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La pêche : une vraie boucherie

Le texte de Joan Dunayer sur les poissons qui est paru dans le numéro 1 des CAL m'a beaucoup impressionné. Je croyais jusqu'alors pourtant bien comprendre la panique et la souffrance de ces êtres empalés sur un hameçon par le palais ou l'estomac, puis s'asphyxiant plus ou moins rapidement. Je croyais bien aussi m'imaginer les centaines de milliers de poissons remontés dans des filets et laissés sur les ponts des navires le temps de les trier : les blessures, l'écrasement par la masse des autres, l'asphyxie. Et encore, sans doute, la peur panique. Mais ce texte m'a appris que mon imagination restait bien faible en regard de ce qu'il en est réellement, et m'a amené, justement, à diverses réflexions : autant la boucherie joue un grand rôle dans la vie des hommes, et tient une grande place dans notre univers symbolique et imaginaire, autant la pêche ne nous évoque pas grand chose. Autant la chasse est perçue comme une activité virile, au sens d'une activité guerrière, d'un sport sanglant, autant la pêche de loisir, par contre, semble être l'activité pacifique par excellence, qui ne fait de mal à personne. Elle est pourtant aussi une activité virile (ce sont pratiquement uniquement des hommes qui pêchent), mais où la virilité s'exprime surtout comme assurance tranquille, nonchalance, calme serein. Alors que la chasse évoque une tragédie, et semble même pouvoir représenter le tragique de la vie, la pêche nous évoque le calme tranquillet de la cueillette, les poissons n'éveillant guère dans notre imaginaire culturel que l'image de fruits que nous fournit avec prodigalité Mère Nature.

C'est que, tout comme l'agriculture, la chasse et la pêche sont réputées comme les activités qui nous maintiennent par excellence « en contact avec la nature ». Mais de façon toute différente dans chaque cas, où ce n'est pas du tout le même rapport symbolique à la nature qui s'exprime.

Dans nos représentations courantes d'hommes des sociétés occidentales, les rapports entre l'humanité et la nature et les rapports hommes/femmes ont toujours été fortement analogiques [1]. En ce qui concerne l'agriculture, le rapport de l'Homme à la nature renvoie à celui de l'homme à son épouse, à cette nature fertile qu'il ensemence et qui au terme d'une gestation lui rendra son bien arrivé à maturité. La chasse (et la domestication), par contre, évoque symboliquement la guerre que mènent et ont mené les hommes contre la nature et ses forces inquiétantes, que ce soit pour s'en défendre ou pour l'apprivoiser, lui arracher péniblement ou « sadiquement » un certain confort, un certain luxe. La nature est ici dans le rôle d'une marâtre, ou d'une jeune fille insoumise, qu'il faut dompter, dominer ou apprivoiser par la ruse : la Nature qu'il faut s'approprier, parce qu'elle vit de sa vie propre, indifférente ou hostile aux hommes. C'est l'image de la conquête de l'Ouest, telle que nous sommes habitués à la voir : les trappeurs précédant les colons fermiers, dans une lutte sans merci de la civilisation contre une Nature vierge.

La pêche, elle, représente l'antithèse de la chasse : une relation harmonieuse, édenique, avec la Nature. Celle-ci se fait mère nourricière, affectueuse et attentionnée, qui pourvoit avec sollicitude aux besoins des hommes. Et les poissons sont à l'univers aquatique ce que les fruits et les plantes sauvages sont à la terre : on les cueille, ils sont ce cadeau que la Nature met avec bienveillance à notre libre disposition.

Et ils perdent, à ce petit jeu de représentations mythologiques, toute réalité autre que symbolique. Sans doute, leur morphologie différente, leur habitat différent du nôtre, ont-ils permis cet éloignement extrême, cette étrangéité absolue où nous les laissons, et qui semble bien leur refuser toute vie imaginable, et tout intérêt de notre part.

