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La DUDA : dans l’intérêt de qui ?

Yves Bonnardel a analysé dans « Droits de l'animal, "version française" », CA n.2 (janvier 1992) cette « Déclaration Universelle des Droits de l'Animal » (DUDA) propulsée par la Ligue Française des Droits de l'Animal (LFDA). Rappelons ici ce qu'il en est de ce texte que tant de personnes louent, et tant d'autres décrient, comme le fin du fin de la protection animale [1].

Les animaux ? Oui, enfin, la Nature, quoi, les espèces, quoi.

De fait, la DUDA nous parle bien moins des intérêts des animaux individus sensibles que du « respect »... pour la vie en général, pour les espèces, la Nature, les écosystèmes, voire... pour le corps mort de l'animal. On y trouve toute la panoplie de la pensée humaniste et écologiste-défense animale. Dès la première phrase du pompeux « Préambule » -

Considérant que la Vie est une, tous les êtres vivants ayant une origine commune (...)

se voit mis en avant, en tant que critère éthique, celui de l'origine. Nulle justification n'est présentée pour ce choix caractéristique de l'idéologie réactionnaire (la filiation, le sang...).

Alors qu'il s'agit en principe d'une déclaration des droits de l'animal [2], la première apparition du mot « droit » concerne les organismes vivants en général :

Considérant que tout être vivant possède des droits naturels, et que tout animal doté d'un système nerveux possède des droits particuliers,

C'est donc d'abord parce qu'ils sont vivants, au même titre que les plantes, et non parce qu'ils sont sensibles, que les animaux ont des droits. La méconnaissance de ces droits provoque, nous dit-on ensuite, des crimes envers les animaux, mais d'abord, « de graves atteintes à la Nature ». C'est sans doute d'ailleurs la même chose, puisque les premiers droits « animaux » mentionnés sont ceux des espèces :

Considérant que la coexistence des espèces dans le monde implique la reconnaissance par l'espèce humaine du droit à l'existence des autres espèces animales,

Notons aussi l'inconsistance logique de cet énoncé, caractéristique de toute la Déclaration. Sous couvert d'énoncer une évidence, on passe d'une description à une prescription.

Enfin, on n'y coupe pas :

(...) le respect des animaux est inséparable du respect des hommes entre eux

La suite de la Déclaration confirme le sens de cette phrase : les animaux non humains n'auront aucun droit vraiment à eux, aucun qui ne se rapporte, en dernière analyse, à l'autorespect que se vouent les hommes (et les femmes ?).

La militance pro-carnivore de la LFDA

Dans les dix « articles » qui suivent, il n'est effectivement nulle part question de droits que les animaux non humains posséderaient y compris à l'encontre d'intérêts humains. Car de tels conflits n'existent pas. Prenons, par exemple, l'élevage et l'abattage pour la viande. N'y aurait-il pas là quelque conflit d'intérêt ? Eh bien non. Car ce phénomène relève du destin ; de la Nécessité. La notion de nécessité revient à deux reprises, à propos de l'abattage :

Article 3.2 : Si la mise à mort d'un animal est nécessaire, elle doit être instantanée, indolore et non génératrice d'angoisse.

Article 7 :Tout acte impliquant sans nécessité la mort d'un animal, et toute décision conduisant à un tel acte constituent un crime contre la vie.

Nécessaire pour quoi ? Nécessaire pour les manger, bien sûr. La version que nous citons ici, qui date de 1989, ne parle pas de viande, mais seulement d'élevage. La première version, de 1978, était moins pudique : les animaux sont élevés et mis à mort pour être mangés.

De fait, les principales figures de la LFDA sont des mangeurs d'animaux [3], voire, de véritables militantes de l'alimentation carnée. Dans des textes approuvés et diffusés par la LFDA, on lit :

Considérant que l'espèce humaine est une espèce omnivore et que son alimentation naturelle ne saurait se passer totalement des produits d'origine animal (...) Le végétarisme chez l'enfant et le végétalisme sont des pratiques alimentaires incompatibles ou difficilement compatibles avec une physiologie normale [4]. (...) l'abattoir correspond à une nécessité alimentaire [5] (...)

Mais, malgré la cruauté de Nécessité, les non-humains n'ont rien à craindre, car :

Les droits de l'animal consommé doivent être défendus par la loi comme les droits du consommateur [6].

La LFDA antispéciste ?

Il importe de noter l'étonnante définition que propage la LFDA du mot « spécisme ». Du texte accompagnateur, « L'esprit de la Déclaration », il ressort que le spécisme consiste d'abord « à adopter une attitude différente selon les espèces, à détruire les unes en protégeant les autres (...) ». La discrimination entre humaines et non-humains ne vient qu'après. L'égalité affirmée concerne non les individues, mais les espèces.

Le sens du mot « spécisme » est un enjeu politique : car son emploi permet de situer la lutte de libération animale comme une lutte pour l'égalité des individues, dans l'esprit des luttes pour l'égalité humaine. D'où la gravité de la tentative faite par la LFDA de dévoyer le sens du terme.

La portée politique de l'affaire

La Déclaration nous dit :

La question animale est à envisager sous un angle écologique.

L'individu animal a un statut ontologique déterminé par son origine et les rapports écologiques ou d'exploitation humaine.

Quand un animal est maltraité, la victime n'est pas l'animal lui-même, mais la Nature, la Vie, son espèce, sa dignité et/ou la dignité des « hommes ».

Il est licite d'élever et d'abattre les animaux, puisque c'est nécessaire pour les manger ; l'expérimentation animale est également licite, tant qu'elle est « nécessaire ».

Pour juger de la DUDA, on peut se demander ce qui se passerait si elle avait force de loi. Les seules améliorations claires par rapport à la situation actuelle concernent l'interdiction de la chasse et de la pêche de loisir, et de la corrida et autres spectacles cruels. Par ailleurs, la loi préscrirait que l'abattage doit être instantané, indolore et non générateur d'angoisse (art. 3.2). Or c'est ce qu'elle préscrit déjà (sauf nécessité, bien sûr...) ; simplement, elle n'est pas respectée. Tant qu'on ne remettra pas en question l'injustice de fond, les appels à « plus d'humanité » dans la mise en oeuvre de l'injustice ( « abattre humainement les animaux », « expulser humainement les immigrés »...) resteront lettre morte.

[1] Cette Déclaration est de plus entourée d'une auréole d'officialité, ses partisans rappelant à toute occasion qu'elle fut proclamée en 1978 « à l'Unesco ». En fait, elle y fut simplement lue.

[2] Notons aussi le singulier : c'est que la déclaration ne parle pas d'individus, mais concepts. Il en va d'ailleurs de même de l'expression « droits de l'homme » : la pensée humaniste se préoccupe moins des individus concrets (au pluriel) que du respect dû, selon elle, à l'entité abstraite « homme ».

[3] Georges Chapouthier et Jean-Claude Nouët pratiquent aussi l'expérimentation animale.

[4] Déclaration sur l'éthique alimentaire, co-rédigée par la LFDA, citée dans F. Burgat, La Protection de l'animal. Pour justifier la consommation humaine de viande, cette Déclaration la place d'emblée dans le cadre de la prédation en général : « la lutte alimentaire pour la vie est un phénomène naturel ».

[5] R. Malet, « Tradition et Cruauté » dans Violence et Droits de l'animal, 1985.

[6] « Déclaration sur l'éthique alimentaire », dernière phrase. Ce texte regorge d'obscénités bouffonnes ; citons aussi : « La cuisson d'un animal vivant est un biocide, si elle n'est pas précédée par une surgélation. »