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Portrait de Henry Stephens Salt

Penseur et militant aux engagements multiples

Nous reproduisons ci-dessous le texte de la conférence présentée par Emilie Dardenne aux Estivales de la question animale le 13 août 2004.

La Rédaction

Introduction

Cette présentation n'a pas la prétention d'offrir une analyse très sophistiquée et documentée de l'œuvre saltienne. Il s'agit avant tout de proposer une synthèse afin d'inciter d'autres lecteurs/lectrices à s'intéresser à l'idéologie d'un auteur injustement tombé dans les oubliettes de l'Histoire, car elle présente une grande richesse.

Nous exposerons donc ici une brève biographie retraçant notamment l'engagement d'Henry Salt dans la Humanitarian League, pour ensuite évoquer ses liens avec d'autres personnalités de son temps, notamment Gandhi, et pour finalement revenir sur un ouvrage majeur qu'il publia en 1892 et qui nous intéresse tout particulièrement : Animals' Rights Considered in Relation to Social Progress (qui a été traduit en français sous le titre Les Droits des animaux considérés dans leur rapport avec le progrès social).

Signalons aussi l'existence d'un site remarquable mis en ligne par le militant et collectionneur Gregg Metcafle, indispensable référence pour toutes celles et ceux qui souhaitent découvrir Salt (et qui lisent l'anglais) : www.radioafrica.co.uk/henrysalt.

Henry Stephens Salt : son œuvre, ses relations

Henry Stephens Salt est né en Inde en 1851 ; à l'âge d'un an, lui et sa famille sont revenus en Grande Bretagne, où il a passé son enfance et son adolescence. Jeune homme curieux, sociable et doué, il a fait de brillantes études à Eton et Cambridge, avant d'entamer une carrière dans l'enseignement supérieur. C'est là, en mettant en doute des valeurs qui n'étaient pas les siennes, qu'il s'est forgé plusieurs idéaux auxquels il est resté fidèle tout au long de son existence : le végétarisme, le socialisme, le goût pour une vie « simple », la volonté de ne pas se dissocier de la Nature. Le premier fut comme une révélation, vers l'âge de 30 ans : il prit conscience que la viande n'était pas comme le pain ou les fruits, une denrée ordinaire, mais qu'elle n'était ni plus ni moins que la chair morte de bœufs, de moutons, de porcs abattus en quantité pharamineuse et dans des conditions telles qu'elles feraient frémir n'importe qui. À la même période, au début des années 1880, alors qu'il se familiarisait avec les intellectuels socialistes et leurs idéaux de justice et d'égalité humaines, Salt fit également le vœu d'adopter un mode de vie sans artifice. Inspiré par les écrits de Rousseau, de Thoreau et d'Edward Carpenter, il estimait que le luxe des uns reposait nécessairement sur le travail des autres et que, par conséquent, il se passerait dorénavant de domestiques, quitterait son confortable poste d'enseignant à Eton et s'installerait dans une maison à la campagne, où il se consacrerait à ses ouvrages et à son humanitarisme. Il souhaitait ainsi se retirer de la « sauvagerie » et du cannibalisme du monde dans lequel il évoluait. Selon lui, en effet, ce monde n'avait rien de civilisé, au sens noble du terme : les uns vivaient sur le dos des autres, en les exploitant, en se nourrissant de leurs chairs, en faisant volontiers des milliers de victimes lors des guerres, en punissant durement les criminels plutôt qu'en tentant de les faire évoluer. En 1885, il partit donc pour le Surrey, accompagné de sa femme Kate et mena ainsi une existence simple jusqu'à sa mort en 1939.

La Humanitarian League

Il y partageait son temps entre ses activités d'écriture et ses activités militantes. Il créa en effet en 1891 la Humanitarian League, organisation « humanitariste » (au sens non restrictif et non péjoratif du terme [1]) qui avait pour but de populariser un principe général de bonté et de justice envers toutes les créatures. Ce principe était déjà le fondement de certaines organisations (RSPCA pour les animaux [2], Howard Association pour la réforme des prisons, les associations antivivisectionnistes [3], pacifistes, végétariennes [4] etc.), mais le but était justement de fédérer toutes ces luttes, qui reposaient en définitive sur le même idéal d'humanité. À une époque de mutations importantes, où les valeurs religieuses étaient déjà malmenées, notamment par la réflexion sur les théories évolutionnistes, et où le passage à une société industrielle, davantage urbaine et technologique, bouleversaient le paysage moral des britanniques, il semblait à Salt et à ses collaborateurs qu'il était urgent de se préoccuper du bien-être de tous et de toutes, y compris les animaux (et pas seulement dans la perspective de charité évangélique victorienne qui animait les associations caritatives telles que la RSPCA et les organisations de réforme morale). D'autant que ces fameuses théories énoncées par Charles Darwin soulignaient le lien de parenté qui unissait humains et animaux, en affirmant que ces derniers ressentent l'amour, sont curieux, ont une mémoire, savent élaborer des raisonnements etc. (Voir La Filiation de l'homme)

