattage se fasse dans un certain périmètre de l'endroit d'élevage » pose problème. Si tu dis « nous exigeons que l'abattage ne se fasse pas à plus de x km du lieu d'élevage », là je n'ai pas de problème. Parce que je suis pour que l'abattage ne se fasse pas.

Ghilain Zuccolo - C'est intéressant. Ca peut amener à faire évoluer les gens dans un sens ou dans l'autre...

David Olivier - Notre problème, ce n'est pas d'exiger que l'abattage se fasse comme ci ou comme ça, nous exigeons qu'il ne se fasse pas dans telles conditions et à plus de x km.

Ghilain Zuccolo - Oui, c'est important, ce n'est pas notre rôle de dire ça. Je suis d'accord.

David Olivier - De même pour les poules pondeuses. Nous pourrions dire : « nous exigeons que les poules ne soient pas élevées dans des cages de moins de x cm », plutôt que : « nous exigeons que les poules soient élevées dans des cages de x cm ». C'est peut-être une question de formulation, mais pour moi c'est important.

Il est vrai qu'il y a un arbitrage à faire entre l'élargissement du cercle où l'on veut rassembler et la nécessité que le « commun dénominateur » ne se réduise pas à une revendication et un message insignifiants. Mais tant pour leur portée immédiate que pour ce qu'elles peuvent impulser dans le mouvement animaliste et dans la société, les campagnes welfaristes ne sont pas des actions mineures. À condition d'être conçues de façon à afficher sans la moindre ambiguïté qu'elles sont des campagnes « à propos des animaux » et « pour les animaux », le message qu'elles véhiculent n'est pas insignifiant. Elles sont au contraire l'un des modes permettant de faire passer le message central.

Ils sont sensibles !

Refuser le spécisme c'est affirmer que tous les êtres sensibles font partie des patients moraux, qu'on leur doit un traitement juste (équitable, égal, moral...). Une façon de défendre cette position consiste à montrer l'arbitraire de la discrimination envers les non-humains. Les antispécistes ont beaucoup travaillé sur ce registre.

Un risque quand on procède de la sorte est de se concentrer sur la question des critères de la justice au point de sous-estimer l'attention à porter à la prémisse - les animaux sont sensibles, de la tenir pour un fait acquis, ou une donnée sur laquelle on peut passer rapidement via quelques phrases sur le caractère dépassé de la conception cartésienne de l'animal-machine.

Or, la prémisse n'est pas acquise. Il peut sembler étrange de dire cela. Car en un sens, il est vrai que chacun sait que les cochons, les souris, les poules... sont sensibles. Cependant, le statut scientifique de la sensibilité n'est pas solidement établi. Certes, la conscience animale est de plus en plus abordée par diverses disciplines. Mais la physique - qui est en position de science-mère une fois rejeté le dualisme cartésien - est quant à elle incapable d'intégrer la sensibilité dans sa description du monde [23]. C'est pourquoi il reste un combat à mener pour que les scientifiques déclarent que la sensibilité est une réalité objective dont la science devra rendre compte même si elle ne sait pas le faire aujourd'hui. Cette déclaration en faveur d'un programme qu'on ne sait pas réaliser pour l'heure est capitale pour rendre moins facile l'application aux animaux (et à eux seuls) des descriptions post-behavioristes en termes de « programme génétique », « nociception » et autres « stimuli-réponse » qui permettent opportunément de faire abstraction leur caractère d'êtres conscients et souffrants. Tant la biologie que les sciences de l'évolution - bien que révélant la proximité entre humains et non-humains - se prêtent à cet usage, parce qu'elles peuvent très facilement écarter la subjectivité pour ne laisser que des relations mécanistes ou fonctionnelles. Parallèlement, une bonne partie de la philosophie de l'esprit a évacué le ressenti de son propos, de sorte que la sensibilité est absente dans des composantes fondamentales de la connaissance. Pour avancer sur la question animale, il importe que cette défaillance criante soit reconnue pour ce qu'elle est.

De surcroît, soutenir la proposition « ils sont sensibles » ne m'apparaît pas tant comme complémentaire ou alternatif à la dénonciation de la discrimination arbitraire, que comme une seule et même tâche. Nous savons tous, de façon immédiate, que les animaux, humains ou non, sont conscients. Cependant, la plupart des choses que nous savons ne sont pas présentes en permanence à notre esprit. Ainsi, nous savons que les orties piquent, mais cette idée n'affleure que rarement au premier plan de la conscience, quand nous avons l'occasion de toucher des orties, ou qu'on nous parle de cette plante.

