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Droits de l’animal, « version française »

L’idée qu’en tuant un animal, en le faisant souffrir, ou en l’empêchant simplement de jouir de sa vie, on enfreint ses droits, est une idée naturelle pour le mouvement de libération animale, qui lutte pour l’extension au-delà des frontières de notre espèce de la protection et de la considération dont aujourd’hui bénéficient, en principe du moins, tous les humains. La notion de droits des animaux a été argumentée par Tom Regan, dans son livre majeur The Case for Animal Rights, à un niveau abstrait et général, mais non sans conséquences concrètes, puisqu’en découle en particulier le droit de n’importe quel cochon, vache ou rat, au même titre que n’importe quel humain, et pour les mêmes raisons, de ne pas être tué pour la viande, ni d’être l’objet d’expériences médicales néfastes pour lui. C’est à ce type de droits fondamentaux que se réfère l’habitude courante dans d’autres pays de nommer le mouvement de libération animale « mouvement pour les droits des animaux ».

L’idée que l’éthique doive se fonder sur la reconnaissance aux individus de droits moraux est controversée, tant pour les humains que pour les autres animaux. Il existe aussi diverses versions des droits. Mais il est clair qu’un critère minimum pour que des droits puissent fonder une éthique est qu’ils interdisent que les besoins les plus fondamentaux d’un individu, et a fortiori sa vie, ne soient bradés au profit de besoins secondaires d’un autre. Dans la sphère politique, une des formes majeures que prend l’idée de droits est concrétisée par les « Déclarations des Droits de l’Homme », comme celle de l’ONU de 1948. Ces déclarations répondent toutes à ce critère minimum, en ce qui concerne les humains : on imaginerait difficilement qu’elles autorisent – explicitement ou implicitement – de tuer un humain parce qu’on aime le goût de sa chair.

On pourrait vouloir que ces déclarations trouvent leur extension non spéciste dans une « Déclarations des Droits de l’Animal » – qui, puisque l’humain est un animal, les remplacerait. Mais tout autre est la Déclaration Universelle des Droits de l’Animal dont il sera question dans le présent article d’Yves Bonnardel. Propulsée par un groupe principalement français, cette Déclaration mime formellement les déclarations des droits de l’homme, par son côté grandiloquent, par sa recherche d’une reconnaissance internationale. Pour le reste, les « droits » qu’elle reconnaît aux animaux non humains ne sont qu’une parodie, qui ne fait qu’avaliser la situation actuelle de violence envers eux, et en particulier leur mise à mort pour la viande.

Le but de cette Déclaration est peut-être simplement d’occuper le terrain, et de laisser croire que les droits de l’animal, c’est cela. Notre but à nous est ici de rétablir le sens de quelques mots.

D.O.

La Défense Animale ne remet pas en cause le spécisme dans sa généralité, mais s'attaque seulement, dans un cadre qui reste spéciste et tient généralement à le rester, aux aspects les plus criants (pour les humains) de l'oppression que subissent les animaux. Les associations de la Défense Animale ne se livrent pas à des spéculations sur le spécisme, qui ne semble pas les concerner, et leurs revendications restent incohérentes, timorées et périphériques.

Mais il y a en France une association, composée de gens de haut vol : philosophes, médecins, etc., qui se présente comme se livrant à une critique de fond de la violence qu'exercent les humains envers les autres, et sa plate-forme comme philosophiquement solide et le nec plus ultra de la lutte contre l'exploitation des animaux. Il s'agit de la Ligue Française des Droits de l'Animal (LFDA) [1], et le texte en question est la Déclaration Universelle des Droits de l'Animal, élaborée en 1977 et largement remodelée en 1989. La LFDA organise aussi des colloques et publie leurs actes et d'autres dossiers.

La Déclaration Universelle
des Droits de l'Animal

Cette « Déclaration Universelle » a voulu se copier sur celle des Droits de l'Homme, et se propose de redéfinir sous forme de droits les relations qu'entretiennent les hommes avec les animaux : elle remettrait donc en question l'anthropocentrisme, mais aussi le spécisme...

Mais...

Lorsque j'en ai pris connaissance, j'ai tout d'abord été mal à l'aise sans bien savoir pourquoi, puis indigné lorsque je l'ai relue attentivement : c'est que la remise en cause du spécisme y est toute formelle, et est contredite pratiquement à chaque phrase, explicitement ou implicitement...

