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Où nous sommes dépend de là d’où nous venons

Les origines du clivage bien-être animal / droits des animaux

Traduit de l’américain par Marceline Pauly

Conférence donnée le 4 octobre 2008, à l’occasion du Compassionate Living Festival organisé par l’Animals and Society Institute et la Culture and Animals Foundation. Il a été publié dans le numéro 8 (hiver 2011-2012) de la revue en ligne Critical Society sous le titre « Where You Are Depends on Where You’ve Been : The Origins of the Animal Rights/Animal Welfare Divide ». Nous remercions l’auteur d’avoir autorisé la traduction et la publication de ce texte dans les Cahiers antispécistes.

Cet article est téléchargeable en pdf.

La Rédaction

[…]

À propos des mots

Avant de commencer, quelques précisions au sujet du vocabulaire Je n'emploierai pas « droits des animaux » dans son sens technique impliquant l'acceptation de la philosophie des droits naturels et de l'éthique déontologique, je l'utiliserai plutôt pour signifier la croyance qu'il existe une parité morale entre les êtres humains et les animaux non-humains. Pour la plupart des gens, y compris pour moi, cela veut dire qu'exploiter et tuer des animaux pour notre profit est immoral et devrait être contraire aux lois et condamné par la société. C'est dans ce sens que l'expression « droits des animaux » a généralement été comprise, tout au moins depuis la campagne novatrice menée en 1976 par Henry Spira contre le laboratoire expérimentant sur les chats du Museum d'Histoire naturelle et, jusqu'à aujourd'hui, c'est dans cette acception élargie que « droits des animaux » est communément employé dans le débat public.

J'emploierai « bien-être animal » pour signifier la croyance selon laquelle les êtres humains jouissent d'une priorité morale sur les animaux et peuvent, par conséquent, les exploiter et les abattre à leur profit, mais qu'ils ne doivent pas leur infliger des souffrances qui ne sont pas inhérentes à leur utilisation. Ainsi, les tenants du bien-être animal jugent parfois injustifiées certaines utilisations des animaux au motif vaguement utilitariste que la souffrance infligée est hors de proportion avec les bénéfices qui en découlent. Depuis le début du mouvement pour le bien-être animal moderne, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, cela a été la signification généralement admise du terme « bien-être animal ».

Il existe un mythe qui voudrait que le bien-être animal soit une philosophie ancienne et consacrée, remontant loin dans l'histoire, tandis que les droits des animaux seraient un nouveau venu, qui aurait surgi il y a une trentaine d'années seulement. Ce mythe est infondé. La notion de droits des animaux est très ancienne – plus vieille, en réalité, que celle de bien-être animal.

UNE MÊME MORALE

L'idée qu'exploiter et tuer des animaux non humains pour notre profit est immoral et devrait être interdit par la loi et condamné par la société est apparue il y a environ 3000 ans, en tant que partie intégrante du mouvement qui a donné naissance à l'idée que le meurtre des êtres humains est immoral et devrait être interdit et condamné par la société. Pour exprimer cela de façon anachronique mais exacte : les droits des animaux et les droits des humains sont nés simultanément du même mouvement. Les anciens sages qui ont créé nos conceptions morales appliquaient une seule norme éthique globale et cohérente aux êtres humains et aux animaux non-humains fondée sur la sentience, ou plus précisément, sur la capacité à souffrir. Les droits des animaux et les droits des humains étaient, à l'origine, les applications strictement égales d'un même principe.

C'est arrivé presque simultanément dans trois endroits différents – Inde, Israël et Grèce – (bien qu‘Israël, au moins d'après les documents qui subsistent, semble avoir été le premier) au cours de la période éminemment fertile et créative que Karl Jaspers a surnommé « l'Âge axial », à peu près entre 800 et 200 ans avant notre ère, durant laquelle la pensée humaine a pivoté, comme tournant sur un axe, pour s'engager dans une direction entièrement nouvelle, et suivre une trajectoire qui – je l'espère – n‘est pas encore terminée.

L'Inde

En Inde, l'Âge axial a vu naître le Mouvement du renoncement, dans lequel les chercheurs spirituels renonçaient aux plaisirs et aux passions du monde, se retiraient dans la forêt pour vivre une vie de méditation et de contemplation et passaient de l'observance des rituels et des sacrifices destinés à apaiser ou implorer les dieux, à la recherche d'un mode de vie basé sur le principe du respect de la sentience de tous les êtres sensibles. La compassion fondée sur l'empathie est devenue le principe moral directeur du Mouvement du renoncement.