De même, nous savons que les animaux, humains ou non, sont sensibles. Cette idée n'est pas forcément présente pendant qu'on s'affaire à réparer son vélo ou tapisser sa cuisine. Mais elle émerge normalement dès lors que nous sommes amenés à observer un être sensible ou à interagir avec lui. On peut voir le spécisme comme l'accumulation millénaire de techniques et de discours destinés à réprimer l'émergence pleine et entière de cette connaissance, et de la sollicitude qu'elle induit [24]. On ne trouve pas l'équivalent de ces élaborations intellectuelles complexes pour permettre l'arrachage des navets ou le concassage des cailloux. On a eu besoin d'enfouir la souffrance et la mort infligés aux animaux sous un amas de mots et de rites pour se défendre contre la culpabilité.

La lutte contre le spécisme passe par la démonstration de l'inanité de cet amas de mots. Elle repose plus généralement sur tout ce qui contribue à faire passer au premier plan de la conscience cette connaissance que nous possédons de la sensibilité animale [25]. Une façon d'y parvenir consiste à dire ou à montrer ce que les animaux vivent, à leur restituer la capacité qu'ils ont à se représenter eux-mêmes, du moment qu'ils sont visibles, et qu'ils le sont sans qu'un écran interprétatif vienne étouffer ce qu'ils donnent à voir.

Les campagnes pour le « bien-être » sont, par les informations et les images qu'elles véhiculent, des moyens privilégiés de rétablir la perception de la sensibilité animale. Lorsqu'elles sont correctement conçues, elles sont porteuses de ce qui est premier pour le renversement du spécisme - la prise de conscience pleine et entière du fait qu'ils sont sensibles. En la matière, aucune concession n'est requise au nom du souci d'efficacité à court terme.

Dans une des conférences présentées aux Estivales 2003, Antoine Comiti, analysait notamment la complémentarité entre le mouvement antispéciste et la défense animale. Le texte intégral de cette conférence (revu et enrichi) se trouve sur internet à l'adresse : http://antoine.comiti.free.fr/estivales/2003/index.htm. À propos de l'apport de la défense animale, on y lit notamment ceci :

Parce que finalement qu'est-ce qui paraît cruel ? Quand il y a une campagne qui est lancée sur, par exemple, la castration des porcelets [...], qu'est-ce qui paraît cruel quand on regarde ce que l'on fait pour castrer un porcelet ? Ce n'est pas cruel en soi, en fait, c'est cruel par rapport à la représentation que l'on se fait de l'animal. [...]

J'ai aujourd'hui la conviction que la représentation de l'animal dans la société, du moins en tout cas dans la nôtre, occidentale, un petit peu retardée sur cet aspect là, est en train d'aboutir petit à petit à la pleine compréhension de ce que signifie qu'un animal est un être sensible. J'ai aujourd'hui la conviction qu'il y a un long chemin qui est parcouru. [...]

Et donc, au contraire, des premières luttes sur la défense animale qui étaient très orientées sur la torture physique et où des aspects de la vie relationnelle des animaux - par exemple la séparation de la vache et du veau - n'étaient absolument pas pris en compte, parce que ça suppose qu'on ait une représentation de l'animal comme un individu qui a des relations, des émotions, etc., petit à petit si vous regardez les dernières campagnes, par exemple de la PMAF, elles s'orientent de moins en moins vers des aspects de souffrance physique brute, et de plus en plus vers des aspects de séparation des groupes, stress des animaux, l'émotion qui est ressentie, la panique, la peur, etc.

Et ces campagnes-là sont reprises à la télévision, choquent aussi des personnes qui ne s'intéressent pas à la question animale. Donc cela veut dire que, dans la représentation de l'animal qui devient courante aujourd'hui dans la société en général, d'autres facettes de l'être sensible complet, qui a de multiples facettes, commencent un petit peu à devenir visibles. [...]

Dans les films de type PMAF, ce qui m'a le plus marqué ce sont justement les moments où il y a des gros plans sur l'individu dans la masse, et que pendant quelques instants on suit son visage, un poulet par exemple, et là on imagine ce qui se passe dans sa tête. C'est aussi ce qui est très fort dans le film « Shoah » pour ceux qui l'ont vu : c'est évidemment l'extermination de masse qui est le sujet du film, mais en même temps on voit des individus qui racontent leur histoire et ce qu'ils ont vécu personnellement, et ce n'est pas seulement au niveau de l'injustice de ce qui a été fait globalement, mais aussi au niveau de ce qui a été vécu individuellement. [...]

