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Henry Spira

Faire avancer le schmilblick

Traduit de l’américain par Antoine Comiti et Estiva Reus
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Peter Singer a publié en 1998 Ethics into action [1], une biographie d’Henry Spira. Le sixième et dernier chapitre, dont on trouvera la traduction ci-après, s’intitule « Pushing the Peanut Forward ». Il résume la stratégie de Spira et aborde la question du sens d’une vie comme la sienne. Ce texte n’est pas un catéchisme dont il faudrait suivre les enseignements en tout point, mais le condensé d’une expérience très riche qui a marqué le mouvement animaliste contemporain. Nous remercions Peter Singer d’avoir autorisé les Cahiers à traduire et publier ce texte.

La Rédaction

Il ne s'agit pas de la question théorique de savoir si la vie a un but quelconque. Il s'agit de la question pratique de savoir quel but nous donnons à la vie.

(Lettre de Margit Spira à son fils, 1954.)

Dans la préface de ce livre, j'ai mentionné deux hypothèses largement admises : que l'individu n'a pas le pouvoir de changer le monde, et que la vie est essentiellement dénuée de sens. Nous avons vu comment la détermination d'Henry à faire quelque chose face aux souffrances inutiles infligées chaque année à des milliards d'animaux a changé le monde. Parce qu'il alliait la persévérance à l'intelligence dans la recherche de la meilleure façon de provoquer un changement, chaque année les tourments du test de Draize, du DL 50, du marquage du visage [des bovins] au fer rouge, ou de l'enchaînement et de la suspension [par la patte arrière] avant l'abattage [rituel] sont épargnés à des millions d'animaux. Cela, Henry ne l'a pas accompli seul, mais il a été l'inspirateur, le stratège et le coordinateur des campagnes qui ont conduit à ces résultats. Maintenant que ce récit en est arrivé à la date d'aujourd'hui, nous pouvons regarder en arrière et dégager de ces campagnes quelques points-clé à l'usage de ceux qui voudront utiliser les méthodes d'Henry. Tel est le but de la première partie de ce dernier chapitre. Dans la seconde partie, je reviendrai sur la seconde hypothèse évoquée dans la préface, en me demandant quelle sorte de sens Henry a pu trouver à sa vie.

Dix règles pour faire bouger les choses

La dynamique du mouvement créé par Henry repose tout entière sur ses épaules. Si Henry disparaît demain, on peut se demander ce qui en survivra, combien sera détruit dans l'œuf, combien sera perdu faute de mise en place d'un mécanisme permettant à quelqu'un d'autre de prendre la suite. Pendant tout le temps où j'ai parlé à Henry, il n'a jamais accroché à la question de savoir qui allait marcher sur ses pas et continuer à mener le combat de la manière dont lui-même l'a mené [2].

Ce commentaire est de Barnaby Feder, qui a fait un portrait d'Henry pour le New York Times Magazine. Mais Henry ne voit pas la continuation de son œuvre en termes d'intronisation d'individus destinés à lui succéder. Dans de nombreuses interviews et articles qu'il a écrits lui-même, Henry a décrit les méthodes qu'il a utilisées pour provoquer le changement. Ce sont ces méthodes qui comptent, pas celui qui les emploie. Par conséquent, les point-clés qui vont suivre sont énoncés afin que d'autres puissent continuer à se battre comme il l'a fait, que ce soit pour les animaux, ou plus généralement pour les exploités et opprimés [3].

1. Essayer de comprendre l'état d'esprit du public aujourd'hui, et ce qu'on peut l'encourager à devenir demain. Par-dessus tout, garder le contact avec la réalité.

Trop de militants ne fréquentent que des militants et imaginent que tout le monde pense comme eux. Ils se mettent à croire à leur propre propagande et perdent la perception de ce que pense le quidam moyen. Ils ne savent plus distinguer ce qui est réalisable des lubies nées de leur intense conviction de la nécessité d'un changement. Henry a observé cela au Socialist Worker Party [4], dont les membres étaient si imprégnés du schéma marxiste trotskiste auquel ils adhéraient tous qu'ils perdirent le contact avec le monde réel dans lequel ils essayaient de faire la révolution. Selon l'expression d'Henry : « Il faut avoir un détecteur de conneries branché en permanence ».

Henry saisit chaque occasion de parler aux gens extérieurs au mouvement animaliste. Il engagera la conversation avec les personnes assises à côté de lui dans un bus ou un train, évoquera un sujet qui l'intéresse, et écoutera leurs réponses. Comment réagissent-ils ? Peuvent-ils se mettre à la place de la victime ? Sont-ils indignés ? Quels points retiennent particulièrement leur attention ?

2. Choisir une cible en fonction de sa vulnérabilité à l'opinion publique, de l'intensité de la souffrance et des possibilités de changement.

Le choix de la cible est crucial. Henry sait qu'il peut mener une campagne efficace quand il a la certitude - comme il l'a dit à propos de la loi de l'État de New York autorisant les laboratoires à prendre des chiens et chats dans les refuges - que « cela défie tout simplement le bon sens que le pékin moyen puisse dire “Ouais, ça c'est vraiment le truc sympa à faire !” ».

Vous savez que vous tenez une bonne cible lorsque le simple fait d'exposer le sujet met votre adversaire sur la défensive. Pendant la campagne du musée par exemple, Henry a pu demander au public : « Voulez vous que vos impôts servent à mutiler des chats pour observer les performances sexuelles de félins estropiés ? ». Le musée s'est trouvé immédiatement dans une position très embarrassante. Les tests pour les cosmétiques constituaient une autre bonne cible parce qu'il suffisait de demander « Vaut-il la peine de rendre des lapins aveugles pour un nouveau shampoing ? » pour mettre les dirigeants de Revlon sur la défensive.