Mais le mieux serait de citer le « Préambule » et la totalité des droits proclamés. Il s'agit du texte révisé en 1989, que j'entrecouperai de quelques commentaires, pour en faire ensuite une analyse plus globale :

Préambule

- Considérant que la Vie est une, tous les êtres vivants ayant une origine commune et s'étant différenciés au cours de l'évolution des espèces,

- Considérant que tout être vivant possède des droits naturels, et que tout animal doté d'un système nerveux possède des droits particuliers,

- Considérant que le mépris, voire la simple méconnaissance de ces droits naturels provoquent de graves atteintes à la Nature et conduisent l'homme à commettre des crimes envers les animaux,

- Considérant que la coexistence des espèces dans le monde implique la reconnaissance par l'espèce humaine du droit à l'existence des autres espèces animales,

- Considérant que le respect des animaux par l'homme est inséparable du respect des hommes entre eux,

Il est proclamé ce qui suit :

Article 1 :

- Tous les animaux ont des droits égaux à l'existence dans le cadre des équilibres écologiques.

- Cette égalité n'occulte pas la diversité des espèces et des individus.

Article 2 :

Toute vie animale a droit au respect.

Article 3 :

1. Aucun animal ne doit être soumis à de mauvais traitements ou à des actes cruels.

2. Si la mise à mort d'un animal est nécessaire, elle doit être instantanée, indolore et non génératrice d'angoisse.

3. L'animal mort doit être traité avec décence.

Article 4 :

1. L'animal sauvage a le droit de vivre libre dans son milieu naturel, et de s'y reproduire.

2. La privation prolongée de sa liberté, la chasse et la pêche de loisir, ainsi que toute utilisation de l'animal sauvage à d'autres fins que vitales, sont contraires à ce droit.

Vu l'importance attribuée à cette Déclaration, on peut supposer que les termes en ont été pesés, ne sont pas là par hasard. Ainsi, sont condamnées la chasse et la pêche de loisir - et non les autres. Par exemple, la chasse de gestion (la chasse écologiste, qui rentre dans le cadre de la « gestion du patrimoine naturel de l'humanité ») n'est pas condamnée. Ce n'est guère étonnant car, toujours, lorsque leurs intérêts vont à l'encontre des intérêts que l'on attribue à la Nature, les animaux sauvages ne valent plus grand-chose. Mais surtout, n'est pas condamnée la pêche commerciale, la pêche pour la nourriture, pour les sardines ou le thon en boîte, pour les farines de poissons [2]... Bien sûr, ce n'est pas explicite, sans doute de peur que cela n'apparaisse clairement comme une dérogation à l'alinéa 1 du même article, ou encore à l'article 3, alinéas 1 ou 2.

Article 5 :

1. L'animal que l'homme tient sous sa dépendance a droit à un entretien et à des soins attentifs.

2. Il ne doit en aucun cas être abandonné, ou mis à mort de manière injustifiée.

3. Toutes les formes d'élevage et d'utilisation de l'animal doivent respecter la physiologie et le comportement propres à l'espèce.

4. Les exhibitions, les spectacles, les films utilisant des animaux doivent aussi respecter leur dignité et ne comporter aucune violence.

L'article 3 parlait de la mise à mort d'un animal sans la condamner, quand elle est « nécessaire » ; cet article 5 la condamne, mais seulement quand elle est « injustifiée ». Ces termes restent indéfinis, et aptes à avaliser tous les meurtres que l'on jugera bon. La mise à mort est-elle une chose si futile que la LFDA ne juge pas bon de déterminer avec plus de précision les circonstances dans lesquelles elle la condamne ou l'approuve ?

D'autre part, on aurait pu penser naïvement que ce que dit le troisième alinéa de cet article 5 découlait logiquement du premier, mais sa présence implique que ce ne doit pas être le cas. Cela suggère fortement que, dans le cas particulier des élevages et autres formes d'utilisation, les animaux (par opposition aux chats, chiens, canaris...) n'auront pas droit à des soins attentifs, c'est-à-dire appropriés à l'individu, mais seulement à des soins « appropriés à l'espèce ». Dire qu'ils seront alors traités convenablement serait tout-à-fait mensonger. Là encore, le message réel est implicite.