Un autre point aussi, c'est l'idée que pour vraiment trouver injuste le spécisme, cela suppose que l'on voie effectivement les animaux comme des êtres sensibles. Pour cela, il ne s'agit pas simplement de le comprendre intellectuellement, de lire des articles scientifiques sur la conscience des chimpanzés devant la glace, etc. Pour comprendre vraiment ce que veut dire le fait qu'un animal est un être sensible, il faut aussi que l'on ressente l'existence de ces individus réels qui nous regardent avec leurs yeux, qui vivent et qui souffrent devant nous, qui ont presque un prénom et qui ont une histoire. Et je pense parfois aussi que dans la façon de présenter l'antispécisme, en tout cas comme moi je le faisais encore assez récemment, le fait de se placer à un niveau de débat d'idées uniquement, on se coupe de cette partie-là, ce qui est aussi indispensable pour concrétiser ce que c'est qu'un être sensible, et donc l'injustice du spécisme.

La sensibilité n'est pas par nature du registre de la défense animale, tandis que les raisonnements sur la justice seraient par nature du registre de l'antispécisme. Mais de fait, pendant un temps, le partage s'est un peu fait ainsi. Du côté des antispécistes, il y a eu un certain mépris pour l'appel à la compassion, d'où une certaine négligence à faire valoir la sensibilité animale. Du côté de la défense animale, on n'avait pas honte de s'appuyer sur la pitié, mais on le faisait effectivement au détriment de la justice, en multipliant les gages visant à se défendre du soupçon de vouloir remettre en cause la primauté absolue donnée aux intérêts humains.

La frontière défense animale/antispécisme devient floue et c'est tant mieux. Cette distinction ne suffit pas à décrire le mouvement animaliste aujourd'hui, qui relève de partitions nombreuses et complexes, tant dans les idées que dans les pratiques. Il me semble en tout cas essentiel que ceux qui se revendiquent antispécistes se réapproprient la question de la sensibilité comme pièce centrale de la lutte contre le spécisme.

Les images...

De façon générale, la communication de Spira en faveur du végétarisme fut un piètre levier contre le spécisme. Il y a cependant une belle photo qu'il conçut et diffusa en 1995 et qui illustre mon propos ci-dessus. On y voit un chat et un porcelet face à face, avec les questions « Quel est celui que vous choyez et quel est celui que vous mangez ? » et « Pourquoi ? ».

Image

Sur cette image, on saisit immédiatement le porcelet comme une personne ; un être doué de sentiments. Par sa seule présence, ce petit cochon érode des tonnes de littérature sur l'instinct bestial opposé à la pensée et la curiosité humaines, et des kilomètres de rapports complaisants sur l'adaptation physiologique des porcs aux conditions de l'élevage industriel. Le texte, si simple, suffit à poser le problème de la justice : voici deux êtres sensibles ; vous voyez qu'ils sont sensibles ; comment peut-il être juste de les traiter différemment simplement parce qu'ils ne sont pas de la même espèce ?

On se prend à rêver à une suite. Après trois semaines d'affichage du chat et du porcelet, d'autres affiches prendraient leur place, exactement pareilles, à ceci près que le chat aurait été remplacé par un bébé humain...

Dans cet exemple, le message attaque directement le spécisme et vise à promouvoir le végétalisme. Mais une campagne visant un objectif précis accessible à court terme [26] peut de la même façon révéler un animal comme être sensible et susciter la réaction : « il n'est pas juste de le traiter ainsi ». Les quelques images diffusées dans les journaux télévisés sur l'élevage industriel des poulets de chair en juillet 2004 en sont un exemple [27]. Celles-là ne montrent que le fait brut d'individus dont la brève existence n'est que souffrance : des milliers d'oiseaux entassés au maximum dans des bâtiments fétides, manipulés avec une brutalité extrême. Des morts-vivants issus des croisements destinés à doubler la vitesse de croissance : ils ne survivraient pas si on leur laissait atteindre l'âge adulte. Leur squelette est trop fragile pour le poids de leur corps, leur cœur et leurs poumons trop petits pour leur taille. Beaucoup meurent avant d'avoir atteint leur quarante et unième jour, âge auquel il est prévu de les abattre [28]. La caméra parcourt les habitants de cet univers d'une laideur absolue. Des êtres difformes, partiellement déplumés, collés les uns aux autres. Et celui-là, couché, le plumage souillé par les déjections qui tapissent le sol. Il cherche son souffle avec peine, le bec entrouvert ; il étouffera bientôt. Et cet autre, qui n'arrive plus à avancer avec cette patte cassée qui traîne à l'arrière. Celui-là mourra de faim et de soif faute d'atteindre les mangeoires. De telles images rendent moins facile l'oubli de l'animal qui est derrière la viande.

ImagePhoto PMAF

Conclusion :
pour un welfarisme non spéciste

Les progrès réalisables à court terme sont très insuffisants pour garantir aux animaux une bonne vie ; ils sont cependant précieux pour ceux dont l'existence est un enfer : ne pas être mutilé à vif, ne pas être immobilisé à vie, pouvoir exprimer quelques comportements sociaux, sentir parfois l'air du dehors, ne pas mourir de soif ou de chaleur pendant un transport, ne pas être égorgé en pleine conscience...