Le jaïnisme

C'est Vardamana Mahavira, fondateur du jaïnisme, qui a donné le ton du Mouvement du renoncement. Le principe moral directeur du jaïnisme est celui énoncé par le Seigneur Mahavira selon lequel « le refus de nuire est la loi suprême » – Ahimsa paramo dharma. « Il en est, pour ceux que vous avez l'intention de tuer, comme il en serait pour vous » dit-il à ses disciples, « Il en est, pour ceux que vous avez l'intention de tyranniser, comme il en serait pour vous. Il en est, pour ceux que vous avez l'intention de tourmenter, comme il en serait pour vous. Une personne qui vit selon ces principes ne tuera ni n'encouragera autrui à tuer ». En d'autres mots, « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu‘on te fasse », ce qui est, en fait, un excellent résumé de la moralité de l'Âge axial. Dans les instructions que donne Mahavira concernant le moyen de mettre ses principes en pratique, il est dit formellement qu'elles s'appliquent à nos relations avec tous les êtres sentients, et pas seulement avec les autres humains. « On ne doit tuer, ni traiter avec violence, ni insulter, ni tourmenter, ni pourchasser aucune sorte d'être vivant ». Jusqu'à ce jour, le jaïnisme est de toutes les religions – quel que soit le nombre de leurs fidèles ou leur influence – la plus invariablement et unanimement végétarienne.

Le bouddhisme

Siddhartha Gautama, plus connu sous le nom de Bouddha, était un jeune homme contemporain de Seigneur Mahavira, originaire de la même région du nord-est de l'Inde. Le Bouddha a épousé le principe d'ahimsa du vieux professeur – le refus de nuire ou la non-violence, sa doctrine du « Ne fais pas à autrui » et l'application de ces principes à tous les êtres vivants, humains et non humains, de façon égale. « Tous les êtres tremblent devant le danger, tous craignent la mort » rappelait-il à ses disciples. « Lorsqu'un homme prend cela en considération, il ne tue ni n'encourage à tuer ». L'enseignement éthique bouddhiste, à l'instar de l'enseignement jaïn, emploie généralement les termes « êtres sentients » ou « êtres vivants », plutôt que « êtres humains », une utilisation délibérée dont l'intention est d'appliquer les mêmes principes éthiques à notre traitement des êtres humains et des animaux non humains.

De même, le principal précepte bouddhiste « Ne tue pas » a toujours été compris comme concernant les animaux aussi bien que les humains ; ce n'est pas et cela n'a jamais été un sujet de controverse. Répondant à une question sur la consommation de viande, le Bouddha a dit : « Je n'ai permis à personne de manger de la viande, je ne le permets pas et ne le permettrai jamais. » Appliquant, là encore, la même éthique aux humains et aux animaux, le Bouddha a interdit à ses disciples de participer à une occupation qui cause du tort aux autres, qu'ils soient humains ou animaux, y compris à la fabrication et au commerce d'armes, de poisons, de boissons alcoolisées, aux professions de boucher, de chasseur, de charmeur de serpents, ainsi qu'à l'élevage et à la vente d'animaux à quelque fin que ce soit. Comme Mahavira, le Bouddha défendait à ses disciples de prendre part aux sacrifices d'animaux.

L'hindouisme

L'hindouisme de l'Âge axial a suivi le jaïnisme et le bouddhisme en adoptant une morale unique, envers les humains et les animaux, basée sur l'ahimsa. Comme souvent dans l'ancien monde, les questions portaient sur la consommation de viande et le sacrifice. Le Mahabharata, la grande épopée hindoue de l'Âge axial, nous dit : « Ne fais pas aux autres ce qui, à toi, te causerait de la peine ». Sur la consommation de viande, le Mahabharata est on ne peut plus clair : « La viande des autres animaux est pareille à la chair de votre propre fils. » L'attitude de ce que l'on pourrait appeler « l'hindouisme ultérieur », à partir de l'Âge axial, est résumée dans un texte populaire, appelé le Thirukkural, écrit vers 200 avant notre ère environ : « Lorsque qu'un homme réalise que la viande est la chair dépecée d'une autre créature, il doit s'abstenir d'en manger. »