Article 6 :

1. L'expérimentation sur l'animal impliquant une souffrance physique ou psychique viole les droits de l'animal.

2. Les méthodes de remplacement doivent être développées et systématiquement mises en oeuvre.

Ce deuxième alinéa est bien surprenant ! Le développement de méthodes de substitution est sans doute une bonne chose, mais ne concerne pas les animaux, puisque l'alinéa 1 implique qu'on n'expérimentera plus sur eux. Ce ne peut pas être un droit de l'animal.

Si cet alinéa 2 figure ici, ce ne peut donc être que comme dérogation à l'alinéa 1 : tant que les méthodes de remplacement n'auront pas été développées, c'est-à-dire tant que les intérêts des humains et ceux des animaux restent contradictoires, ceux des humains priment, et ceci malgré l'extrême disproportion des intérêts en jeu.

N'est-ce pas là du spécisme ? Et sinon, qu'est-ce que le spécisme ?

Article 7 :

Tout acte impliquant sans nécessité la mort d'un animal, et toute décision conduisant à un tel acte constituent un crime contre la vie.

La nécessité dont il est question n'est de nouveau pas explicitée, et imagine-t-on alors quelqu'acte fait sans raisons ? D'autant que les humains ont vite fait de trouver nécessaires leurs diverses atrocités, qu'il s'agisse des dératisations ou de la guerre du Golfe.

Article 8 :

1. Tout acte compromettant la survie d'une espèce sauvage, et toute décision conduisant à un tel acte constituent un génocide, c'est-à-dire un crime contre l'espèce.

2. Le massacre des animaux sauvages, la pollution et la destruction des biotopes sont des génocides.

Alors que dans l'article 7 le meurtre d'un individu animal est qualifié, non pas de crime contre cet individu, mais de crime contre la Vie (!), ici, au moins, le fait de faire disparaître une espèce est qualifié de « crime contre l'espèce ». C'est la moindre des choses qu'on reconnaisse ainsi que c'est elle qui est lésée - sauf que, justement, l'espèce, elle, n'a pas d'intérêts à survivre. Elle n'est pas lésée, puisqu'elle ne ressent pas la douleur de sa propre perte. Elle « survit » tant qu'elle « survit », et c'est tout, comme la pierre tombe tant qu'elle tombe, sans pour autant avoir à cela un intérêt. Une espèce n'est pas un être vivant, mais une catégorie de classement. Le terme de « génocide » ici employé est bien le terme correct, et c'est bien la première fois qu'est employé un terme initialement réservé aux humains, et à forte charge émotionnelle, encore ! Le mot « meurtre », par contre, n'a pas été employé pour désigner la mise à mort d'un animal ; ni le mot « individu », pour désigner un être animal. C'est que ces deux mots renvoient à une existence réelle, où l'être dont on parle tient individuellement à sa propre vie (et non à « la Vie »). L'Espèce, par contre, nie l'individu au profit du général, et il est de fait que les intérêts des animaux sauvages sont systématiquement perçus comme étant ceux de leur espèce (ou même ceux de la Nature), et lorsque, par exemple, sont tués des lynx dans les Vosges, ce n'est jamais la mort d'êtres qui auraient volontiers vécu plus longtemps qui est pleurée, mais la disparition d'une Espèce, c'est-à-dire la destruction d'une part de Nature [3].

C'est que l'espèce, tout de même, c'est important ! Oh, pas à cause des individus animaux qui devraient mourir pour qu'on en arrive à l'extinction de l'espèce ! Non, important pour les hommes, qui aiment bien savoir qu'il y a beaucoup d'espèces sur Terre, qui refusent le massacre des éléphants ou des baleines, non par considération de leurs intérêts, mais parce que leur disparition ferait un grand vide dans leur imaginaire [4] !

Dans ce contexte culturel où toute valeur est accordée à l'espèce au détriment de l'individu animal (on parle bien facilement de la « mort » des espèces et rarement de celle des individus), cette Déclaration des Droits de l'Animal mélange allègrement ces deux notions. La question se pose bel et bien de savoir si elle concerne les droits des animaux, comme il est annoncé, ou ceux des espèces, de la Nature, ou encore de la Vie.