Quelques antispécistes ont le réflexe de regarder les campagnes visant à adoucir les conditions de l'exploitation animale d'un œil dédaigneux et de prononcer la sentence : elles n'appellent pas à l'égale prise en compte des intérêts, ou à l'égalité des droits ; nous n'avons rien à faire avec cela.

Mais pourquoi voulons-nous l'égalité, cette notion si belle et si obscure ? Parce qu'il est incohérent que les choses similaires soient traitées différemment ? Comme nous dirions qu'il est incohérent qu'une chaussette bleue se trouve dans le tiroir des chaussettes rouges et que, pour le repos de notre esprit, il faut la remettre à la place qui convient ? Non, ce n'est pas cela qui justifie la nécessité de sortir les animaux du tiroir des choses pour les ranger avec les humains dans le tiroir des êtres sensibles. Si l'on prend les animaux au sérieux, on n'invoque pas l'égalité comme moyen de satisfaire notre sens de l'ordre ou de la logique, mais comme moyen pour que leur vie soit meilleure. C'est cela le but.

On peut progresser vers ce but en obtenant des améliorations ponctuelles accessibles à brève échéance, et aussi en nous efforçant de renverser l'idéologie spéciste qui légitime la plupart des formes de maltraitance et d'exploitation des animaux. Les deux aspects ne sont pas contradictoires, ni même disjoints. Ils ne correspondent pas non plus à une opposition entre le futur immédiat et le futur lointain. L'avènement d'une culture non spéciste n'est pas pour demain, mais elle ne surviendra pas subitement un « grand soir », dans mille ans. C'est un objectif vers lequel il est possible d'avancer un peu chaque jour. Poser d'emblée le débat en termes de conflit entre partisans des cages plus grandes et partisans des cages vides, ou selon la chère vieille opposition « réforme ou révolution », c'est passer à côté de ce que peut apporter la conjugaison intelligente de plusieurs niveaux d'action.

L'appel au principe d'égalité (équité, justice), déjà fortement ancré dans notre culture morale, est un outil efficace pour inciter à reconsidérer le sort fait aux non-humains. Il s'inscrit dans le travail qui doit être fait pour débusquer et contrer pied à pied l'invraisemblable amas d'idées qui permettent de se rendre aveugle à la souffrance infligée aux animaux.

Il reste beaucoup à faire pour comprendre et dénoncer les facteurs qui ont permis leur asservissement. Il reste beaucoup à penser pour savoir ce qu'il est bien de faire quand on prend en considération l'ensemble des êtres sensibles. Il est évident que tout cela ne pourrait être réalisé avec pour seul mode d'action des campagnes pour le bien-être (ni même à travers la promotion d'un mode de vie vegan). Mais de telles campagnes sont une pièce importante pour provoquer le changement, une pièce qui renforce les autres, du moment qu'elles sont centrées sur les animaux, et qu'elles ne véhiculent pas, délibérément ou par maladresse, l'affirmation de leur peu d'importance.

Les améliorations accessibles à court terme sont très loin d'assurer l'égalité de traitement, quel que soit le contenu qu'on lui donne. Les campagnes welfaristes n'en sont pas moins une composante à part entière de la lutte contre le spécisme, parce que le message qu'on peut faire passer à travers chacune de ces campagnes c'est : « Les animaux sont sensibles. Les intérêts des animaux comptent ». Et cela est l'essence du refus du spécisme.

ANNEXE

Des incohérences de la politique du pire chez quelques tenants des droits des animaux

(extraits d'un mail de David Olivier)

Le 25 juillet 2004 a été transféré sur la liste de discussion « vegetarien » un texte de Robert Cohen en provenance de la liste « notmilk », daté de ce même jour, et intitulé « Le mouvement pour les droits des animaux est mort ». L'auteur y défendait l'idée que le travail accompli par les associations animalistes pour rendre l'abattage plus « humain », loin de servir les animaux, était responsable de la croissance de la consommation carnée parce qu'il avait soulagé la conscience des mangeurs d'animaux. À partir de là, la discussion sur la liste « vegetarien » a porté sur cette fraction des tenants des « droits des animaux » qui, à la façon de Francione, accusent le mouvement animaliste d'avoir failli à sa mission en soutenant des mesures welfaristes. Je reproduis ci-dessous les extraits d'un mail de posté par David Olivier le 26 juillet 2004 à ce propos.

E.R.

[...] Récemment, à Paris, j'ai entendu une militante dire, d'un air triste et inquiet, que la souffrance infligée aux animaux était de pire en pire, et que finalement, le seul espoir était peut-être là : que ça devienne tellement horrible que les gens en soient dégoûtés, et arrêtent de manger les animaux.