Rester en contact avec la réalité est le pré-requis pour choisir la bonne cible : si vous ignorez ce que pense ordinairement le public, vous ne saurez pas ce qu'il trouve acceptable et ce qui le révolte.

Les autres composantes du point 2 suggèrent un équilibre entre le bien que la campagne peut faire et ses chances de succès. Lorsqu'Henry choisit comme première cible les expériences faites sur des chats à l'American Museum of Natural History, il savait qu'au mieux ça n'affecterait directement qu'une soixantaine de chats par an - un nombre infime comparé à beaucoup d'autres cibles possibles. Mais la possibilité de changement était grande en raison de la nature des expériences elles-mêmes, et de la localisation et la vulnérabilité de l'institution qui les effectuait. En 1976, il était vital pour le mouvement animaliste de remporter une victoire, si petite soit-elle, pour encourager ceux qui le soutiennent à croire en la possibilité d'un changement, et pour qu'il gagne quelque crédibilité auprès du reste de la société. Une fois cette victoire remportée, Henry commença à accorder plus de poids, dans le choix de ses cibles, à la quantité de souffrance en cause. Toutefois, ce ne fut jamais la considération dominante. Si vous multipliez x par y, mais que y=0, si grand que soit x, le produit sera également de 0. Par conséquent, aucun but ne doit être choisi sans considérer à la fois la quantité de souffrance et les possibilités de changement.

3. Fixer des buts atteignables. Amener un changement significatif en avançant d'un pas à la fois. Élever le niveau de conscience ne suffit pas.

Lorsqu'Henry commença à s'intéresser à la lutte contre l'expérimentation animale, le mouvement antivivisectionniste n'avait pas d'autre but que l'abolition de la vivisection, et pas d'autre stratégie pour atteindre ce but qu' « élever le niveau de conscience » c'est-à-dire diffuser une littérature remplie d'images et de descriptions des horreurs de la vivisection. C'était la stratégie d'un mouvement qui se parlait principalement à lui-même. Il n'avait pas la moindre idée de la manière d'avoir prise sur les leviers du changement, ni même de l'endroit où se trouvaient ces leviers. Il semblait inconscient de sa propre image, celle d'un ramassis de râleurs inefficaces, et ne savait pas comment faire de la vivisection un thème repris par les media. L'expérience d'Henry dans le mouvement pour les droits civiques [5] lui avait enseigné que ce n'était pas le bon moyen pour réussir :

Une des premières choses que j'ai apprises dans des mouvements antérieurs a été que rien n'est jamais affaire de tout ou rien. Les choses ne se font pas en un jour, c'est un long processus. Il faut voir le monde - à la fois les individus et les institutions - non comme statique mais en changement perpétuel, le changement se faisant pas à pas. C'est cumulatif. C'est presque comme le développement organique. Vous pourriez dire, par exemple, qu'un couple de Noirs demandant de s'asseoir dans une cafétéria ça ne change vraiment pas grand chose, parce que la plupart d'entre eux n'ont même pas de quoi se payer quoi que ce soit dans une cafétéria. Mais cela a fait une différence. C'était le premier pas. Une fois que vous avez fait ce premier pas, et que vous l'avez fait dans différents lieux, vous intégrez un ensemble cafétérias, vous établissez un schéma complet, et c'est l'un des pas qui engendrera le moins de résistance. C'est quelque chose de gagnable, mais cela encourage la lutte des Noirs et il est clair que ça conduit au pas suivant et encore au suivant. Je pense qu'aucun mouvement n'a jamais gagné sur la base de tout ou rien [6].

Certains militants pensent qu'accepter moins que, disons, l'abolition totale de la vivisection est une forme de compromis qui réduit leurs chances d'une victoire plus complète. La position d'Henry est : « Je veux abolir l'usage des animaux autant que n'importe qui d'autre, mais je dis : faisons ce que nous pouvons faire aujourd'hui et ensuite faisons davantage demain [7]. » C'est pourquoi il voulait soutenir l'évolution vers le remplacement du test DL 50 par des tests comme celui de la dose létale approchée qui utilise encore des animaux, mais en nombre bien moindre.

Cherchez des objectifs qui non seulement sont accessibles, mais pour lesquels la victoire ira en s'amplifiant comme un rond dans l'eau. Demandez-vous si le succès dans une campagne sera une marche pour s'élever vers des objectifs encore plus vastes et des victoires plus significatives. La campagne contre Revlon en est un exemple : parce qu'elle a rendu la recherche de méthodes alternatives respectable, ses effets se sont fait sentir bien au-delà de Revlon et même au-delà de l'industrie des cosmétiques dans son ensemble.

Bien qu'élever le niveau de conscience soit essentiel pour provoquer un changement, Henry ne travaille pas ordinairement à cela. (Ses publicités contre la viande sont une exception.) La prise de conscience découle d'une campagne réussie, et une campagne réussie doit avoir des buts atteignables.

4. Établir des sources crédibles d'information et de documentation. Ne jamais rien supposer. Ne jamais tromper les media ou le public. Maintenir sa crédibilité ; ne pas en rajouter, ne pas exagérer le problème.

Avant de lancer une campagne, Henry passe plusieurs mois à réunir des informations. La législation sur la liberté de l'information [8] a été d'une aide précieuse, mais beaucoup d'information est déjà disponible, dans le domaine public. Les expérimentateurs retracent leurs expériences dans des revues scientifiques disponibles dans les grandes bibliothèques ; des données intéressantes sur les entreprises peuvent aussi faire l'objet de publications. Henry ne se contente jamais de citer les tracts de groupes de défense des droits des animaux, ou d'autres opposants à l'institution ou l'entreprise qu'il a prise pour cible. Il va toujours à la source, qui doit être de préférence une publication de la cible elle-même, ou sinon un document du gouvernement. Des journaux comme le New York Times ont accepté de publier les publicités d'Henry portant des accusations très précises contre des personnes comme Frank Perdue parce que chaque accusation a été méticuleusement vérifiée.