Article 9 :

1. La personnalité juridique de l'animal et ses droits doivent être reconnus par la loi.

2. La défense et la sauvegarde de l'animal doivent avoir des représentants au sein des organismes gouvernementaux.

Article 10 :

L'éducation et l'instruction doivent conduire l'homme, dès son enfance, à observer, à comprendre et à respecter les animaux.

Telle est la Déclaration dans son intégralité.

Il s'agit là d'une déclaration de droits étonnamment indéfinis, sujets à toutes controverses, suffisamment vagues et contradictoires pour autoriser toutes les interprétations. Les droits particuliers contredisent les droits généraux, etc. Étonnant texte qui, se voulant un document sérieux et faisant tout pour apparaître comme tel [5], ne peut être utile en quoi que ce soit, aux animaux du moins. Et qui, bien pire, ne semble vouloir parler en leur nom que pour accepter les formes les plus graves de la domination qui s'exerce à leur encontre.

Le style général de la Déclaration

Mais le style lui-même de la Déclaration présente un intérêt, en ce qu'il s'écarte fort peu de celui habituel à l'idéologie spéciste. L'oppression des animaux non humains, comme toute autre forme d'oppression, diffuse toute une vision du monde qui lui correspond, et dont la première et nécessaire caractéristique est de nier, cacher, oublier ou déformer les intérêts des opprimés, entre autres en plaquant sur leur réalité vécue une forte symbolique qui l'éclipse. Ainsi, les animaux sont toujours appréhendés à travers ce qu'ils représentent symboliquement, que ce soit la Nature ou la Sauvagerie, par exemple, et ces représentations priment toute réalité vécue telle qu'on peut aisément l'imaginer. Ce sont à ces représentations que l'on accorde une valeur, ce sont elles qui suscitent en nous l'émotion, c'est à elles que nous sommes attachés, et jamais à l'être sensible bien vivant qui leur sert de support dans notre imaginaire. Le préambule de la Déclaration est net à cet égard : si les animaux sont pris en considération, c'est essentiellement en tant que représentants, manifestations, incarnations de globalités toutes plus universelles les unes que les autres, de notions à forte charge positive, religieuse ou mystique, comme la Nature (et son équilibre), la Vie, les espèces, l'évolution...

Pour prendre en compte les intérêts d'un être, il faut qu'il ait des intérêts ; et on voit mal quels intérêts il peut avoir s'il n'est pas sensible à la douleur et au plaisir, s'il ne peut ni souffrir ni être heureux. Il n'a même pas intérêt à survivre. Il « réagit » ou ne « réagit » pas, mais on ne peut pas parler d'intérêt. C'est en ce sens qu'il me semble par exemple pour le moins aventureux de parler de l'intérêt des plantes, et plus encore de celui de la Nature. Mais de la sensibilité des animaux, il n'est question que de façon furtive dans le préambule de la Déclaration. Là, comme dans le reste du texte, elle n'est qu'un critère parmi tant d'autres, qui n'a même pas la majesté de la référence à la Vie, etc.

La LFDA et la boucherie

La Déclaration se réfère continuellement aux notions de respect, de décence ou de dignité, qui ont un sens surtout pour l'homme, et qui n'étant pas définies dans le texte et ne pouvant l'être par les animaux, restent suspendues dans le ciel des idées floues.

Ainsi, les droits proclamés nous disent que « l'animal mort doit être traité avec décence », que « toute vie animale a droit au respect », qu'on doit « respecter leur dignité »... alors que l'animal mort ne peut qu'être indifférent à toute cette courtoisie, tout comme encore vivant il préférera pouvoir continuer à le rester, et ceci dans de bonnes conditions, plutôt qu'être l'objet d'un respect abstrait tout en étant élevé pour la boucherie. Si les membres de la LFDA veulent respecter l'animal, ce n'est donc pas pour l'animal - cela n'a donc pas sa place dans une déclaration de droits de l'animal -, c'est pour eux, pour maintenir, à leurs propres yeux, leur dignité d'humains.

Il me semble que si la LFDA insiste tant sur le respect, c'est justement pour noyer l'absence de condamnation de la pratique humaine qui, avant toutes les autres, dans la réalité, tue et fait souffrir le plus d'animaux : la boucherie et la pêche. Le fait de manger des animaux, pour lequel on tue pour a priori trois fois rien, pour un bon goût sur la langue et sous les dents.