Je retrouve le même motif dans le texte de Cohen, mais dans l'autre sens : il regrette explicitement que l'abattage puisse devenir plus « compassionate », parce que ça va donner bonne conscience aux gens, et donc permettra qu'ils continuent à manger les animaux ; ce qui est très mal, parce que la seule chose vraiment importante, aux yeux de Cohen, c'est qu'on n'abatte plus les animaux.

Ce raisonnement présuppose pourtant implicitement ceci : que l'argument le plus fort, voire le seul, pour amener le public à cesser de manger les animaux, c'est l'horreur des conditions d'élevage et d'abattage. En effet, si on regrette que ces conditions s'adoucissent, c'est bien qu'on considère qu'auprès du public, c'est l'horreur des conditions d'élevage et d'abattage, et non le simple fait de mettre les animaux à mort, qui peut être efficace.

Il y a quand même là un truc très bizarre. Cohen, Francione et autres sont, eux, motivés principalement, voire exclusivement, par l'abolition de l'abattage lui-même, mais tiennent pour parfaitement impossible que le public puisse partager cette motivation-là ! [...] Je trouve qu'il y a là, implicitement, quelque chose qui ressemble à une attitude élitiste et méprisante pour le public, mais qui peut-être est simplement une sorte de désespoir, de lassitude, face au gouffre que tout militant antispéciste peut être amené à ressentir entre la sensibilité du public et la sienne propre. En tout cas, un renoncement. Je ne crois pas que ce renoncement soit justifié. [...]

Si Cohen et autres estiment que la seule attitude juste est qu'on arrête tout abattage, « compassionate » ou pas, je ne vois pas pourquoi ils devraient estimer que le public ne pourrait pas arrêter de manger les animaux y compris quand les conditions d'abattage auront été améliorées. Si leurs arguments sont convaincants, ils peuvent convaincre les gens de cesser de manger les animaux indépendamment du fait que les poules aient ou non plus de liberté et/ou soient correctement insensibilisées avant d'être tuées. Si les souffrances supplémentaires n'ont aucune importance, je ne vois pas pourquoi ils tiendraient à ce qu'elles persistent, comme moyen de convaincre le public !

J'ai l'impression que cette politique du pire aboutit logiquement à la situation suivante : les militants en question serviraient au public des arguments « radicaux », purement « droits des animaux », tout en pensant que ces arguments-là n'ont aucune efficacité, et que la seule chose efficace, c'est l'horreur des conditions d'élevage et d'abattage – horreur qu'ils s'abstiendront pourtant soigneusement d'utiliser comme argument, puisqu'ils ne sont pas des welfaristes !

Situation évidemment complètement absurde, si on l'envisage comme ça. Mais en réalité, c'est sans doute un peu plus subtil. Pour ces militants, tous les aspects horribles de l'élevage et de l'abattage, toute cette souffrance, ne sont rien, en fait, que des sortes de signes, de symptômes, de l'horreur fondamentale, qui est l'abattage lui-même. Voir à ce sujet par exemple le début de l'article de Regan qu'on a traduit dans les Cahiers :

http://www.cahiers-antispecistes.orgarticle.php3?id_article=38

Cohen, dans son texte, brandit en fait la souffrance animale, fait une longue liste d'horreurs, mais tout ça mis en avant comme symptôme. Et il ne veut pas que ce symptôme disparaisse. Il y a deux interprétations à son attitude :

- Soit il considère qu'en réalité, le symptôme ne peut pas disparaître, mais seulement être masqué. Que les lois sur l'abattage « compassionate » ne pourront jamais avoir aucun effet, ne seront que des mascarades. Que, de fait, la souffrance des animaux sera alors exactement la même. Mais alors, qu'est-ce qui l'empêchera de mettre ce point en avant ? De montrer concrètement au public que la loi n'est pas respectée, ou qu'elle n'a aucun effet ? Aujourd'hui, quand on dénonce l'horreur des abattoirs, on a l'éthique avec nous ; si les lois sur l'abattage « compassionate » passent, on aura l'éthique et la loi (c'est-à-dire, la voix officielle de la société tout entière) avec nous. On ne sera pas plus forts ? Au pire, on n'aura rien perdu !

- Soit il considère que le symptôme disparaîtra réellement, c'est-à-dire que les animaux vivront une vie adoucie, et mourront sans s'en rendre compte. Mais que le mal essentiel restera, à savoir le fait même qu'on les tue pour la viande. Mais alors, comme je l'ai dit, pourquoi présuppose-t-il qu'il n'arrivera pas à convaincre le public qu'il s'agit là du mal essentiel ?