Certaines organisations passeront opportunément sous silence des détails rendant les expériences moins choquantes qu'elles n'apparaîtraient autrement. Elles pourront par exemple omettre de dire à leurs lecteurs que les animaux étaient anesthésiés. Mais ceux qui agissent de la sorte finissent par perdre de la crédibilité. La crédibilité d'Henry est extraordinairement élevée, à la fois chez le mouvement animaliste et chez ses opposants, parce qu'il la considère comme son capital le plus précieux. Elle ne doit donc jamais être sacrifiée au profit d'un gain à court terme, si tentant que cela puisse être sur le moment.

5. Ne pas diviser le monde en saints et en pécheurs.

Lorsqu'Henry veut amener quelqu'un - un scientifique, un responsable d'entreprise, un législateur, ou un fonctionnaire - à faire quelque chose différemment, il se met dans la position de cette personne :

[La question que vous devez vous poser est :] Si j'étais cette personne, qu'est ce qui me ferait vouloir changer de comportement ? Si vous les accusez d'être une bande de salauds sadiques, ces gens ne vont pas se mettre à penser : « Voyons, qu'est-ce je pourrais faire pour changer ça et faire plaisir à ces gens ? ». Le monde réel ne marche pas comme ça.

Se montrer personnellement hostile envers un adversaire peut-être un bon moyen de se passer les nerfs, mais cela ne vous gagne pas la faveur des gens. Quand Henry voulait persuader les chercheurs qui travaillaient pour des entreprises comme Procter & Gamble de développer des alternatives n'utilisant pas d'animaux, il voyait leur situation comme similaire à celle des gens qui mangent des animaux :

Quel est le meilleur moyen de changer le comportement de ces gens ? C'est de leur dire : vous n'avez jamais pris consciemment la décision de nuire à ces animaux. Vous avez été programmés depuis votre enfance : « Soit gentil avec le minou et le toutou et mange ta viande ». Et je pense la même chose de ces chercheurs, c'est ce qu'on leur a appris, c'est comme ça qu'ils ont été programmés. Vous voulez les reprogrammer, et vous n'allez pas y parvenir en leur disant « nous sommes des saints et vous des pécheurs et nous allons vous éduquer à coups de trique ».

Selon les mots de Suzan Fowler, éditrice de la revue professionnelle Lab Animal à l'époque de la campagne contre Revlon :

Il n'y a pas de place dans la campagne d'Henry pour : « Bon, c'est Revlon et personne à Revlon ne va être intéressé par ce que nous faisons : ce sont tous des ennemis ». Il [...] cherche plutôt - et en quelque sorte attend, je pense - que quelqu'un dans le groupe se lève et dise : « Eh bien, je comprends ce que vous être en train de dire [9] ».

Sans cette attitude, l'occasion de modifier la politique de l'entreprise aurait facilement pu être ratée lorsque Roger Shelley se présenta, prêt à écouter ce qu'Henry voulait que Revlon fasse.

Ne pas diviser le monde en saints et en pécheurs ne relève pas simplement d'une saine tactique ; c'est aussi la façon de penser d'Henry. « Les gens peuvent changer », dit-il. « J'ai mangé des animaux et je ne me suis jamais considéré comme un cannibale [10] ».

6. Chercher le dialogue et tenter de travailler ensemble pour résoudre les problèmes. Présenter les choses comme des problèmes qui ont des solutions. On y parvient mieux en présentant des alternatives réalistes.

Parce qu'il ne considère pas ses adversaires comme mauvais, Henry n'a pas d'idées préconçues sur la question de savoir s'ils travailleront ou pas avec lui pour réduire la souffrance animale. Aussi ouvre-t-il chaque campagne par une lettre polie à l'organisation visée - que ce soit l'American Museum of Natural History, Amnesty International, Revlon, Franck Perdue ou un abattoir - l'invitant à discuter de ce qui le préoccupe. Parfois les invitations d'Henry ont été ignorées ; parfois elles ont reçu une réponse tout aussi polie d'une personne habile en relations publiques qui n'a pas l'intention de faire quoi que ce soit, et parfois elles ont conduit directement au changement qu'il voulait sans qu'une campagne publique soit nécessaire. Mais le fait qu'il propose de s'asseoir autour d'une table et de parler du problème avant de lancer une campagne publique montre qu'il ne cherche pas seulement à semer le trouble pour le plaisir, ou pour avoir un moyen de lever des fonds pour son organisation.

Henry réfléchit énormément à la façon dont la personne ou l'organisation qu'il approche pourrait atteindre ses buts tout en éliminant ou en réduisant substantiellement la souffrance qu'elle cause. L'exemple classique de solution imaginative fut la proposition faite par Henry à Revlon et autres fabricants de cosmétiques de financer des recherches sur des alternatives au test de Draize. Pendant plus d'un an avant que cette campagne ne devienne publique, Henry chercha la collaboration plutôt que la confrontation avec Revlon. Au bout du compte, après que la campagne fut finalement devenue publique, Revlon accepta ses propositions et découvrit, comme d'autres sociétés, que pour une dépense très faible par rapport à ses revenus, elle pouvait développer des alternatives lui permettant de tester la sécurité de ses produits de façon plus précise et moins onéreuse, sans utiliser aucun animal.

Avoir une solution réaliste à offrir signifie qu'il est possible d'accentuer le côté positif, plutôt que de mener une campagne purement négative. Dans les interviews et les tracts à propos du test de Draize par exemple, Henry soulignait toujours que les méthodes in vitro offrent la perspective de tester la sécurité de nouveaux produits de façon plus rapide, moins chère et plus fiable.