Nous pouvons nous projeter intuitivement dans les mammifères, et plus généralement dans les animaux terrestres et à sang chaud : les imaginer semblables à nous-mêmes, et par contrecoup, laisser venir à nous l'imagination nous raconter leur point de vue. Nous pouvons - et le faisons parfois - nous « mettre dans leur peau ». La chasse est un affrontement où le chasseur traque et cherche à courber sous son joug (qu'il s'agisse de capturer ou de mettre à mort) un adversaire qui lui résiste, et auquel il reconnaît donc une existence particulière, proche à bien des égards de la nôtre. Et l'élevage et le dressage des animaux domestiques offrent trop de parallèles avec l'éducation des petits humains pour que nous puissions éviter de nous glisser involontairement dans leur situation. C'est pourquoi ni la chasse ni la boucherie ne sont des pratiques perçues comme anodines, mais bien des pratiques où s'affirme une volonté de domination, c'est-à-dire, une volonté d'écraser l'autre, pour bien nous prouver que nous ne sommes pas lui, que nous sommes autres, radicalement autres, « par nature » différents : pour nous prouver que nous sommes des hommes, avec toute la valeur associée à l'idée d'humanité, et non des bêtes. Que nous appartenons bien à l'Humanité, sans risque de ne plus savoir qui nous sommes, quel rôle nous sommes appelés à jouer, quelle est notre place (privilégiée, bien sûr) dans l'Ordre hiérarchique du monde. Cela, justement, parce que nous pouvons facilement nous assimiler aux animaux qui nous entourent, et que nous en refusons généralement la possibilité de façon panique.

Mais le problème se pose tout à fait différemment pour les poissons : il n'y a pas besoin de leur dénier une valeur dont on pressentirait qu'on pourrait la leur accorder, parce que les hommes ne se sentent pas en danger d'avoir à leur en accorder une, ne se sentent pas en danger de pouvoir s'assimiler à eux ; ils ne sont que fruits qu'on cueille, séparés de nous par un gouffre abyssal perçu comme définitif. Ils ne sont pas l'autre pôle d'une relation, pas plus que ne nous apparaissent comme tels les myrtilles, les pommes ou les coquillages.

Ces réflexions me sont venues de la lecture de l'article de Joan Dunayer, de m'être alors demandé : « comment se fait-il que je n'ai jusqu'alors pas apporté d'attention plus grande à ce que subissent les poissons, et même, plus généralement, que je n'ai pas montré une plus grande curiosité à ce qu'est leur vie dans les cours d'eau ou les mers ? »

Et la réponse est : parce qu'ils ne représentent rien dans mon imaginaire, n'y font relief sur rien. Si j'imagine des pêcheurs en haute mer, je les imagine s'affrontant au vaste océan et à ses forces démesurées, mais pas aux poissons. Le roman d'Hemingway où un homme lutte seul pendant des heures aux prises avec un espadon qu'il pêche s'appelle Le vieil homme et la mer, et non pas « Le vieil homme et l'espadon ».

C'est en réalisant cela que j'ai commencé à me demander si le problème de la pêche méritait bien que je ne lui accorde qu'une place secondaire dans mes préoccupations en regard de celui des animaux de boucherie. Et effectivement, selon S.F. Sapontzis [2], sont consommés chaque année aux États-Unis 4 à 5 milliards d'animaux de boucherie et plusieurs milliers de milliards de poissons, soit, pour chaque américain, environ 25 animaux de boucherie et plus de 12 500 poissons. Je ne sais pas si on peut reprendre tels quels ces chiffres, mais ils donnent certainement une image approchante de la situation en France, et montrent bien à quel point l'exploitation des poissons est la plus meurtrière. Et s'ils ne sont généralement pas maintenus leur vie durant dans de petites cages concentrationnaires, il reste que leur mort est fréquemment épouvantable, à la fois particulièrement douloureuse et lente.

Encore faut-il préciser que, de toute évidence, ces 12 500 poissons cités comprennent ceux, innombrables, qui, sous forme de farine, servent à l'alimentation des animaux de boucherie, des poules pondeuses... Ainsi, tout un secteur de la pêche industrielle consiste en la pêche minotière, dans laquelle les poissons capturés sont réduits en farine aussitôt en haute mer, sur les bateaux minotiers.

Si j'ai écrit ce petit texte, c'est que je sais que beaucoup de gens qui ne veulent plus manger de viande mangent des poissons, et que par ailleurs la lutte de libération animale est très peu axée, y compris dans les pays anglophones, sur le souci des poissons, alors que c'est leur exploitation qui semble pourtant la plus forcenée. Sans doute est-il plus « facile » de parler des animaux domestiques, terrestres, mais il serait désastreux pour les poissons que cela cache, ou rende mineur ou secondaire le problème de la pêche.

[1] En ce qui concerne les liens entre la domination des femmes et le discours « naturaliste », on peut notamment se rapporter à l'article de Colette Guillaumin, Pratiques du pouvoir et idée de Nature, paru en deux parties dans la revue Questions Féministes, n°2, février 1978 (L'appropriation des femmes) et n°3, mai 1978 (Le discours de la Nature), aux éd. Tierces.

[2] Morals, Reason, and Animals, Temple University Press, Philadelphia, 1987.