La boucherie concerne près d'un milliard d'animaux qui naissent, sont élevés, puis tués chaque année en France. Elle « consomme » cent fois plus d'animaux que la vivisection, les conditions de vie dans les deux cas étant souvent comparables. La pêche, elle, concerne un nombre d'animaux encore plus astronomique. Le fait de manger les animaux est la forme la plus massive d'exploitation et, par ailleurs, la plus facile à arrêter.

Et de cette question, qui, pourtant, concerne les animaux plus que toute autre, où en est-il question dans la déclaration ? Dans l'article 5, alinéa 2, dont on ne sait s'il se réfère à la boucherie, ou plus probablement simplement aux chiens-chats ? Est-il plus important de parler des animaux utilisés dans les films que de dire au moins quelque chose de clair à propos de la viande ?

Si ni le mot « viande » ni celui de « boucherie » n'apparaissent dans la Déclaration, ce n'est pas un hasard. Georges Chapouthier [6], personnalité importante de la LFDA, m'a avoué de vive voix que le but du remaniement de la Déclaration en 1989 était de « satisfaire les Anglais », qui désavouaient l'article 9 du texte de 1977, lequel article parlait de « l'animal élevé pour l'alimentation » en avalisant clairement cet élevage. La décision de la LFDA n'a pas été de revoir sa position sur ce sujet, mais de remanier le texte de façon à masquer le problème. Façon ô combien honnête de le régler ! Tous les documents de la LFDA d'avant 1989 sont au contraire très clairs sur le sujet, et elle les diffuse toujours : ainsi, dans un rapport intitulé La suralimentation carnée et ses risques (1985), on trouve, à propos de la viande, la Déclaration sur l'éthique alimentaire que la LFDA a co-rédigée et co-signée, qui nous dit :

Considérant que l'espèce humaine est une espèce omnivore et que son alimentation naturelle ne saurait se passer totalement des produits d'origine animale...

et, plus loin :

Le végétarisme chez l'enfant et le végétalisme sont des pratiques alimentaires incompatibles ou difficilement compatibles avec une physiologie normale. L'enfant doit bénéficier durant ses premières années d'un régime suffisamment riche en protéines animales, sous peine de lésions irréversibles endommageant gravement sa santé physique et mentale.

Ces allégations-là sont scandaleuses. Même le végétalisme pour les enfants est tout à fait possible moyennant quelques précautions appropriées, qui sont de toutes façons de mise dans l'alimentation des enfants. Les médecins et les biologistes qui ont participé à l'élaboration de ce texte ne pouvaient être que de mauvaise foi, ou incompétents.

L'aspect positif de ce texte est qu'il n'interdit pas le végétarisme pour les adultes, voire, il le respecte :

le végétarisme chez l'homme adulte constitue une pratique alimentaire respectable...

Merci !

Et il y a aussi la brochure Violence et Droits de l'Animal (1985) qui retranscrit les textes de trois conférenciers. Le premier, R. Mallet, dans Tradition et cruauté, affirme :

À l'heure actuelle, nombre de façons de tuer les animaux ou de les faire souffrir prétendent devoir être préservées au nom de la tradition. Elles se situent dans deux espaces : la chasse et le spectacle.

Une manière de plus d'évacuer totalement la boucherie et la pêche ! Mais le même auteur en parle par la suite, répondant aux défenseurs des corridas qui arguent qu'on mange bien les boeuf :

La réplique doit être nette et cinglante : l'abattoir correspond à une nécessité alimentaire, la corrida à un jeu.

Comme si manger de la viande n'était pas aussi « gratuit » que d'assister à une corrida ! C'est seulement plus banal. Et peut-être la réplique de R. Mallet doit-elle être d'autant plus cinglante qu'il faut intimider l'adversaire (qui n'est pas plus sot qu'un autre lorsqu'il y trouve intérêt) pour qu'il ne ricane pas de ce genre d'arguments !