En quelques mots, le précepte de la Ligue était le suivant : le refus « de la cruauté que les humains s'infligent entre eux, au nom des lois, de l'autorité, des traditions et de celle, plus atroce encore, qu'ils infligent aux animaux prétendus inférieurs, au nom de la chasse, de la “science“, de la “mode“ et afin de satisfaire leur appétit pour une nourriture qui n'a rien de naturel ».

L'objectif général était de faire valoir la compassion comme fondement de la morale. Un-e « humanitariste » était donc celle ou celui qui prenait conscience du fait, déjà présent dans son esprit sans être nécessairement patent, que toutes les créatures sensibles sont liées. Jusqu'à présent, de nombreuses tentatives de rendre le monde plus compatissant avaient été menées, mais elles demeuraient isolées, éparpillées, donc inefficaces. Il fallait fédérer ces élans, en soulignant leur universalité : il ne s'agissait pas de se limiter à la seule protection animale, ni au seul bien-être humain.

Les objectifs de Salt et de ses camarades étaient les suivants, en trois volets :

* révision complète du droit pénal et du système carcéral ; abolition de la peine de mort et des châtiments corporels ; adoption de la volonté d'amendement des délinquants et suppression du principe de revanche ;

* application plus rigoureuse des lois existantes sur la protection animale ; extension de ces lois (le but étant que les animaux sauvages et domestiques soient protégés également, et que la chasse, la vivisection, l'abattage et les maltraitances liées à la mode soient pris en compte) ;

* volonté d'imprimer des valeurs humanitaires dans les cœurs des Britanniques, d'où l'urgence de mettre en place un système éducatif fondé sur le devoir de bienveillance envers toutes les créatures sensibles.

Il est à noter que tous les membres de la Ligue n'étaient pas nécessairement en accord avec chacun des objectifs individuels. Tou-te-s n'étaient pas forcément végétariens par exemple.

On voit déjà à travers ces différents objectifs que Salt ne se limitait pas à la dénonciation d'une seule forme d'injustice. Il ne se limitait d'ailleurs pas au seul militantisme humanitariste, puisqu'au cours de sa longue vie, il a rédigé plus de quarante ouvrages sur des sujets aussi divers que le végétarisme, les droits des animaux, les châtiments corporels, l'humanitarisme, le socialisme et la flore sauvage [5]. Il a rédigé de nombreux poèmes, quelques pièces de théâtre et s'est intéressé à plusieurs grands auteurs anglophones : Thoreau, Shelley, Jefferies, Tennyson. La pluralité de ses intérêts souligne l'ouverture d'esprit d'un homme qui n'a jamais renoncé à ses engagements, qui ne s'est jamais découragé et qui n'a jamais versé dans l'extrémisme ni dans l'amertume (même pendant la période difficile que fut la première guerre mondiale et qui d'ailleurs causa la fin de la Ligue, en 1919 [6]).

Intéressons-nous maintenant à ses liens avec d'autres penseurs, avant de revenir plus précisément à la fin de cet exposé sur son engagement animaliste.

Les socialistes et Gandhi

Autour de 1880, les époux Salt rencontrèrent le dramaturge George Bernard Shaw, avec lequel il entretinrent une amitié solide et durable, jusqu'au mariage de celui-ci en 1898. Ils partageaient de nombreux centres d'intérêt, notamment l'amour des lettres, le végétarisme, le socialisme (Henry et George appartenaient tous deux à la Société Fabienne, qui participa à la création du Parti Travailliste britannique). A l'instar de Salt, Shaw refusait que les animaux soient considérés comme des êtres inférieurs et s'opposait fermement à l'abattage des animaux pour leur chair, ainsi qu'à la vivisection. Salt pouvait compter sur Shaw, son entregent et sa renommée pour faire la promotion de la Ligue et de ses idéaux humanitaristes. Les deux hommes avaient l'un pour l'autre une grande estime, et Shaw alla jusqu'à dire que l'influence de Salt et de ses engagements fut essentielle dans l'écriture de ses nombreuses pièces.