Il est toujours possible de trouver un côté positif si on se donne suffisamment la peine de le chercher, bien qu'il ne soit pas forcément attractif pour tous les membres de la partie adverse. Henry n'avait rien à proposer au chercheur Lester Aronson qui expérimentait sur les chats ; il avait passé sa vie à mutiler des animaux et était trop près de la fin de sa carrière pour essayer autre chose. Mais Aronson ne pouvait pas continuer ses expériences sans le soutien de l'American Museum of Natural History et du National Intitutes of Health [Institut national de la santé]. Les intérêts du musée et du NIH n'étaient pas les mêmes que ceux d'Aronson. Henry chercha à diviser ses adversaires en arguant que la cruauté inutile de la recherche sur les chats était réellement en train de détourner des jeunes gens sensibles de l'étude des sciences de la vie. Fermer le laboratoire d'Aronson serait l'occasion d'orienter les fonds consacrés par le musée à la recherche vers quelque chose de créatif et respectueux de la vie, qui pourrait inciter des gens à choisir les métiers de la biologie. Le problème était de persuader le musée et le NIH que c'était vraiment une meilleure solution. Pour ce faire, Henry devait leur créer des problèmes. Pour le musée, ils consistèrent en la perspective de voir se poursuivre une mauvaise publicité et en des menaces sur ses financements publics. Pour le NIH, c'est la pression du Congrès qui aurait pu avoir un impact sur son budget global. Avec de tels effets négatifs en perspective, la solution précédemment rejetée avec dédain - fermer le laboratoire et financer des recherches d'un autre type - commença à sembler plus attrayante.

Concernant l'offre d'une issue positive, il y a une différence de degré, et non pas de nature, entre la campagne contre les expériences sur les chats et celle contre le test de Draize. Si votre tube de dentifrice est bouché, votre capacité à en faire sortir de la pâte dépend de la sévérité de l'obstruction et de la pression que vous exercez sur le tube. De même, le fait qu'une entreprise ou une institution adopte une alternative dépend de la force de la pression qu'elle subit. Plus l'alternative est réaliste, moins il faut de pression pour qu'elle soit adoptée.

7. Être prêt à la confrontation si votre cible ne se montre pas coopérative. Si les canaux normaux ne fonctionnent pas, préparez une campagne crescendo de sensibilisation du public pour mettre votre adversaire sur la défensive.

Si le point 6 se rapporte à la façon de faciliter la sortie du dentifrice hors du tube, le point 7 traite de la manière d'accroître la pression si la pâte ne vient pas. Une campagne de sensibilisation du public peut revêtir plusieurs formes. À l'American Museum of Natural History, le point de départ fut un article dans un journal local, suivi par des manifestations, et finalement par une extension aux media nationaux et à des revues spécialisées comme Science. La campagne Revlon devint publique avec une publicité spectaculaire d'une page dans le New York Times, qui elle-même engendra d'autres publicités. La campagne se poursuivit par des manifestations devant les bureaux de Revlon. Les campagnes contre Perdue et contre le marquage du visage [des bovins] au fer rouge s'appuyèrent beaucoup plus lourdement sur la publicité et le recours aux media. La publicité coûte cher. Sur le problème de l'argent, voir point 8.

8. Éviter la bureaucratie.

Quiconque a déjà subi les interminables réunions de comités qui absorbent du temps et de l'énergie sympathisera avec le désir d'Henry que les choses se fassent plutôt que de perdre son temps en méandres organisationnels. Pire encore, les structures bureaucratiques détournent trop souvent l'énergie vers l'objectif de faire croître l'organisation plutôt que d'obtenir des résultats pour la cause. Quand l'organisation croît, elle a besoin de personnel et d'un bureau. De sorte qu'on en arrive à une situation où des gens qui veulent agir pour les animaux (ou pour les enfants des rues, ou pour les forêts humides, ou pour n'importe quelle cause) passent 80% de leur temps à collecter de l'argent simplement pour assurer la pérennité de l'organisation. L'essentiel du temps est consacré à s'assurer que chacun dans l'organisation s'entend bien avec les autres, se sent apprécié, et n'est pas contrarié parce qu'il ou elle espérait une promotion ou un bureau avec davantage de fenêtres.

Henry a su éviter ces obstacles en travaillant essentiellement seul. Ce n'est pas un style qui peut convenir à tout le monde, mais il convenait bien à Henry. Animal Rights International [11] n'a pas de membres. L'association a une longue liste de conseillers et son conseil d'administration est composé d'amis proches sur qui Henry peut compter pour lui apporter un soutien exempt de chamailleries. Henry n'a pas besoin de beaucoup d'argent, mais il lui en faut un peu. Il a eu la chance de trouver deux donateurs qui le soutiennent régulièrement parce qu'ils aiment voir que leur argent sert à quelque chose.

Quand Henry a besoin de plus de moyens, il monte une coalition, comme il l'a fait pour l'abolition de la loi Metcalf-Hatch, dans ses combats contre les tests de Draize et DL 50, et aujourd'hui pour persuader McDonald de jouer un rôle moteur dans l'amélioration du bien-être des animaux d'élevage. Depuis son succès face à l'American Museum of Natural History, d'autres organisations ont été désireuses de se joindre à ses coalitions. Au plus haut, ces coalitions ont réuni des centaines d'associations représentant des millions de membres. Là encore cependant, Henry limite au maximum les conflits. La participation des associations est bienvenue sous la forme qu'elles souhaitent. Certaines invitent leurs sympathisants à manifester, d'autres non. Certaines payent des publicités en pleine page, et d'autres demandent aux gens d'écrire des lettres aux journaux, d'où elles peuvent toucher des millions de lecteurs sans dépenser un centime. Ce qu'aucune association ne peut faire c'est dicter la ligne politique. Henry consulte largement, mais à la fin, il décide seul, évitant de la sorte le processus d'élection et de réunion de comités qui absorbe du temps et qui est parfois source de divisions. Évidemment, en cas de désaccord grave, les associations ont la possibilité de partir ; mais en général, si la coalition fait des progrès, les associations digèrent les conflits afin de faire partie de l'équipe gagnante.