Et enfin, dans un autre texte de la même brochure, Santé et violence sur l'homme et l'animal, J. Proteau, médecin, est tout aussi « net » :

En ce qui concerne l'utilisation à des fins alimentaires des animaux destinés à la boucherie ou à la charcuterie, il faudrait être un végétarien particulièrement intolérant pour y opposer, pour soi et les autres, une condamnation et un refus total et définitif. Le choix d'un régime strictement végétarien répond à des motivations personnelles relevant de la liberté individuelle, qu'il s'agisse de raisons diététiques estimées valables par les intéressés, ou de raisons basées sur des convictions idéologiques profondes et respectables. Cependant, deux remarques s'imposent : tout d'abord, l'Histoire nous fournit plusieurs exemples de farouches végétariens qui se comportèrent par ailleurs en tyrans sanguinaires, et ne respectèrent guère la vie humaine ou animale. D'autre part, et ceci est plus important, la privation d'alimentation carnée comporterait à l'évidence, pour certains malades en particulier et pour tous les Hommes en général, des risques de carence en certains apports alimentaires indispensables à la santé individuelle (...) Il faut donc bien reconnaître que l'utilisation alimentaire actuelle de certains animaux est légitime parce qu'en partie nécessaire à la survie de notre espèce.

Nous avons l'habitude d'entendre de telles allusions graveleuses au fait que « Hitler était végétarien ». On retiendra simplement que ici que la LFDA cherche ouvertement à salir le végétarisme, et doit donc estimer qu'être mangé fait partie des droits des animaux.

La suite de ce texte passe en revue différents types de vivisection, puis ajoute :

Mais il est bien certain qu'en l'état actuel de la Science, les techniques évoquées ci-dessus ne peuvent pas résoudre tous les problèmes. Il est donc non moins évident que pour faire progresser la Science thérapeutique en particulier, il est encore nécessaire d'avoir recours à l'utilisation d'animaux de laboratoire. Ne pas l'admettre relèverait d'une conception sectaire et intolérante.

Évidemment, il ne lui vient pas une seconde à l'esprit que l'on puisse mettre en balance les intérêts des humains malades que pourrait, éventuellement, sauver cette science thérapeutique qu'il magnifie d'un « S » majuscule, et les intérêts des innombrables animaux qui, eux, sont sûrs d'y passer.

La LFDA et le spécisme

Pour les gens de la LFDA, il est donc intolérant et sectaire de ne pas trouver juste de faire à un animal ce qu'on ne juge pas bon de faire à un humain. Voilà qui nous ramène au spécisme : au fait d'appliquer aux individus sensibles des règles morales différentes en fonction de l'espèce à laquelle ils appartiennent (et généralement, selon qu'ils sont humains ou non). La position de la LFDA est spéciste, et se résume ainsi : il est inutile (ou dégradant, irrespectueux, indécent...) pour les humains de tuer ou de faire souffrir les animaux plus qu'il ne leur est « nécessaire ». La « Déclaration des Droits de l'Animal » est censée coexister avec la Déclaration des Droits de l'Homme, ce qui montre que les droits fondamentaux tels que les conçoit la LFDA dépendent de l'espèce - et de plus, ces droits de l'animal (non humain), déjà dérisoirement faibles par eux-mêmes, ne valent plus rien du tout face aux Droits de l'Homme :

J'ai montré que dans la plupart des cas ces deux types de droits [humains et animaux] vont main dans la main. Ce n'est que dans des conditions particulières - comme dans le cas de l'expérimentationa animale - que ces deux types de droits entrent en conflit et dans ce cas, bien sûr, les droits humains doivent être préservés en premier [7].

Le spécisme ne peut être mieux résumé que par cette citation, dont le « bien sûr » joyeux constitue le joyau !

Mais là où les choses se compliquent, c'est que la LFDA s'attaque elle aussi au spécisme ! C'est en fait qu'elle en donne à diverses reprises d'étonnantes définitions. Ainsi, d'après un petit texte joint à la Déclaration et intitulé L'esprit de la Déclaration, le spécisme

consiste à adopter une attitude différente selon les espèces, à détruire les unes en protégeant les autres, à déclarer certaines « utiles » et d'autres « nuisibles » ou « féroces », à réserver « l'intelligence » à l'homme pour n'accorder à l'animal que « l'instinct ». C'est le spécisme qui a conduit l'homme à penser que l'animal ne souffrait pas comme lui-même (...)