La Grèce classique

Dans la Grèce antique, le concept d'une morale unique pour les humains et les animaux a été introduit par le philosophe, prophète religieux, mathématicien, géomètre et musicologue Pythagore de Samos, aux alentours de 530 avant notre ère. Pythagore a rejeté le sacrifice des animaux et introduit le végétarisme dans le monde classique. Le végétarisme de Pythagore était une expression de la compassion envers tous les êtres sentients. Ovide a capturé cet aspect de la doctrine pythagoricienne en attribuant à son créateur ces mots : « Quel crime n'est ce pas d'engloutir des entrailles dans ses entrailles, d'engraisser son corps avide avec un corps dont on s'est gorgé et d'entretenir en soi la vie par la mort d'un autre être vivant ! ». Dans sa défense du végétarisme de Pythagore, l'essayiste gréco-romain Plutarque a dit : « Pour un peu de chair, nous leur ôtons la vie, le soleil, la lumière et le cours d'une vie préfixé par la nature. »

L'ancien Israël

S'agissant de l'ancien Israël, d'avant l'Âge axial, ce que l'on pourrait nommer le « judaïsme officiel », la religion pratiquée par l'élite politique et religieuse et la majorité de la population, était une religion sacrificielle qui ne se préoccupait pas des animaux. Durant l'Âge axial, des réformateurs – plus particulièrement ceux désignés sous le nom de prophètes postérieurs : Esaïe, Jérémie, Osée, Amos et d'autres – ont lancé de vibrants appels pour qu'une même norme morale, basée sur la compassion, soit appliquée aux humains et aux animaux, et ils ont demandé la fin des sacrifices d'animaux. Deux exemples suffiront pour illustrer ceci.

Dans le livre d'Esaïe, Dieu dit au peuple : « Je ne prends aucun plaisir au sang des taureaux, des agneaux et des chèvres. Quand vous venez vous présenter devant Moi, qui vous demande de piétiner mes parvis ? […] Quand bien même vous multiplieriez les prières, Je n'écouterais pas. Vos mains sont couvertes de sang. » (Esaïe 1:11-15)

Dans le livre d'Osée, Dieu parle avec la même clarté. « Car Je désire la miséricorde et non le sacrifice, et la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes. » (Osée 6:6)

Pour apprécier pleinement ce que cela signifie, nous devons nous rappeler que dans les temps très anciens, et au moins jusqu'à l'époque du roi Saül, les juifs n'étaient autorisés à manger la viande d'un animal que s'il avait été offert en sacrifice. À un moment donné après la construction du temple de Salomon, cette exigence a été assouplie au point que les juifs ont été autorisés à manger de la viande aussi longtemps que les sacrifices continuaient d'être pratiqués dans le temple de Jérusalem, seul lieu où ils étaient permis. Mais jusqu'à la fin, le lien entre la consommation de viande et le sacrifice a été si fort que lorsque le Temple a été détruit par les Romains en l'an 70 de notre ère, mettant soudainement et définitivement un terme à la pratique du sacrifice, les rabbins qui reconstituèrent le judaïsme à la suite de cette catastrophe nationale débattirent sérieusement pour décider si la consommation de viande pouvait encore être permise. L'appétit l'emporta sur les scrupules, comme cela avait été le cas durant la captivité babylonienne.

La condamnation des sacrifices et l'appel à leur abolition étaient aussi des appels à l'abolition de la consommation de viande ; tout juif de l'Âge axial les aurait compris ainsi.

UN COMPROMIS UNIQUE

En Inde, le jaïnisme, le bouddhisme et l'hindouisme ont réussi à convertir au végétarisme et au refus des sacrifices d'animaux une minorité relativement importante de la population, et les deux ensembles de pratiques – droits des animaux d'un côté et exploitation et maltraitance sans restriction des animaux de l'autre – ont continué de coexister durant une bonne partie de l'ère moderne. Dans le monde classique, les notions de végétarisme et de droits des animaux ne concernaient que les membres de l'école pythagoricienne – qui n'ont jamais été nombreux – et quelques philosophes influencés par le pythagorisme - tels que les néo-platoniciens Plotin et Porphyre – et leurs élèves. Dans son ensemble, le monde gréco-romain a ignoré les souffrances des animaux non humains.