Parmi les nombreux autres intellectuels socialistes que Salt fréquenta figure aussi Edward Carpenter. Il eut une importance considérable pour notre auteur : c'est notamment le choix de Carpenter de mener une vie « simple » dans une ferme, près de Sheffield qui décida Salt à quitter l'enseignement supérieur, le confort et le matérialisme de sa vie à Eton. Par ailleurs, Carpenter était lui aussi végétarien et membre de la Humanitarian League.

Mais c'est peut-être le lien entre Salt et Gandhi qui paraît le plus inopiné. En 1888, Gandhi quitta l'Inde pour la Grande-Bretagne, où il fit des études de droit pendant trois ans. C'est à cette époque qu'il devint végétarien par conviction et non plus par simple respect de la tradition familiale et sociale. Voici ce qu'il en dit dans son autobiographie (The Story of my Experiments with Truth, en français Mes expériences de vérité) :

J'ai lu l'ouvrage de Salt [A Plea for Vegetarianism, En défense du végétarisme] et j'ai été très impressionné. Depuis le jour où j'ai lu ce livre, je peux dire que je suis devenu végétarien par conviction. J'ai béni le jour où j'ai promis à ma mère de ne pas manger de viande. Depuis toutes ces années, je ne m'étais pas nourri de chair pour demeurer fidèle à ma promesse, tout en souhaitant que les Indiens puissent devenir carnivores, moi y compris. Dorénavant, j'étais végétarien par choix, et je décidais de devenir un missionnaire du végétarisme.

L'ouvrage de Salt déclencha donc chez Gandhi une profonde réflexion sur ses pratiques alimentaires et, plus généralement, sur le statut des animaux et sur la possibilité, voire la nécessité, de vivre sans causer la souffrance de ces créatures sensibles. À la suite de sa découverte, Gandhi s'est lancé dans le végétarisme militant, en fondant une association végétarienne locale dans son quartier de Londres. Gandhi et Salt se rejoignaient aussi sur la question des châtiments corporels auxquels ils s'opposaient vigoureusement (mais aussi sur le pacifisme et la non-violence). Les deux hommes ne sont pas devenus des amis très proches, mais ils se tenaient en grande estime et ont échangé quelques lettres, bien des années plus tard.

Ces quelques indications bibliographiques évoquées, passons maintenant à l'examen plus détaillé des idées de Salt dans un domaine qui nous intéresse tout particulièrement : le statut des animaux non-humains.

Animals' Rights Consideredin Relation to Social Progress [7]

Toute son argumentation, rigoureuse, est fondée sur le double concept de justice et d'humanité. Il entend cette dernière comme principe élémentaire d'une théorie des droits humains et animaux. Il souligne avec force le fait que la « pitié » n'est pas une valeur centrale de son discours, dissociant ainsi clairement la volonté d'accorder des droits aux animaux d'avec l'idée de simplement les protéger ou les défendre contre les maltraitances dont ils sont victimes. À plusieurs reprises, il précise que la théorie des droits n'a rien à voir avec une « sensiblerie » à l'égard de la souffrance. Il ne signifie pas ici que les sentiments humains ne doivent pas être pris en compte ; il souhaite plutôt que ces sentiments qui animent certains protecteurs des animaux (on peut penser aux antivivisectionnistes) soient appliqués de manière universelle à toutes les créatures, et pas seulement à celles auxquelles on est attaché (chiens et chats notamment). Salt souhaite que les valeurs du cœur soient mises au même plan que celles de l'esprit. Il faut réconcilier les deux, et non pas privilégier la raison au détriment du cœur.

L'origine de l'injustice à l'égard des animaux réside dans « l'idée que la vie d'une “bête“ n'a pas de “but moral“, pas de personnalité individuelle digne de considération » (p. 43). Selon Henry Salt, les animaux ont bien une individualité propre, ils ont donc des droits. Ils n'ont certes pas de « volonté » au sens humain du terme, et ne sont pas égaux aux humains en tout point, mais ils partagent avec nous suffisamment de caractéristiques pour être reconnus.