Voici encore la qualification complète du spécisme telle que l'énonce Jean-Claude Nouët, président de la LFDA :

[La Déclaration] vise à exclure le spécisme, dû à la hiérarchie que l'homme a créée à son propre usage, et selon ses critères anthropomorphiques, en comparant les espèces du monde vivant à sa propre espèce, attribuant à des frères « inférieurs » des qualificatifs tels que nuisible ou utile, leur conférant des caractéristiques telles que la méchanceté, la férocité, la laideur, la sournoiserie, la paresse, l'intelligence ou la stupidité, et distinguant parmi eux des animaux « supérieurs » et des animaux « inférieurs ».

Or, une telle hiérarchie est arbitraire, spéciste et ne correspond à aucune réalité scientifique. En s'opposant au spécisme, la Déclaration Universelle s'oppose à l'inégalitarisme des droits qui en découle, c'est-à-dire à la différence des droits à l'existence que possèderaient les espèces ainsi hiérarchisées.

La science contemporaine a largement démontré que chaque être vivant a sa place dans la biosphère, (...) [8].

Dans ces définitions du spécisme, il n'est pas question, une fois de plus, des individus mais seulement des espèces, et les discriminations fustigées sont en premier lieu celles que fait l'Homme entre les diverses autres espèces animales. Le spécisme serait de considérer que la survie de l'espèce éléphant est plus importante que celle de l'espèce renard, et non plus de considérer que les intérêts d'humains priment nécessairement sur des intérêts d'animaux ; l'ancien texte de1977 ne trouvait pas mieux à dire que : « C'est par spécisme que l'âne est malmené et non le cheval (...) ». Le spécisme, selon eux, « consiste à adopter une attitude différente selon les espèces » animales, humains exclus, et accessoirement, à opposer « intelligence » humaine et « instinct » animal, ce qui est la seule allusion directe, au demeurant fort bénigne, à la domination humaine sur les animaux. C'est que le détournement de sens est total.

La conception du spécisme que propage la LFDA est si évidemment spéciste, et laisse si clairement de coté les plus importants aspects de la domination des humains sur les animaux, qu'on ne peut songerqu'ils'agitlà d'une idiotie sincère. Le mot spécisme est pourtant simple à comprendre pour qui connaît les mots racisme ou sexisme. C'est quand il cherche à se dire non raciste que le raciste émet des définitions du type : « le racisme consiste à traiter différemment les esclaves jaunes et les esclaves noirs » ; ou qu'il proclame que « chaque race a sa place dans le monde ». De même, c'est parce qu'il est spéciste que J. C. Nouët travestit le sens du mot spécisme. Notre langue conditionne pour une bonne part notre vision du monde et nos possibilités de le penser, et de telles manipulations du langage - le terme spécisme étant un terme clé dans la lutte contre la domination des humains sur les animaux - peuvent être lourdes de conséquences. Et les auteurs de la Déclaration n'ignoraient manifestement pas la signification réelle du mot, puisque dans la bibliographie d'un rapport qu'ils ont publié en 1982, ils citent en première ligne le livre Animal Liberation de Peter Singer, difficile à contourner [9]. Par contre, ils oublient de mentionner The Case for Animal Rights de Tom Regan, parce qu'il faut que dans l'esprit du public français, « droit de l'animal » ne se réfère qu'à leur propre oeuvre.

Doit-on jeter la Déclaration au panier ?

Cette Déclaration est donc une déclaration de bonnes intentions qui en masque de fort mauvaises. Elle ne remet en cause ni le spécisme, ni l'anthropocentrisme, ni l'essentiel de leurs tragiques conséquences, mais elle se donne des allures de le faire. C'est une entreprise de consolidation de ce qu'on peut encore sauver de notre suprématie réelle et surtout de notre supériorité imaginaire sur les animaux, à travers une proclamation qui sous des couverts bien intentionnés et sur le modèle des Droits de l'Homme vise à sacraliser et rendre inattaquables nos comportements de domination. Une entreprise de sauvetage, de la part d'humains qui sentent bien que leur comportement général envers les animaux n'est pas légitime dans le cadre de leur morale humaniste et qu'il ternit l'image douce et généreuse qu'ils aiment avoir d'eux-mêmes, alors qu'ils ne veulent pas pour autant renoncer aux « preuves » sanglantes de leur supériorité. Ces déclarations de respect et de dignité, c'est à eux-mêmes qu'ils les adressent en fin de compte, car sans doute leur ennemi n'est pas l'animal, c'est un ennemi intérieur, c'est leur mauvaise conscience, qu'il convient d'endormir avec les incantations rituelles d'usage.