9. Ne faites pas l'hypothèse que seule la législation ou l'action en justice peuvent résoudre le problème.

Henry a utilisé des élus dans ses campagnes pour mettre la pression sur des services gouvernementaux et gagner de la publicité. Mais la seule campagne où il a atteint son but à travers la législation a été l'abolition de la loi Metcalf-Hatch. Dans ce cas, puisqu'une mauvaise loi était la cible de la campagne, il n'avait pas le choix. Sinon, Henry reste autant que possible à l'écart des processus politiques classiques et à l'écart des tribunaux : « Aucune loi du Congrès, aucune combinaison politique ne sauveront en elles-mêmes les animaux ». Il existe sans doute d'autres questions et d'autres situations où la législation peut faire changer les choses. Mais globalement, Henry considère que les lois maintiennent le statu quo. On ne les change que pour minimiser les troubles. Le danger d'être profondément impliqué dans le processus politique est que cela détourne souvent les luttes vers ce qu'Henry nomme le « caquetage politique ». On parle beaucoup et il ne se passe rien. Le lobbying politique ou les manœuvres légales deviennent un substitut à l'action.

10. Se demander : « Est-ce que ça va marcher ? »

Tous les points précédents convergent vers celui-ci. Avant de lancer une campagne, ou de poursuivre une campagne déjà en cours, demandez-vous si ça va marcher. Si vous ne pouvez pas rendre compte de façon réaliste de la façon dont vos plans vont permettre d'atteindre vos objectifs, il faut changer vos plans. Rester en contact avec ce que pense le public, choisir une cible, déterminer un but accessible, rassembler une information exacte, maintenir sa crédibilité, suggérer des solutions alternatives, être prêt à parler à ses adversaires ou à la confrontation s'ils ne répondent pas - tous ces éléments ont pour but de créer une campagne qui soit un moyen de faire bouger les choses en pratique. La question principale est toujours : Est-ce que ça va marcher ?

Une vie qui a un sens

Dire que fondamentalement la vie n'a aucun sens, c'est exprimer une attitude, pas énoncer un fait. Pour cette raison - à la différence de l'hypothèse selon laquelle un individu ne peut pas faire changer le monde - il ne s'agit pas d'une proposition qui peut être réfutée simplement en désignant des faits relatifs à la vie d'Henry. Mais si, quand nous voyons arriver la fin de notre vie, nous pouvons regarder en arrière avec la satisfaction et la sensation d'accomplissement que procure le sentiment d'avoir passé notre vie à faire quelque chose qui à la fois valait la peine et était intéressant, peut-être cela suffit-il à montrer que nous avons trouvé un moyen de donner un sens à la vie. C'est ce qu'a connu Henry.

La meilleure façon pour moi de décrire la façon qu'a Henry d'estimer que sa vie a un sens est d'expliquer l'origine de ce livre. Je ne me souviens plus exactement du moment où j'ai dit pour la première fois à Henry que j'aimerais écrire un livre sur lui, mais cette idée m'a habité de nombreuses années. Par une journée ensoleillée d'octobre 1992, nous allâmes à Central Park et trouvâmes une pelouse d'où on voyait le profil qu'une partie centrale de la ville découpe sur le ciel. Nous nous installâmes confortablement sur l'herbe, je mis en marche un magnétophone et pendant une heure ou deux je posai des questions à Henry sur sa vie. Je lui ai laissé l'enregistrement, et lui m'a dit qu'il le ferait transcrire. Puis je suis rentré chez moi à Melbourne, et me suis trouvé immédiatement absorbé par d'autres tâches. Il a dû en être de même pour Henry, parce que pendant très longtemps aucune transcription de l'entretien n'arriva. Du fait de mes autres engagements, j'étais soulagé qu'Henry ait apparemment laissé tomber cela au fond de sa liste de priorités, plutôt que de me presser de poursuivre sur la biographie promise.

La transcription arriva finalement en 1994, mais j'étais encore trop pris par d'autres tâches pour en faire quoi que ce soit. En 1995, je fus désigné par les Verts australiens comme tête de liste aux prochaines élections fédérales sénatoriales de l'État où je réside, Victoria. Lorsque je rencontrai Henry cette année-là, il devait avoir songé à sa mort - il avait soixante sept ans - parce qu'il me demanda si je pensais encore écrire le livre et, dans ce cas, quelles instructions je voulais qu'il donne dans son testament concernant les papiers, archivés et rangés de façon systématique, qui remplissaient chaque pièce de son appartement du sol au plafond. Je répondis qu'en principe j'étais intéressé, mais que si j'étais élu au Sénat, je ne pourrais rien en faire pendant mon mandat, qui serait de six ans. Par contre, si je n'étais pas élu, lui dis-je, il y avait de bonnes chances pour que je puisse assez vite dégager un peu de temps pour travailler sur le livre.

Le scrutin eut lieu en mars 1996 et je ne fus pas élu. Je me souviens d'avoir pensé que ce résultat décevant avait ses bons côtés. J'esquissai l'itinéraire d'un voyage hors du continent, me fis inviter à parler en Europe en mai, et à la Marche pour les animaux de Washington fin juin. Le 21 avril, j'envoyais un fax à Henry lui disant que puisque je n'avais pas été élu, « Je commence à penser à ce que je pourrais faire du reste de ma vie. Le livre sur toi est une possibilité, quelque part dans les deux ou trois ans qui viennent ». Pourrais-je passer quelques jours avec lui en juin, avant d'aller à Washington, pour que nous puissions en parler ?

Cet après-midi-là je trouvais un message sur mon répondeur. Je reconnus sans hésitation la voix d'Henry ; il disait qu'il voulait me parler et rappellerait bientôt. J'étais sur le point de le rappeler, mais le téléphone sonna avant que je puisse le faire.