Dans le judaïsme cependant, les choses ont suivi un cours différent, ce qui aura un impact considérable sur le monde moderne. La doctrine selon laquelle nous avons les mêmes obligations morales envers les animaux qu'envers les humains s'est mêlée à l'ancienne croyance qui veut que nous n'ayons aucun devoir moral envers quelque animal que ce soit, pour créer une doctrine du compromis qui, au fil du temps, sera adoptée universellement au sein du judaïsme. Ce compromis soutient qu'en fait nous avons deux ensembles d'obligations éthiques : un premier ensemble très strict qui régit nos relations avec les autres humains ; et un second ensemble de règles plus lâches qui régit nos relations avec les animaux. Les rabbins qui ont créé le Talmud ont appelé cette doctrine Tsaar Baalei Hayim, ce qui signifie en gros « la souffrance des êtres vivants », l'idée étant qu'il est mal de causer des souffrances excessives ou inutiles aux animaux. Désigné aujourd'hui, de manière générale, sous le terme de « bien-être animal », c'est ce que j'appelle volontiers le Compromis biblique.

Plus précisément, le Compromis biblique soutient qu'il est moralement acceptable d'exploiter, de réduire en esclavage et d'abattre des animaux pour la nourriture, l'habillement, les sacrifices, et autres avantages jugés importants pour la vie de l'homme civilisé, à la condition que les animaux ne souffrent pas au-delà de ce qui est inhérent à leur utilisation. Vous pouvez, par exemple, forcer un bœuf à tirer une charrue pendant de longues heures sous un soleil cuisant afin de pouvoir ensemencer vos champs, mais vous devez lui donner de l'eau, de la nourriture et du repos en suffisance. Selon les talmudistes, le fondement de la doctrine du bien-être animal est le verset 25:4 du Deutéronome : « Tu ne muselleras pas le bœuf qui bat le grain. » Museler un bœuf pendant qu'il battait le grain avait pour but de l'empêcher de manger des céréales, et ce commandement visait à épargner au bœuf les souffrances physiques et psychologiques d'être tenté par une délicieuse nourriture située à quelques centimètres à peine de son museau sans pouvoir la manger.

À présent, je vais quitter un instant le domaine des solides faits historiques et me livrer à une conjecture sur la façon dont le principe de Tsaar Baalei Hayim a évolué. À notre connaissance, aucun des professeurs de l'Âge axial qui enseignaient qu'une même éthique devrait s'appliquer aux humains et aux animaux ne s'est opposé à l'asservissement de ces derniers pour le travail ou le transport. Comment cela a-t-il été possible, nous ne le savons pas vraiment, car aucun de ces professeurs n'a fourni de justification pour l'esclavage animal ; il semble qu'ils l'aient tout simplement accepté comme un fait acquis. Mais je pense que la réponse est double. Premièrement, la civilisation humaine, avant l'invention de la transmission mécanique, n'était pas viable sans le travail des animaux. C'est pourquoi l'abolition du travail animal est quelque chose d'inimaginable dans le contexte des sociétés préindustrielles. Il me semble que le mouvement des droits des animaux, pris dans le sens actuel, qui prône la fin de l'esclavage animal, tout autant que celle de l'élevage et de l'abattage des animaux pour la nourriture et les sacrifices, n'aurait probablement pas pu se développer avant que la révolution mécanique ne nous libère de la dépendance au travail des animaux, au cours de la période qui va de la fin du XVIIIe siècle au début du XXe siècle.

Deuxièmement, je crois que les sages de l'Âge axial ont regardé autour d'eux et constaté que chacun devait travailler dur pour subvenir à ses besoins et soutenir la société qui le nourrissait et le protégeait. Inconsciemment conditionnés par la complète dépendance des sociétés au travail animal, ils ne voyaient pas les animaux domestiques comme différents des êtres humains ; ils devaient, comme ces derniers, travailler pour leur subsistance et pour soutenir la société qui leur donnait nourriture et abri. Et ils ont appliqué les mêmes normes de traitement aux travailleurs animaux qu'aux travailleurs humains. Ils appliquaient, du mieux qu'ils le comprenaient, la même norme de traitement – la même éthique – aux humains et aux animaux.

Cela apparaît clairement dans ce passage de l'Exode : « Six jours durant tu feras ton travail, mais le septième jour tu cesseras toute activité, afin que se reposent ton boeuf et ton âne et que le fils de ton esclave et le serviteur étranger reprennent des forces. »

Progressivement, cette façon de voir les animaux utilisés pour le travail s'est étendue aux autres animaux, comme ceux utilisés pour la nourriture et le sacrifice, et Tsaar Baalei Hayim – le bien-être animal – devint le principe directeur du traitement de tous les animaux par les juifs. La maltraitance sans limite des animaux et l'application d'une même norme morale aux humains et aux animaux en sont venues à disparaître du monde juif pour être remplacées par le Compromis biblique. La société juive appliquait une éthique envers les animaux non humains, ce qu'aucune autre société dans son ensemble n'avait fait, mais cette norme morale était inférieure à celle qui était appliquée aux êtres humains. C'était la philosophie même du Compromis.