Salt dénonce par ailleurs notre utilisation du langage : reflet révélateur de nos valeurs (les animaux ne devraient pas être appelés des « bêtes » ou du « bétail »). Comme Bentham et Schopenhauer, Salt estime que les animaux ne sont pas des objets mais des êtres à part entière, on ne devrait pas les désigner par le neutre « it » mais par les pronoms personnels « she » ou « he » ( « elle » ou « il » en français).

Il cite Pythagore, Sénèque, Plutarque, Porphyre, Montaigne, Voltaire, Rousseau et enfin Bentham, dans son Principles of Penal Law : « Pourquoi la loi ne protègerait-elle pas tous les êtres sensibles ? ».

Salt traite dans cet ouvrage au titre inattendu (ce n'est qu'à la fin qu'il explique le lien entre « droits des animaux » et « progrès social ») de nombreuses questions liées à l'exploitation animale : le cas des animaux domestiques, celui des animaux sauvages, l'abattage des animaux pour leur chair, la chasse, la mode, l'expérimentation animale. Il place le végétarisme, ou plutôt le non-végétarisme, au centre de son argumentation et souligne un paradoxe de la philosophie morale :

Il est difficile de reconnaître quelque droit que ce soit à un animal dont on souhaite faire son repas. Les moralistes ont régulièrement achoppé sur ce problème : ils ont admis que la chair pouvait être consommée (car il s'agit là d'une institution telle qu'elle se situe hors de toute remise en cause) tout en cherchant assidûment à asseoir une théorie de la compassion.

Il dénonce ainsi l'hypocrisie des moralistes qui formulent les allégations les plus inconséquentes pour justifier une alimentation carnée. Salt critique ainsi la théorie utilitariste de Bentham selon laquelle, dans le cas de l'exploitation des animaux pour leur chair, leur souffrance n'excède pas notre plaisir (Salt rejoint ainsi d'autres critiques de l'utilitarisme, qui ont posé la question de la quantification du plaisir et de la souffrance, donnée variable selon les individus, selon qu'il s'agit d'un adulte, d'un enfant, d'un animal dit supérieur, d'un insecte etc.).

On sent que les parties de son ouvrage qui traitent de l'abattage et de la chasse sont proches de ses préoccupations. Il y dénonce un argument selon lui spécieux : si on ne les élevait pas pour les manger certains animaux n'existeraient plus. Salt y répond par une question pleine de bon sens, et profondément antispéciste : qui, hormis les animaux eux-mêmes, peut juger de ce fait ?

Au lieu de commettre la grossière ineptie de parler de non-existence comme d'un état désirable ou indésirable, ou encore de la confronter à l'existence, nous ferions mieux de nous souvenir que les droits des animaux, si nous les admettons, doivent commencer à la naissance et se terminer à la mort des animaux en question. Nous ne saurions fuir nos responsabilités en ergotant ainsi sur un choix prénatal fictif dans un état prénatal fictif. (p. 62)

L'effet le plus pernicieux d'une alimentation carnée sur la question des droits animaux est qu'elle enlève toute valeur à la raison d'être d'une incroyable multitude de créatures : elle les ravale au rang d'êtres qui ne naissent que pour se voir dépourvus du droit de vivre. Cependant, Salt demeure optimiste et croit, comme Thoreau, que les progrès de la civilisation mèneront au végétarisme.

Dans la partie qui suit la question de l'abattage, celle qu'il consacre à la « mode meurtrière », Salt lie la question de l'utilisation des animaux pour leurs plumes ou leur fourrure au reste de l'exploitation animale :

[…] en définitive tous ces problèmes sont liés et l'on ne pourra envisager de solution pour l'un ou l'autre d'entre eux tant que la question toute entière de notre relation morale envers les animaux ne sera envisagée de manière globale. (p. 88)

Il ajoute encore qu'aucune forme de cruauté n'est « pire » qu'une autre :

* le régime carné est la forme la plus meurtrière d'exploitation ;

* la chasse est la pratique la plus cruelle. Par ailleurs, c'est une expression de domination humaine évidente car le plaisir de la chasse ne réside pas dans la course ou la mise à mort de l'animal mais dans le fait que l'on tient la vie d'un autre être entre ses mains ;

* l'utilisation de la fourrure et des plumes, quant à elle, révèle la profondeur de l'indifférence des humains face à leurs responsabilités ;

* et la vivisection, enfin, est particulièrement dangereuse car les scientifiques sont des gens reconnus et respectés pour leur travail.

Salt souligne en effet, dans la partie sur la vivisection, que les scientifiques, tout en désavouant les théories cartésiennes, traitent toujours les animaux comme des machines, des choses à tuer, à disséquer, à cataloguer.