« Peter ? »

« Henry, comment vas-tu ? » demandais-je.

« En piteux état, à vrai dire. »

« Pourquoi, que se passe-t-il ? »

« J'ai un adéno-carcinome de l'œsophage, degré trois. »

« Qu'est ce que ça signifie en clair ? »

« Disons que si on pouvait choisir le genre de cancer qu'on va avoir, on ne choisirait pas celui-là. »

Je bafouillai une sorte de réponse inadéquate. Henry dit alors que bien qu'il aurait réellement aimé que j'écrive ce livre, il ne pensait pas être encore en vie fin juin.

J'étais à New York six jours plus tard. Les cinq jours suivants, je dormis sur le canapé-lit d'Henry, et nous passâmes ensemble tout le temps où nous étions éveillés. Henry avait beaucoup maigri, et avait perdu l'energie que je lui connaissais. Il fallut le pousser beaucoup pour qu'il me parle de sa maladie, mais finalement j'appris que pendant des années il avait occasionnellement vomi après les repas. En 1995, le problème empira. En septembre, on lui avait fait un examen au barium. Il révéla une obstruction suspecte de l'œsophage. Henry ne s'était jamais beaucoup soucié de sa santé et pendant un temps il tenta de différer le moment de faire quelque chose. Mais en février, il dût finalement admettre qu'il ne pouvait pas différer davantage. Le 4 mars, il fut admis au New York University Medical Center où on l'opéra. L'opération révéla une tumeur à l'œsophage. Le chirurgien enleva une grande partie de l'œsophage et des zones adjacentes de l'estomac. Henry passa les dix jours suivants à l'hôpital avant de pouvoir rentrer chez lui. Maintenant, sept semaines après l'opération, il était encore faible et avait du mal à retenir la nourriture. Les perspectives étaient encore pires : le cancer se propageait et les résultats d'analyses indiquaient qu'il avait atteint certains ganglions lymphatiques. Son espérance de vie était affaire de mois. Son médecin lui avait recommandé des rayons et une chimiothérapie, mais il était incapable de lui fournir de quelconques statistiques montrant que c'était utile. Henry consulta la littérature lui-même, et découvrit qu'il n'y avait aucune preuve que les rayons ou la chimiothérapie aient un quelconque effet significatif de prolongation de la vie pour le type de cancer qu'il avait. Ce qu'il savait c'est qu'il se sentirait très mal du fait de ces traitements. Il refusa de suivre le conseil du médecin. Ce ne fut pas la seule recommandation qu'il rejeta. Ses amis et connaissances lui suggérèrent un nombre stupéfiant de thérapies non orthodoxes contre le cancer, allant de régimes spéciaux jusqu'au retrait de tous ses plombages dentaires. Il n'en essaya aucune. Au lieu de cela, il commença à chercher un médecin qui l'aiderait à mourir quand il en aurait assez. En attendant, il y avait du travail à faire.

Pendant mon séjour à New York, Henry et moi avons travaillé dur pour que ce livre puisse exister. Avant de quitter Melbourne, j'avais pensé que si Henry n'avait plus longtemps à vivre, ce serait une bonne idée de faire des enregistrements vidéo de quelques interviews. C'est pourquoi Henry téléphona à mon instigation à Julie Akeret, une cinéaste indépendante qui avait réalisé une fois un court-métrage sur moi intitulé In Defense of Animals. Julie arriva avec un cameraman qu'elle connaissait et, en dépit de l'état de faiblesse d'Henry, nous enregistrâmes plusieurs heures d'interview, qui ont fourni le canevas de ce livre et beaucoup des citations qu'il comporte [12].

Henry me donna les coordonnées de beaucoup de personnes qui avaient compté dans sa vie. J'en appelai certaines depuis son appartement. Beaucoup d'entre elles - y compris sa sœur Renée qui n'habitait qu'à une heure de là, sur Long Island - n'avaient pas été en contact avec Henry depuis un certain temps et ignoraient à quel point il était malade. Henry n'avait pas cherché à cacher la nouvelle, mais il n'avait pas eu envie de téléphoner pour dire : « Salut, j'ai choppé un cancer et mourrai probablement dans un mois ou deux ».

Le fait le plus remarquable chez Henry à cette période fut l'absence totale de signes de dépression. La vie avait été bonne, il avait fait ce qu'il voulait faire et y avait pris grand plaisir. Pourquoi serait-il déprimé ? Ce qui le préoccupait vraiment au sujet du cancer était la perspective d'une longue et lente agonie. Il était à la recherche d'un médecin qui l'aiderait à écourter plutôt qu'à prolonger ses jours, et à mourir chez lui plutôt que dans un hôpital où il craignait de perdre le contrôle de sa propre vie. Pendant mon séjour chez lui, il alla voir un médecin et revint à l'appartement avec un flacon de comprimés qu'il lui avait donné - officiellement pour soulager la douleur. Nous cherchâmes ensemble ce médicament dans le codex que possédait Henry. Le flacon contenait environ trois fois la dose létale. Le soulagement d'Henry était palpable. Une fois ce souci écarté, il sembla remarquablement peu troublé par le fait qu'il allait mourir bientôt.

Henry ne mourut pas dans les délais prévus par les médecins. Lorsque je repassai à New York en juin, alors que je revenais d'Europe pour la Marche pour les animaux, il allait nettement mieux qu'à la fin avril. Il organisa des interviews pour moi avec beaucoup des personnes citées dans ce livre, dont Berta Green Langston, Dolores McCullough, Roger Shelley, Myron Mehlman, Susan Fowler, Elinor Molbegott, et Mark Graham. Il alla même à Washington et prit la parole lors de la marche, bien qu'il eût toujours été un rien cynique sur l'intérêt de dépenser beaucoup d'énergie pour des activités dépourvues d'un but spécifique. Au moment de mettre ce livre sous presse, en mars 1998, Henry est encore bien vivant, et il travaille dur sur des questions relatives aux animaux d'élevage, avec pour cible les chaînes de restauration rapide McDonald, KFC et Burger King. Il suit aussi le développement du Center for a Livable Future [Centre pour un futur vivable]. Je ne peux m'empêcher de me demander si sa conscience aiguë du fait que les principales victoires pour les animaux restent à remporter est ce qui lui a permis de continuer bien au-delà de ce que la nature de son cancer lui permettait d'espérer.