LE CHRISTIANISME REJETTE LE COMPROMIS

Curieusement, le christianisme n'a pas adopté le Compromis biblique. Saint Paul, qui a été responsable, pour une grande part, de la création du christianisme en tant que religion des gentils indépendante du judaïsme, a rejeté explicitement Tsaar Baalei Hayim et accepté la vision gréco-romaine – issue d'Aristote et des stoïciens – qui veut que nous n'ayons pas d'obligations morales envers les animaux. Paul cite le verset du Deutéronome qui interdit de museler un bœuf lorsqu'il bat le grain, et demande avec mépris : « Dieu se soucie-t-il des bœufs ? Cela n'a-t-il pas plutôt été écrit pour nous ? Certainement, c'est pour nous que cela a été écrit. » Et il poursuit en interprétant le verset comme une allégorie signifiant que les prédicateurs devraient être payés pour leur prédication. Après Aristote et Paul, les grands théologiens du monde médiéval, saint Augustin et saint Thomas d'Aquin, enseigneront que nous n'avons aucun devoir direct envers les animaux.

Au quatrième siècle, le christianisme est devenu la religion officielle de l'Empire romain, entraînant l'éradication forcée du pythagorisme et de toutes les autres religions – excepté le judaïsme, qui était persécuté mais autorisé à survivre en raison du statut unique des juifs aux yeux des chrétiens, de premier peuple élu et bénéficiaire de l'Ancienne Alliance.

Le christianisme a aboli le sacrifice animal, non par compassion pour les animaux, mais plutôt en raison de la croyance chrétienne qui veut que le sacrifice du fils unique de Dieu a remplacé, définitivement, toutes les autres formes de sacrifice et rendu ceux ordonnés dans la Bible hébraïque illégitimes. Mais le christianisme a rejeté aussi, comme je viens de l'observer, le Compromis biblique. À partir du quatrième siècle jusqu'à la Réforme protestante plus de mille ans plus tard, il n'y a pas eu de défense des animaux significative dans l'Europe chrétienne.

LA REFORME PROTESTANTE RESTAURE LA PROTECTION ANIMALE EN EUROPE

Lorsque la Réforme protestante a brisé le monopole de l'église catholique sur la vie intellectuelle européenne, les penseurs protestants ont commencé à consulter directement la Bible pour y trouver une ligne de conduite morale au lieu de compter sur le magistère – l'autorité doctrinale – de l'Église pour leur expliquer le message de la Bible. C'est là qu'ils ont découvert le Compromis biblique. Jean Calvin, par exemple, enseignait explicitement les deux éléments du Compromis, disant à ses disciples que Dieu avait mis les animaux sur terre pour que nous les mangions, mais que cette bénédiction s'accompagnait de la responsabilité de les « utiliser avec douceur ». Quant à Luther, adepte de saint Paul, il a rejeté le Compromis biblique, mais il appartenait à une petite minorité sur cette question.

La première incorporation du Compromis biblique dans le droit occidental se trouve dans le code juridique de la colonie de la baie du Massachusetts – dite « Corps des libertés du Massachusetts » – écrit en 1641 par un ecclésiastique puritain nommé Nathaniel Ward. « Nul n'exercera un quelconque acte de cruauté ou de tyrannie envers une bête que l'homme a coutume de détenir pour son usage ». Nous avons ici, exprimé de façon très succincte, les deux éléments du compromis, le droit d'exploiter les animaux dans notre propre intérêt, et la responsabilité concomitante de le traiter avec autant de douceur que leur usage le permet.

Mais c'est en Angleterre, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, que le militantisme moderne pour la protection animale – sous forme de défense du bien-être animal – s'est tout d'abord développé.