Cette Déclaration française est un obstacle de plus qu'aura à surmonter une vision nouvelle du monde qui ne soit véritablement plus spéciste ni humano-centrée. Si je ne souhaite pas à ses auteurs de se faire manger, j'espère par contre de tout coeur que leur entreprise sera couronnée d'échec, et que c'est l'idée même que les humains valent nécessairement plus que les animaux qui sera un jour battue en brèche, avec toutes les conséquences heureuses imaginables.

[1] Ligue Française des Droits de l'Animal, 61 rue du Cherche-Midi, 75006 Paris.

[2] Pour des informations sur les souffrances que la pêche implique pour les poissons, on pourra se reporter à l'article de Joan Dunayer dans le numéro 1 des CAL.

[3] Cf. mon article « L'Animal, l'Homme, la Nature, la Société, et moi, dans tout ça ? » dans la brochure Nous ne mangeons pas de viande pour ne pas tuer d'animaux (référence au dos de ce numéro).

[4] L'ONU a lancé en Libye un programme d'éradication d'une espèce de mouche, la « lucilie bouchère », dont les larves se reproduisent dans les plaies des mammifères (bétail et humains compris, donc) et causent la gangrène puis la mort. Je doute, malgré leurs principes solennellement affirmés, que les auteurs de la Déclaration prennent position contre cette entreprise. Il s'agit pourtant là d'une espèce, pas de doute, qu'on cherche à faire disparaître ; mais c'est une de celles dont l'Homme n'a que faire, qui ne font dans l'imaginaire relief sur rien, et ne rapportent de dividendes qu'à ceux qui travaillent à les exterminer. Dans ce genre de cas, on n'entend plus guère parler de génocide, et la vertueuse indignation cesse.

Ceci dit, ce n'était qu'un exemple de ce qu'il en est véritablement de ce caractère quasi sacré des espèces, et cette éradication ne me révolte pas : on cherche à se débarrasser de ces mouches en produisant des centaines de millions de mouches mâles stériles qui empêcheront la reproduction de l'espèce, sans souffrances ni tueries.

Par contre, ce qui m'indigne, c'est qu'on n'ait choisi cette solution que pour de pures raisons économiques.

[5] Ainsi la LFDA indique-t-elle que « la Déclaration Universelle des Droits de l'Animal a été proclamée solennellement à Paris, le 15 octobre 1978, à la maison de l'UNESCO », laissant présumer qu'elle est officiellement adoptée par l'UNESCO, alors qu'elle a seulement été lue sur place. Des journalistes s'y sont bien souvent trompés : que dire alors des lecteurs, qui n'ont hélas pas pour métier d'être méfiants ?

De plus, la LFDA se dit affiliée à une Ligue Internationale des Droits de l'Animal, au sujet de laquelle mes demandes de renseignements sont restées sans réponse de la part de la LFDA ; par contre, deux grandes associations britanniques, Animal Aid et la BUAV, m'ont dit n'en avoir pas entendu parler.

[6] Philosophe et chercheur biologiste au CNRS, auteur de : Au bon vouloir de l'Homme, l'Animal (éd. Denoël, 1989). Mange les animaux et pratique lui-même l'expérimentation dessus ; son livre, dans lequel on trouvera le texte de la Déclaration des Droits de l'Animal de 1977, approuve la consommation de viande - sous certaines conditions bien sûr - et les expérimentations animales - sous certaines conditions bien sûr, et est régulièrement cité par les vivisecteurs qui veulent se donner un vernis culturel.

[7] G. Chapouthier, dans le périodique de langue anglaise ESPMH-Newsletter, mai 1990. Traduit par moi-même.

[8] Discours de J.-C. Nouët le 12 octobre 1984 à un colloque sur les droits de l'animal à l'Institut de France ; texte publié dans Dossier d'information : les activités de la Ligue au travers de la presse, LFDA, 1986.

[9] Georges Chapouthier, après avoir cité la définition du spécisme proposée par la LFDA, trouve moyen de dire : « Une idée, on le voit, assez proche des thèses de P. Singer sur le spécisme. » Op. cit., p. 192.