Vivre de façon à pouvoir accepter la mort et à se sentir satisfait de ce qu'on a fait de son existence est un des traits distinctifs d'une bonne vie. Il a manqué dans la vie d'Henry beaucoup des choses que la plupart d'entre nous considèrent comme essentielles à une bonne vie. Il ne s'est jamais marié, ni n'a eu de relation durable avec vie commune. Il n'a pas d'enfants. Son père et l'une de ses sœurs se sont suicidés, et sa mère a souffert de maladie mentale une grande partie de sa vie. Il n'a pas de relations étroites avec sa sœur, seul membre survivant de sa famille proche. Son appartement à loyer réglementé, bien que spacieux et bien situé, est spartiate. Il ne va pas au cinéma, aux concerts, au théâtre, ni dans les restaurants chics. Il n'a pas pris un jour de vacances en vingt ans. Pourtant, à l'âge de soixante-huit ans, il a pu contempler sa propre mort imminente sans regrets majeurs sur la façon dont il a vécu. Qu'est-ce qui comble l'absence de tant des choses qui pour la plupart des gens constituent l'essentiel d'une bonne vie ?

Dans notre interview de 1992, j'ai essayé de situer la source de la satisfaction d'Henry :

Peter. Alors, lorsque tu regardes en arrière, qu'éprouves-tu à propos de ce que tu as fait ces vingt ou trente dernières années ? Quelle sorte de vie cela a-t-il été ?

Henry. Eh bien, déjà, je pense que j'ai totalement joui de la vie. Je pense que si j'avais à choisir ce que j'aurais aimé faire, c'est cette vie-là que j'aurais voulu. Quand je regarde en arrière, je pense que les efforts et l'énergie dépensés en valaient la peine, et je pense que j'ai fait avancer les choses de mon mieux.

Peter. Certaines personnes pourraient dire que tu as sacrifié beaucoup de temps et d'énergie, sans faire grand chose pour toi-même.

Henry. Je n'ai jamais eu le sentiment de me sacrifier pour les autres. Je sens seulement que je suis en train de faire ce que je veux réellement faire, et ce que je souhaite faire le plus. Et je me sens plus vivant quand je le fais.

Peter. Est-ce une affaire de tempérament personnel ? Quel est ton secret pour prendre plaisir aux choses ?

Henry. Je ne sais pas pourquoi j'y prends plaisir, mais je pense qu'on peut être beaucoup plus efficace si on se sent vraiment bien dans ce qu'on fait, si on se lève le matin trépignant d'impatience de reprendre là où on s'était arrêté la veille au soir - à l'inverse du cas où on agit pour les autres, parce qu'on doit le faire, parce que c'est la chose moralement juste à faire.

Peter. Et si quelqu'un te disait que ce qui te plaît c'est de taper sur les autres, comme sur Franck Perdue par exemple ?

Henry. Je pense ne m'être jamais attaqué à quelqu'un simplement pour l'attaquer. Je pense que nous essayons de dialoguer. Je pense que le plaisir jaillit du fait de concevoir une campagne et de la faire avancer. Et vous voulez qu'elle avance le plus vite possible. La voie la plus rapide consiste à coopérer et collaborer. C'est seulement quand vous êtes forcé de vous positionner en adversaire que vous tentez de faire de votre mieux dans ce rôle.

Peter. Tu ne dirais quand même pas que tu as été vraiment gêné de te retrouver en situation conflictuelle, n'est-ce pas ?

Henry. Non, une fois qu'on y est, on s'y trouve bien en quelque sorte. Mais à la base, c'est parce qu'on est forcé d'y être que ça commence. Je pense être à l'aise en travaillant de l'une ou l'autre manière ; mais je pense que ce qui procure vraiment une satisfaction, c'est de concevoir une campagne dont vous êtes certain qu'elle va marcher, et ensuite de voir qu'elle marche.

ImageSavage et Henry Spira, 1974.

La réelle satisfaction, me dit Henry en une autre occasion, « ce n'est pas le fait d'avoir amené quelqu'un à se sentir piétiné comme une merde », mais « l'euphorie créative » qui naît d'avoir rassemblé toutes les pièces du puzzle, ce qui lui donne le sentiment que « la lumière a jailli ».

L'idée que quel que soit le sérieux de la cause pour laquelle on travaille, on doit encore tirer plaisir de ce qu'on fait, est de celles qui habitent Henry depuis longtemps. Parmi les penseurs radicaux qu'il avait lus dans sa jeunesse figurait Emma Goldman. Goldman aimait danser, un passe-temps que ses amis anarchistes plus puritains jugeaient frivole. Ce n'était pas, disaient-ils, une activité qui convient à une révolutionnaire. Goldman répondait : « Si je ne peux pas danser, je ne veux pas de votre révolution ». C'était une pensée qui a toujours fait vibrer une corde chez Henry :

Ce que souligne [Goldman] c'est qu'il faut que vous preniez plaisir à ce que vous faites pour être efficace. Ce que vous êtes en train de faire est absolument ce pour quoi vous êtes fait, pas parce que vous pensez que vous devez le faire, mais plutôt parce que c'est sur cela que porte votre vie. Vous vous sentez bien quand vous le faites. [...] Je me sens mieux quand je fais quelque chose qui va faire bouger la situation. Quand je m'en irai, je veux regarder en arrière et dire : « J'ai rendu cet endroit meilleur pour les autres ». Mais ce n'est pas un sens du devoir, c'est plutôt ce que je veux faire. [...] Je me sens mieux quand je fais bien les choses.