À présent, je souhaiterais ouvrir une petite parenthèse. Il y a eu un courant de sensibilisation aux droits des animaux en Angleterre qui a commencé au début du XIXe siècle (et plus tard en Amérique), issu de l'enseignement d'Emmanuel Swedenborg, le mystique protestant suédois du XVIIIe siècle. Swedenborg enseignait que la Chute du jardin d'Éden avait été provoquée par le pêché que constitue le fait de manger de la viande. Malgré cela, il n'exigeait pas de ses disciples qu'ils soient végétariens. Parmi les personnes influencées par Swedenborg et qui ont pratiqué et enseigné le végétarisme, il y a eu William Blake, Percy et Mary Shelley, et William Cowherd, qui a fondé l'Église Biblique Chrétienne en 1809, laquelle a été la première organisation à promouvoir le végétarisme en Europe depuis les anciens pythagoriciens, par compassion pour les animaux, au moins en partie. Mais ils ont eu moins d'influence sur le mouvement des droits des animaux que sur le mouvement végétarien, plus vaste, aussi ne m'étendrai-je pas sur eux, faute de temps.

En 1772, un prêtre anglican nommé James Granger a prononcé un sermon intitulé « An Apology for the Brute Creation or Abuse of Animals Censured » [Apologie de la création animale – Condamnation des mauvais traitements envers les animaux] dans lequel il condamnait la cruauté envers les animaux, particulièrement les chevaux et les chiens, reprenant à son compte une formulation du Compromis biblique trouvée dans le livre des Proverbes 12:10 : « Le juste a soin de l'âme de sa bête. » Dans une postface à l'édition du texte, le révérend Granger note que ses paroissiens ont vu dans ce sermon la preuve que leur pasteur avait perdu l'esprit.

HUMPHREY PRIMATT TENTE DE CONCILIER L'INCONCILIABLE

Il appartiendra à un autre prêtre anglican, le révérend Humphrey Primatt, de porter le bien-être animal à l'attention d'un plus large public, en donnant une formulation occidentale moderne au Tsaar Baalei Hayim. En 1776, il publie un petit livre intitulé The Duty of Mercy and the Sin of Cruelty to the Brute Animals [Le devoir de miséricorde et le pêché de cruauté envers les animaux]. Dans ce livre, Primatt dit clairement que les humains ont le droit, conféré par Dieu, d'utiliser les animaux pour la nourriture, les travaux, le transport ou à d'autres fins. Mais il est tout aussi catégorique sur le fait que ce don s'accompagne de la responsabilité de traiter les animaux avec autant de douceur que le but de leur exploitation le permet.

Il est fascinant, pour moi tout du moins, de réaliser que Primatt semble avoir tenté un retour vers l'idée originelle, issue de l'Âge axial, d'une morale unique pour les humains et les animaux. « Que cela vous soit une règle invariable » admoneste-t-il, dans la phrase la plus fréquemment citée de The Duty of Mercy : « Partout et toujours, agir envers les autres comme vous voudriez qu'on agisse envers vous dans leur situation. » Comment Primatt a-t-il pu dire cela et défendre l'emprisonnement et l'abattage des animaux pour la nourriture et le cuir ? Humphrey Primatt était un membre fortuné de l'aristocratie terrienne qui élevait, pour les abattre, des animaux sur son domaine. Assurément, s'il avait été dans la situation de ses poulets, bovins et cochons, il aurait préféré ne par avoir la gorge ou la tête tranchées pour offrir du rôti de porc ou du poulet frit pour le repas dominical de quelque pasteur. Et pourtant, il semble que cette idée ne lui vint jamais à l'esprit. Pourquoi ?

Je pense que la Bible est la réponse. Estimant que la Bible est la révélation véritable et infaillible de Dieu, Primatt – comme les autres membres du clergé protestant qui ont introduit le bien-être animal dans le monde moderne – croyait que le Compromis biblique est la volonté de Dieu, et que ses deux aspects constituent des commandements divins auxquels nous devons obéir. Il a eu suffisamment de compassion envers les animaux pour leur appliquer, avec audace, la règle d'or – et croyez-moi, en 1776, c'était extrêmement audacieux – mais sa foi en la Bible était plus forte que sa compassion, aussi a-t-il trouvé un moyen de se persuader que l'on pouvait tuer des animaux pour satisfaire ses propres appétits tout en les traitant comme on voudrait être soi-même traité si l'on était dans leur situation.

Il l'a fait en se persuadant que les animaux vivent dans un éternel présent. Dans The Duty of Mercy, il nous dit que les animaux n'ont la notion ni du passé ni de l'avenir et que, par conséquent, la mort ne signifie rien pour eux. Puisqu'ils ne peuvent anticiper les joies ou les souffrances futures, on ne leur cause aucun tort en les tuant. Vous ne pouvez nuire à un animal qu'en lui causant une souffrance dans le présent, et pas en lui ôtant la vie. C'est l'illusion sur laquelle repose la philosophie du bien-être animal. Finalement, que ce soit sous forme explicite ou implicite, c'est ce qui, fondamentalement, justifie que l'on applique des normes morales différentes envers les animaux et les humains.