A nouveau, notre auteur lie cette forme de maltraitance au reste de l'exploitation animale : les droits animaux doivent tout inclure, y compris le droit de ne pas être torturé au nom de la recherche scientifique. La vivisection n'est pas plus légitime qu'une autre forme de cruauté, même si elle paraît utile, même si le travail des vivisecteurs paraît honorable. Comme le disait Thoreau, le plus important est de prendre en compte la personnalité de l'animal, son esprit, son anima. Pourtant, les ouvrages scientifiques ne traitent que de tissus et d'organes morts, ils font fi des qualités individuelles de leurs sujets de recherche. Et d'ajouter (p. 98) : « Rien de ce que notre instinct juge abominable, dégoûtant, insupportable ne peut être considéré comme nécessaire ».

Dans la partie finale d'un ouvrage dont le fond est aussi solidement construit et admirable que la forme, Salt s'explique sur le titre et sur le lien, apparemment surprenant, entre droits des animaux et progrès social. Il faut selon lui mettre en place un système global fondé sur la reconnaissance du droit qu'ont les animaux comme les humains, de vivre sans subir de souffrances ou d'esclavage inutiles, du droit de mener une existence naturelle, dans une relative liberté. Comme le souligne Salt lui-même, cette théorie ne va pas sans poser quelques problèmes et, pourrait-on ajouter, quelques problèmes majeurs :

* « inutiles » (dans « souffrances et esclavage inutiles ») est un terme vague, qui laisse entrouvertes de nombreuses failles. C'est là la plus grande réserve que l'on peut émettre sur l'idéologie saltienne. Salt n'a pas du tout résolu cette question pourtant cruciale d'une possible utilité de la souffrance et de l'esclavage. Il imaginait surtout qu'il serait impossible de se passer totalement du service des animaux, notamment de leur travail ;

* la violence dans le monde naturel n'est pas sans poser question. Elle rend la formulation d'une théorie des droits malaisée, mais elle n'empêche pas que l'on s'interroge malgré tout ;

* il reste la question des droits des végétaux et des minéraux. Salt n'élude pas la question, même s'il n'élabore pas de réponse non plus. Il signale qu'il faut aussi s'interroger sur leur statut, et que chaque époque doit initier ses propres réformes : certaines actions qui paraissaient normales aux yeux de nos ancêtres nous paraissent aujourd'hui cruelles ; les choses évoluent constamment.

Il ajoute que dans sa théorie, les droits des animaux ne sont pas moralement dépendants du concept de propriété. En effet, dans la loi de 1822, Martin's Act (et les suivantes) seuls les animaux qui appartiennent à un individu humain sont protégés.

Finalement, dans une société juste et démocratique, tous les droits seront reconnus. Ce qui n'est pas le cas dans une société capitaliste et compétitive, comme la société britannique de la fin du XIXe siècle. Le bien-être humain y est déjà notoirement bafoué, alors comment envisager un bien-être animal ?

Le fondement de la réflexion et du militantisme saltien, c'est ce qu'il nomme « l'humanitarisme », l'idéal qui se préoccupe du bien-être de tous (à la différence de la philanthropie qui ne se préoccupe que du bien-être humain).

Salt propose deux méthodes de réforme pour que cet idéal devienne réalité :

* l'instruction, mais pas seulement des enfants (aussi des scientifiques, des religieux, des philosophes, des hommes de lettres). Il ne faut pas dissocier l'humanisme de l'humanité (au sens « humanitarisme ») car si la sagesse et la raison sont des vertus importantes, elles ne sont rien sans l'amour et la fraternité. Il est important selon Salt de ne pas s'attarder sur les railleries et sur les attaques de prétendue sentimentalité qui pointent de toutes parts, ce ne sont que des prétextes.

* la législation. Elle doit avoir une visée préventive et permet aussi de consigner le sens moral de la communauté. Elle ne doit pas se limiter à la sphère privée.

Il est aussi important, pour la moralité humaine en elle-même, que les droits des animaux soient pris en compte.

En somme, l'humanitarisme universel de Salt défend l'idée qu'il n'y a pas de différence de fond entre les humains et les animaux, qu'il est impossible d'ériger entre eux une démarcation absolue, avec d'un côté des personnes, de l'autre des choses. Les animaux sont doués d'intelligence, à différents degrés, ils ont donc des droits, comme les humains, si l'on fonde le concept de droit sur les capacités à ressentir la douleur ou sur l'intelligence. Il précise en guise de rappel que les droits animaux proposés sont limités, qu'ils sont conditionnels et non absolus (par exemple : on aura le droit de se défendre et même de tuer si un animal ou un humain agressif s'attaque à nous).