Je crois que dans la réaction de Cohen et autres, il y a un peu un mélange de ces deux idées : que les lois pour adoucir l'exploitation sont peu efficaces ; mais aussi la crainte qu'elles le soient un peu quand même, ce qui mettrait par terre la théorie selon laquelle la souffrance intense des animaux est un symptôme indissolublement lié au mal fondamental, qui est le rapport d'exploitation. [...] C'est un peu comme s'ils avaient peur du test de la réalité. Est-ce que les lois sur l'abattage seront efficaces, oui ou non ? Si votre théorie dit qu'elles ne peuvent pas l'être, eh bien n'ayez pas peur de la confronter à la réalité !

Moi je crois que les lois sur les conditions d'élevage et d'abattage peuvent améliorer le sort des animaux. Pour moi, c'est déjà là une raison pour être pour. Mais aussi, parce que je pense, comme l'ont dit Estiva et Antoine [29], que forcer les industriels et le public à tenir compte des animaux en tant qu'êtres sensibles, c'est un grand pas vers le fait d'abolir la viande elle-même et le spécisme en général. [...]

La politique du pire, si elle était efficace pour amener l'abolition du viandisme (je la crois au contraire complètement nuisible pour cela), eh bien je pourrais peut-être la trouver légitime. Une souffrance accrue pour quelques dizaines de milliards d'animaux, pour en sauver d'innombrables centaines de milliards d'autres. Horrible comme raisonnement, mais moi, en tant qu'utilitariste, je peux trouver ça juste. Mais je m'étonne que des gens qui se réclament des droits des animaux puissent tenir ce raisonnement, avec autant d'aplomb. Parce que ça revient précisément à utiliser les animaux actuels comme otages. [...]

« Est-ce qu'il importe vraiment que chaque poule passe sa vie dans une cage avec 20 centimètres carrés de plus ? », nous demande rhétoriquement Cohen ; c'est-à-dire en supposant que la réponse est évidemment non. Eh bien moi je dis que la réponse est évidemment oui. Chaque centimètre carré de plus rendra sa vie - la seule qu'elle a - un peu moins infernale. Un peu moins, sans doute, mais multiplié par les milliards de poules qui vivent ça, c'est une amélioration que j'aurais honte de mépriser.

En tant qu'utilitariste, comme je l'ai dit, je suis prêt à prendre des otages, à faire souffrir les uns si je pense qu'au total ça se justifie. Mais j'ai beau être utilitariste, je ne vais jamais le faire à la légère, je ne le ferai pas sans avoir le sentiment de faire quelque chose d'horrible. Je trouve vraiment étrange que Cohen, Francione, Regan, [...] et d'autres fassent si facilement un tel raisonnement, alors même que leur théorie, celle des droits, est censée être complètement opposée, par principe, à une prise d'otages. Je trouve qu'il y a là une hypocrisie fondamentale.

[1] Ces mots renvoient au nom welfarism et à l'adjectif welfarist en anglais. Ils ont pour racine commune welfare (le bien-être). Welfarism peut être traduit par « politique du bien-être ». Welfarist signifie « se rapportant au bien-être » ou « favorable au bien-être ».

[2] Dénomination qui est encore en usage pour désigner une partie des thèmes et techniques liées à ce problème. Le traitement, à un niveau très général, de la question du passage des préférences individuelles à une « préférence » collective est plus souvent nommé de nos jours « théorie des choix collectifs » (social choice theory).

[3] Peter Singer, Ethics into Action: Henry Spira and the Animal Rights Movement, Rowan & Littlefield Publishers, 1998 (hardback), 2000 (paperback). Toutes les citations incluses dans cet article renvoient à l'édition 2000.

[4] Pour une présentation plus détaillée de ce test (ainsi que du test DL 50 dont il sera question plus loin) lire David Olivier « Trois exemples d'expérimentation animale », CA n°2, janvier 1992, pages 22 et 24.

[5] Le DL 50 (dose létale 50) est un test consistant à déterminer quelle dose d'un produit cause la mort de 50% d'une population d'animaux. Il permet par exemple de déterminer combien il faut faire avaler d'une nouvelle lessive à 100 rats pendant deux semaines pour que la moitié meure et que l'autre moitié soit seulement terriblement malade. En 1980, rien qu'aux États-Unis, ce type d'expériences était effectué sur quelque 5 millions d'animaux par an.

[6] Depuis, la liste des marques qui ne testent pas sur les animaux s'est sensiblement allongée aux États-Unis, comme on peut le voir sur le document téléchargeable à partir du site de PETA. Concernant les produits distribués en France, on peut se reporter à la liste publiée par One Voice.

Le combat se poursuit sur ce thème, en particulier sur notre continent via l'Eurogroup for Animal Welfare. (En Europe, 38 000 animaux par an sont sacrifiés à l'expérimentation pour les cosmétiques.) La plupart des tests devraient être interdits en 2009 dans l'Union européenne... à moins que les fabricants ne réussissent une nouvelle fois à repousser l'échéance.