Cette idée étrange qui veut que les animaux soient dépourvus de sens du futur et vivent dans un présent éternel est contredite par nombre de données empiriques facilement observables – les chiens attendant à la porte lorsque l'heure est venue pour leur compagnon humain de rentrer du travail, par exemple. Et pourtant, elle a été reprise par Jeremy Bentham, ce qui l'a conduit à affirmer que tuer sans douleur des animaux pour l'alimentation humaine n'était pas moralement répréhensible, une prise de position dont se feront l'écho, deux siècles plus tard, des militants pour la protection animale aussi différents que l'apologiste chrétien C. S. Lewis, Marie Hendrickx, théologienne au Vatican – connue pour refléter le point de vue de Benoît XVI – ou Peter Singer. Elle tire son origine d'une tentative pour surmonter l'insurmontable contradiction qui est au coeur du Compromis biblique.

C'est cette bibliolâtrie qui explique pourquoi la protection animale a été introduite dans le monde moderne sous l'angle du bien-être animal plutôt que sous celui des droits des animaux. Dans l'antiquité, la protection animale est née sous la forme des droits des animaux, et n'a régressé que plus tard, à l'intérieur du judaïsme, en bien-être animal. Mais à l'ère moderne, la protection animale a été un enseignement issu de la Bible, et cet enseignement a été le bien-être.

LEWIS GOMPERTZ ET LA RSPCA

Le livre The Duty of Mercy a incité un autre prêtre anglican, le révérend Arthur Broome, à considérer le bien-être animal comme un devoir chrétien, et finalement à en faire son principal apostolat. En 1824, le révérend Broome a réuni un groupe de réformateurs sociaux de premier plan, dont Richard Martin (abolitionniste et défenseur des pauvres, des catholiques et des animaux) pour former la Society for the Prevention of Cruelty to Animals. En 1840, cette organisation recevait le patronage de la Reine Victoria, devenant la Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals. Juste deux années plus tôt, en 1822, Martin avait présenté le premier projet de loi en faveur du bien-être animal à avoir été adopté par le Parlement britannique, ou par tout autre organe politique d'ailleurs, à l'exception du Corps des libertés du Massachusetts. Et la SCPA s'est donné pour tâche de faire appliquer la loi de Martin en envoyant devant les tribunaux des personnes qui maltraitaient des animaux.

Mais la SCPA se consacrait aux deux éléments du compromis. Martin, bien qu'il fût un défenseur des animaux éloquent, était passionné de chasse, comme l'étaient les autres fondateurs de la Société. Et à une exception près, tous mangeaient de la viande. L'exception était Lewis Gompertz, le seul fondateur de la RSPCA à ne pas être chrétien. Gompertz était juif, et c'est au seul dirigeant juif de la RSPCA qu'il appartiendra de rejeter le Compromis biblique qui était, à l'origine, une création juive. Gompertz était un végane qui refusait de monter dans les véhicules tirés par des animaux, ce qui implique qu'à chaque fois qu'il allait à Londres, il devait marcher à pied, au moins jusqu'aux deux dernières années de sa vie, quand il a été trop malade pour sortir souvent et s'éloigner beaucoup de chez lui. (Gompertz est mort en 1865, et le métro de Londres n'a pas ouvert avant 1863). Lorsqu'il voyageait en dehors de Londres, Gompertz devait marcher jusqu'à sa destination, à partir de la gare la plus proche. Il considérait la chasse comme de la barbarie pure et il l'attaquait en toute occasion. Pour autant que je sache, Lewis Gompertz a été le premier défenseur des animaux dans l'histoire à condamner leur utilisation pour le travail et les transports. Lewis Gompertz appliquait les mêmes normes éthiques aux animaux et aux humains, et ce n'est pas trop dire qu'il a été le premier militant pour les droits des animaux du monde moderne.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le mouvement de protection animale a porté son attention sur la vivisection. Frances Power Cobbe, réformatrice sociale aisée, a fait campagne quarante années durant pour l'abolition de la vivisection, mais critiquait vigoureusement le végétarisme, le jugeant contraire à la loi de Dieu telle que décrite dans la Bible. A partir des années 1860 jusqu'aux années 1890, Cobbe a été la figure de proue du mouvement pour le bien-être animal.