Quant à l'idée plus commune selon laquelle la meilleure façon de jouir de la vie consiste à gagner beaucoup d'argent et à mener une vie de bâton de chaise, c'est une position qu'Henry rejette : « Quand je travaillais sur les bateaux, j'avais tellement d'argent que je ne savais pas où le mettre. J'ai séjourné dans les meilleurs endroits [...] c'était intéressant en tant qu'expérience, mais je ne voulais pas de ce mode de vie. Ca ne me fait pas planer ».

Bien qu'Henry souligne qu'il a choisi cette vie parce qu'il se sent bien dans ce qu'il fait plutôt que parce qu'un sens du devoir lui ferait sentir que c'est la chose à faire, il ne fait pas de doute qu'il est motivé par un sentiment puissant de faire quelque chose qui en vaut la peine :

Je crois que fondamentalement on veut sentir que sa vie ne s'est pas réduite à consommer des produits et générer des ordures. Je pense qu'on aime regarder en arrière et se dire qu'on a fait de son mieux pour faire de ce monde un endroit meilleur pour d'autres. On peut le voir comme ça : quelle plus grande motivation peut-il y avoir que de faire tout ce qu'on peut pour réduire la douleur et la souffrance ?

Bien que d'autres puissent éprouver la même motivation, rares sont ceux qui savent la garder en activité tout au long de leur vie. Dans une interview pour un magazine en 1995, on demanda à Henry si, étant donné la dimension des problèmes auxquels il s'attelait, il ne lui arrivait pas d'être fatigué d'essayer. Il répondit :

Il est crucial d'avoir une vision à long terme. Quand je regarde les vingt dernières années, je vois des progrès que nous avons contribué à accomplir. Et quand une initiative particulière s'avère très frustrante, je continue à voir le tableau dans son ensemble tout en écartant les obstacles du chemin. Et rien ne donne plus d'énergie que de faire bouger les choses [13].

Lors de ma visite d'avril 1996, lorsqu'Henry et moi-même pensions que sa vie était sur le point de se finir, je lui demandai de résumer ce qu'il pensait avoir réalisé. Il dit :

J'ai fait avancer l'idée que le militantisme doit être orienté vers des résultats, qu'on peut remporter des victoires, qu'on peut combattre les pouvoirs en place, et que si on n'aime pas être bousculé ni voir les autres se faire bousculer, on peut avoir un impact [...]. C'est comme quand le gars du New York Times m'a demandé ce que je voudrais voir écrit sur mon épitaphe. J'ai dit : « Il a fait avancer le schmilblick ». J'essaie de faire un peu bouger les choses [14].

Je demandai s'il était satisfait de ce qu'il avait accompli.

J'aurais pu faire certaines choses différemment, mais globalement, j'ai fait pour le mieux avec ce que j'avais. [...] Quand je regarde ma vie, elle a été satisfaisante. J'ai fait beaucoup de choses que je voulais faire. Je me suis beaucoup amusé à les faire, et si c'était à refaire, je referais pour l'essentiel comme j'ai fait.

[1] Peter Singer, Ethics Into Action: Henry Spira and the Animal Rights Movement, éd. Rowman & Littlefield, Boston, 1998.

[2] Barnaby Feder, enregistrement vidéo d'une interview avec John Swindells, Chicago, novembre 1996.

[3] Les dix points suivants ressortent de Henry Spira, « Fighting for Animal Rights: Issues and Strategies », in Harlan B. Miller et William H. Williams (ed.), Ethics and Animals, Humana Press, Clifton NJ, 1983, pp. 373-377, et de Henry Spira, Stratégies for Activists: From the Campaign Files of Henry Spira, document non publié d'Animal Rights International, notamment p. 3.

[4] Le Socialist Worker Party est un mouvement trotskyste américain dont Spira a été membre dans sa jeunesse [NdT].

[5] Lutte des Noirs américains pour l'accès à l'égalité des droits avec les Blancs dans laquelle Spira s'est impliqué dans les années 1950 [NdT].

[6] « Singer parle à Spira », Animal Liberation, janvier-mars 1989, p. 5.

[7] Ibid. p. 6.

[8] Législation qui permet aux citoyens américains d'accéder aux documents administratifs ou détenus par les administrations [NdT].

[9] Suzan Fowler, enregistrement vidéo d'une interview avec l'auteur [Singer], New York, décembre 1996.

[10] « Singer parle avec Spira », p. 5.

[11] Animal Rights International est le nom de l'association fondée par Henry Spira à la fin des années 1970. Selon Singer (Ethics into Action p. 80-81) elle a essentiellement permis à Spira d'avoir un en-tête à mettre dans ses courriers lorsqu'il agissait pour son compte et non via une coalition, et de recevoir de l'argent des donateurs désireux de soutenir son action [NdT].

[12] Avec l'aide de beaucoup d'autres personnes et spécialement de John Swindells, qui en devint le co-producteur et réalisateur, la vidéo devint finalement Henry: One Man's Way, un documentaire diffusé sur SBS-TV en Australie, le 22 août 1997. On peut se procurer la vidéo aux États-Unis via Bullfrog Films, Oley, PA (1-800-543-3674).

[13] Joan Zacharias, « The Satya Interview: Making a Différence: An Interview with Henry Spira », Satya, Juillet 1995, p. 9.

[14] Henry fait référence au passage suivant de l'article « Pressuring Perdue » de Barnaby Feder, New York Times Magazine, 26 novembre 1989, p. 72 : « Quand on lui demande ce qu'il voudrait comme épitaphe, il réfléchit et suggère : « Il a fait avancer le schmilblick » [He pushed the peanut forward].