[7] Singer cite ici les paroles d'Ingrid Newkirk, la présidente de PETA, dans une interview donnée au New York Times en 1989, où elle portait d'autres accusations très dures telles que : « Il [Spira] est à tu et à toi avec notre ennemi ».

[8] Singer poursuit en citant une déclaration du PDG d'Avon qui laisse entendre qu'au moment où PETA a lancé le boycott, l'association savait déjà (par une information qui lui avait été donnée par l'entreprise elle-même) qu'Avon projetait d'annoncer à court terme qu'elle arrêtait les tests sur animaux.

[9] En voici quelques-uns, décrits de façon non détaillée : veiller à ce que les abattoirs fournisseurs de McDo assurent une mise à mort efficace (pour éviter par exemple qu'une partie des poulets n'arrivent conscients à l'étape où ils sont égorgés et plumés), imposer un accroissement de 50% de l'espace dont disposent les poules pondeuses, réduire la brutalité du ramassage des poulets en partance pour l'abattoir, effectuer des contrôles surprise auprès des fournisseurs avec rupture du contrat avec ceux d'entre eux qui ne respectent pas les normes, engagement de McDonald à poursuivre son programme de bien-être animal et à informer régulièrement le public des dispositions prises.

[10] On peut lire le texte intégral de cette interview sur le Web.

[11] Le sexe en sécurité (les rapports sexuels protégés).

[12] Le poulet sain [assurant la sécurité du consommateur] n'existe pas.

[13] Le style d'argumentation de Spira en la matière est aussi, aujourd'hui encore, celui de beaucoup d'associations et sites végétariens dans le monde. La Veggie Pride a marqué une rupture significative contre cet usage. Voir à ce sujet le manifeste et les questions-réponses du site www.veggiepride.org, ainsi que l'article de David Olivier, « Réflexions sur la Veggie Pride », Cahiers antispécistes n°21, février 2002, p. 84 à 92.

[14] S'agissant des humains, l'usage veut que la satisfaction de leurs besoins (droits) fondamentaux soit présentée comme un but qu'aucune considération annexe de commodité ou d'intérêt n'autorise à négliger. Même si cela ne correspond pas à la pratique, cette convention crée la croyance au moins partielle en la vérité de ce qui est ainsi énoncé. Le contraste n'en est que plus frappant avec cette manière de n'évoquer les intérêts vitaux des animaux qu'en s'empressant d'ajouter que leur satisfaction profiterait aussi aux humains.

[15] ...qui l'amène à s'exprimer comme s'il était le Che de la révolution animaliste pourfendant les socio-démocrates bourgeois avides de récolter l'argent et les honneurs sans rien faire pour la cause.

[16] Par contre, l'affirmation selon laquelle l'ensemble des organisations animalistes concentrent tous leurs moyens sur « mangez du veau non anémié » est quant à elle un mensonge de première grandeur, notamment s'agissant de PETA, la cible favorite de Francione, qui défend très ouvertement le végétalisme.

[17] Ce n'était pas le cas des messages diffusés par Spira. En revanche, la communication de PETA, qui a pris le relais sur les mêmes thèmes, est plus nettement axée sur le sort des animaux mangés. Voir par exemple les tracts consacrés aux poulets et cochons, où le thème « santé humaine » bien que présent, est en recul ; ou encore le tract conçu pour la campagne contre KFC.
De même, les documents de la PMAF décrivant l'existence de diverses espèces d'animaux « de ferme » sont consacrés à leurs besoins physiques et sociaux et à ce qu'ils subissent dans les élevages.

[18] Viser une entreprise particulière, puis faire une large publicité au fait qu'elle a consenti à des avancées que d'autres n'ont pas faites, constitue précisément une pièce de la méthode de Spira pour élargir à tout un secteur les résultats acquis en concentrant ses forces sur une cible plus limitée.

[19] Il y a peut-être quelque chose à apprendre de ces techniques made in USA. Ici, nous raisonnons souvent comme si la société n'était faite que de deux étages : les individus et « l'État ». Donc, soit on fait du porte-à-porte chez les individus, soit on s'adresse directement à l'État pour qu'il change la loi. Or, il existe bien d'autres institutions influentes que l'État (au sens du gouvernement et du parlement), notamment les entreprises et une multitude d'organismes publics ou mixtes qui jouissent d'une autonomie certaine par rapport au ministère de tutelle. Parfois, cibler ce genre d'institutions peut être le meilleur moyen d'atteindre au bout du compte les individus et les lois.