EN ANGLETERRE LES DROITS DES ANIMAUX SONT VENUS D'INDE

En 1757, Robert Clive établit les bases du Raj britannique en Inde. Des milliers d'administrateurs, de soldats, de missionnaires, d'hommes d'affaire, de techniciens et de touristes britanniques ont essaimé dans le sous-continent. Et dans un flux sans cesse croissant, des milliers d'étudiants indiens – comme Mohandas Gandhi à la fin du XIXe siècle – se sont rendus en Angleterre pour faire des études supérieures ou acquérir une formation professionnelle. Pendant la dernière moitié du XVIIIe siècle et la totalité du XIXe, l'Angleterre s'est ouverte à la littérature, la philosophie et la religion indiennes – y compris aux concepts d'ahimsa et d'égalité morale entre humains et animaux.

Après la mort de Lewis Gompertz en 1865, le témoin des droits des animaux est passé à Anna Kingsford et à Annie Besant, toutes deux férues de traditions mystiques indiennes – bien que plus tard Kingsford se soit tournée vers le mysticisme occidental. Besant a vécu de nombreuses années en Inde, où elle est morte en 1933 ; elle a été l'amie et le premier mentor du mystique hindou J. Krishnamurti et elle a consacré beaucoup de temps et d'énergie à promouvoir l'indépendance de l'Inde. Kingsford et Besant ont fait campagne contre la consommation de viande et la vivisection.

Toutefois, c'est Henry Salt – né en Inde, mais élevé et éduqué en Angleterre – qui a défendu avec le plus d'éloquence et d'efficacité la cause d'une seule éthique pour les animaux et les humains, un principe moral fondé sur l'ahimsa. Le livre de Salt Les droits de l'animal considérés dans leur rapport avec le progrès social [Animals' Rights Considered in Relation to Social Progress], paru en 1892 [3]présente nombre d'arguments utilisés aujourd'hui pour défendre les droits des animaux. Et Gandhi attribuait à l'essai antérieur de Salt A Plea for Vegetarianism [Plaidoyer pour le végétarisme] l'origine de sa conviction qu'une alimentation végétarienne était la base d'une vie éthique. Salt appelait sa philosophie de la non-violence envers les humains et les animaux « l'humanitarisme » et son Humanitarian League a été active jusqu'en 1920, lorsque l'âge et la détérioration de sa santé l'ont forcé à réduire son activité. Il existe une photographie très touchante de Henri Salt âgé assis à côté de son ami de longue date le Mahatma Gandhi lors du meeting de la Société végétarienne de Londres, en 1931, durant laquelle Gandhi a prononcé son célèbre discours « The Moral Basis of Vegetarianism » où il défend l'idée que c'est la préoccupation morale pour la souffrance et la mort des animaux, et non pour la santé humaine, qui constitue le fondement approprié d'un style de vie végétarien.

Le point culminant de cette tradition a été la création de la Vegan Society en 1944 par Donald Watson, qui a affiné et développé la philosophie saltienne du pacifisme et de l'ahimsa envers les humains et les animaux – bien que dans un premier temps, Watson, esprit libre et l'un des plus grands visionnaires spirituels de l'histoire, semble avoir élaboré les principes fondamentaux de sa philosophie de façon indépendante.

En 1965, la romancière Brigid Brophy, militante pacifiste, et défenseuse des droits des gays et des lesbiennes, a écrit un long article dans le Sunday Times prônant les droits des animaux. Au début des années 1970, le philosophe Peter Singer, le psychologue Richard Ryder, le théologien Andrew Linzey et quelques autres amis ont constitué l'informel « Oxford Group » qui a commencé à développer des arguments philosophiques, sociologiques et théologiques en faveur des droits des animaux, lesquels ont attiré l'attention d'une plus large audience. Le mouvement pour les droits des animaux moderne était né, et la suite n'appartient pas encore à l'histoire mais fait toujours partie de l'actualité.

A propos de l'auteur

Norm Phelps est un militant américain des droits des animaux. Il est membre de l'Institute for Critical Animal Studies (ICAS) et membre fondateur de la Society of Ethical and Religious Vegetarians (SERV). Il est l'auteur de The Longest Struggle : Animal Advocacy from Pythagoras to PETA ; The Great Compassion : Buddhism and Animal Rights, The Dominion of Love : Animal Rights According to the Bible et de Changing the Game : Why the Battle for Animal Liberation is So Hard and How We Can Win It.

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[3] Pour l'édition française : ed. H. Welter, 1914 (NdT).