Concrètement, il faut étendre les lois existantes et en créer d'autres : contre les transports (notamment maritimes), contre les abattoirs privés, contre la vivisection, et en faveur des animaux dits « nuisibles ».

En définitive, et nous conclurons cette présentation synthétique de l'ouvrage de Salt et sa réflexion contre l'anthropocentrisme sur ces deux citations toujours d'actualité, plus d'un siècle après la publication de Animals' Rights :

Il est grand temps de se préoccuper de la question du bien-être animal, selon un principe rationnel et éclairé, d'arrêter de passer ainsi vainement d'un extrême à l'autre : de l'indifférence absolue d'une part à des élans de compassion spasmodiques et partiels de l'autre. (p. 105)

Le seul moyen de se prémunir contre les accusations de « sensiblerie » et d'adopter une position cohérente à l'égard des droits humains et animaux est de cultiver un esprit général de justice universelle (et non pas de « pitié ») pour tous les êtres vivants. (p. 27)

Plus globalement, pour conclure sur cette présentation de Salt et de son engagement pluriel, citons aussi la synthèse à laquelle il aboutit dans The Creed Of Kinship (titre de l'un de ses derniers ouvrages qu'on pourrait traduire par Le credo de la parenté universelle). Ses principes sont :

1. Que notre société « civilisée » ne l'est pas vraiment, que de nombreux progrès sont encore à accomplir pour abolir la sauvagerie ;

2. Que le fondement de toute morale doit être le sentiment de parenté avec toutes les créatures sensibles ;

3. Que le bien-être humain n'existera jamais tant que la pauvreté et la richesse ne seront abolies ;

4. Que les guerres perdureront tant que le patriotisme durera ;

5. Que les droits des animaux doivent être pris en compte. Que la chasse, la vivisection, le régime carné ne sont pas compatibles avec une vie civilisée ;

6. Que la libre pensée est essentielle au progrès et que la religion de l'avenir sera celle qui se fonde sur le credo de la parenté universelle, que les humains sont irrémédiablement liés aux autres créatures.

Malgré l'échec de son organisation, malgré l'immense résistance que ses idées rencontrèrent, Salt n'a jamais perdu son optimisme. Il avait compris que l'on doit exiger beaucoup pour obtenir peu, que l'on n'obtiendra vraisemblablement pas gain de cause de notre vivant, mais que notre tâche demeure malgré tout importante, même si elle n'aboutit que dans cent, mille ou dix mille ans.

[1] La précision s'impose car en français, le terme a un sens péjoratif ( « utopiste »). En anglais, et dans l'esprit de Salt, ce n'était bien sûr pas le cas. La traduction est donc un peu maladroite.

[2] Créée en 1824, la Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals, équivalent britannique de notre SPA, a suivi de deux ans la première loi qui protégea certains animaux en Grande Bretagne : Martin's Act.

[3] La plupart virent le jour dans les années 1870.

[4] La Société Végétarienne fut elle fondée en 1847.

[5] Voici un passage d'une de ses autobiographies (Seventy Years Among Savages) qui éclaire encore sa définition de l'humanitarisme : « Ce n'est pas simplement une expression de sympathie avec la souffrance ; c'est le refus de toute forme de tyrannie et d'irrespect, qu'il s'agisse d'infliger des souffrances aux créatures sensibles, ou d'actes de vandalisme qui détruisent la beauté naturelle de la terre. » D'après Salt, il n'est pas légitime de détruire les plantes gratuitement. On ne devrait jamais cueillir les fleurs sauvages et on ne devrait cueillir les autres que dans la limite de nos besoins.

[6] Précisons que la Ligue n'acquit jamais une influence considérable de toutes façons. On peut souligner néanmoins qu'elle a contribué à faire adopter deux lois : une loi de réforme pénale en 1898, et une loi interdisant l'utilisation des plumes d'oiseaux rares dans la mode. Par ailleurs, c'est la Ligue qui a permis au débat autour de la chasse de prendre de l'ampleur.

[7] Dans les citations, nous ferons référence à l'édition britannique de 1980, Londres : Centaur Press, préfacée par Peter Singer.