[20] Dans un texte daté du 20 juillet 2004, intitulé « Animal Rights versus Animal Welfare », Francione distingue l'ancien et le nouveau welfarisme. L'ancien correspond à la protection animale classique : défendre un traitement plus doux des animaux sans remettre en cause leur statut de biens. Les nouveaux welfaristes sont, selon Francione, les partisans de la libération animale qui considèrent « les droits des animaux comme un état idéal qui ne peut être atteint que par l'adhésion constante à des mesures de bien-être animal ». C'est eux que Francione accuse d'avoir dévoyé l'ensemble du mouvement pour les droits des animaux. Je me demande si ce qu'il dénonce existe à une échelle significative. Qui parmi les antispécistes pense qu'il faut que les militants s'emploient uniquement à obtenir des aménagements partiels de l'exploitation des animaux ? Le danger éventuel, à mon sens, serait plutôt qu'un pragmatisme mal compris conduise à ne considérer comme efficaces que des campagnes ciblées (y compris des campagnes en faveur du végétalisme), ou qu'il y ait une coupure excessive entre les militants responsables de ces campagnes et ceux qui mènent une réflexion sur les diverses facettes du spécisme et les arguments pour le contester.

[22] Par exemple sur http://question-animale.org/2003/download/pmaf.html, on trouvera la transcription d'une conférence de Ghislain Zuccolo aux Estivales 2003 où il relate le travail de la PMAF pour diffuser auprès des brigades de gendarmerie une brochure, cofinancée par la Fondation Bardot, expliquant la réglementation existante sur les transports d'animaux vivants et les dispositions que les gendarmes doivent prendre lorsqu'ils constatent qu'elle n'est pas appliquée. Voir sur ce même sujet le n°15 du bulletin de la PMAF, mars 2004.

[23] Cf. David Olivier « Le subjectif est objectif », Cahiers antispécistes n°23, décembre 2003, pages 5 à 83.

[24] D'autres civilisations procèdent, semble-t-il, non en occultant la sensibilité de l'autre, mais en renvoyant la sollicitude qui s'ensuit dans le domaine imaginaire, là où aucun bénéfice n'en résulte pour les victimes : comme les Indiens qui demandent pardon à l'esprit des animaux qu'ils chassent, ou les Japonais qui organisent des cérémonies pour exprimer leurs regrets ou leur reconnaissance aux poulets abattus pour cause de grippe aviaire ou aux animaux sacrifiés dans les laboratoires.

[25] Les quelques idées esquissées dans ce paragraphe suggèrent des pistes sans examiner les objections possibles. J'ai sur le moment l'intuition qu'elles pourraient être importantes si elles s'avéraient fondées. Peut-être feraient-elles voir la continuité entre ce qu'on oppose souvent : la justice et la charité ; la raison et les sentiments. Peut-être feraient-elle voir que « connaître » (savoir) qu'un être est sensible, le comprendre totalement, inclut le fait de « ressentir » (éprouver) qu'il est sensible. Et peut-être qu'alors le passage de ce qui est à ce qui doit être cesserait d'apparaître comme un problème insurmontable. Quand je sais (ressens) que je me brûle [fait], je sais dans le même mouvement que je dois m'écarter du feu [prescription]. Si je sais (comprends totalement) qu'un autre se brûle, je sais dans le même mouvement que je dois l'écarter du feu. La morale pensée de façon « abstraite » serait un palliatif pour faire ce qu'on doit à partir d'une connaissance imparfaite (non éprouvée) des faits relatifs à la sensibilité d'autrui (ou de nous-mêmes dans le futur) quand nous avons conscience qu'elle est imparfaite et donc ressentons le besoin d'introduire un correctif.

[26] Réduire la durée des transports des animaux, limiter les périodes de chasse, mieux contrôler les importations d'animaux de compagnie...

[27] Référence à des extraits du film réalisé par la PMAF à partir d'une enquête dans sept pays de la communauté européenne et diffusées dans les journaux de TF1 et France 2 le 19 juillet 2004. Cette campagne a pour but de faire interdire l'élevage industriel des poulets, et l'utilisation des souches de poulets à croissance rapide.

[28] D'après une estimation faite par Sébastien Arsac en recoupant différentes statistiques issues de l'OFIVAL, le taux de mortalité avant abattage dans les élevages de poulets de chair en France en 2002 est au minimum de 8,5%. Il se peut que ce chiffre soit sous-estimé en raison d'une correction qui resterait à faire. (Les poules pondeuses sont probablement comptées parmi les « poulets » abattus, alors qu'elles ne sont pas incluses parmi les poussins mis en place pour l'élevage de poulets de chair). Il est en tout cas certain que le taux de mortalité dans les élevages industriels est nettement supérieur à 8,5%, puisque ce dernier chiffre est une moyenne calculée sur l'ensemble des élevages, y compris ceux où les conditions de vie sont meilleures.

[29] Référence à des mails antérieurs à celui de David dans la discussion qui a eu lieu sur la liste « vegetarien ».