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Il n’y a pas d’exploitation animale sans sadisme

Avertissement de l’auteur :

L’importance que j’accorde à la souffrance d’autrui ne dépend que de son intensité, et pas des caractères physiques des êtres qui l’éprouvent. En ce sens, je me considère comme antispéciste, et c’est pour cette raison que j’ai proposé ce texte aux Cahiers antispécistes. Je suis cependant en désaccord avec les positions exprimées dans les CA à propos d’écologisme, ainsi qu’avec celles qui apparentent l’antispécisme à l’éthique [1]

site de Philippe Laporte : http://phi.lap.free.fr/

En janvier et février 1995, plusieurs associations se sont mobilisées en Angleterre puis en France pour sensibiliser l'opinion au sort des animaux de boucherie durant leur transport et leur abattage. Cette campagne est parvenue à éveiller une laborieuse prise de conscience des souffrances que l'humanité impose aux espèces qu'elle asservit pour son confort. Ce sont de telles campagnes qui, depuis la fin du XIXe siècle, stimulent la lente évolution d'une législation qui impose par exemple peu à peu des techniques relativement indolores de mise à mort.

A cette occasion, la diffusion de reportages télévisés révéla à un public surpris et choqué la cruauté avec laquelle étaient traités les animaux de boucherie à tous les stades de leur vie. L'idée que ce public en a globalement retirée demeure cependant qu'aussitôt réglés les derniers détails législatifs, le problème disparaîtra.

Pourtant, quiconque veut bien prendre la peine d'appliquer les acquis de la psychologie sociale à la relation entre humaines et animaux exploités sera en mesure de prédire qu'aucune législation ne suffira à mettre fin aux mauvais traitements, sauf à interdire purement et simplement toute exploitation.

Un certain sadisme, inhérent aux pratiques d'exploitation de tout animal dont le sort sera tôt ou tard la boucherie, ne semble en effet pas avoir d'autre cause que la connaissance de ce destin par l'éleveur, le transporteur et le boucher. Encore vivant, l'animal est déjà de la viande par destination. Les vivisecteurs par exemple ont coûtume de dire que dès l'instant où cela ne choque personne d'utiliser un animal pour en faire de la viande, rien ne s'oppose à ce qu'on l'utilise également pour n'importe quel autre usage, même s'il est plus cruel. Franchir le cap de l'abattage semble donc ouvrir la porte au sadisme.

L'espoir des organisations qui militent pour l'amélioration du sort des animaux de boucherie risque donc de s'avérer utopique. Peut-être ces organisations se doutent-elles déjà que la seule réforme « acceptable » de l'exploitation serait... son abolition. Mais peut-être aussi ne l'affirment-elles pas encore, persuadées (à tort ou à raison) que seul un message édulcoré a pour le moment quelques chances d'être entendu.

L'expérience de Zimbardo

La plus remarquable expérience de psychologie sociale qui aie jamais simulé une relation de domination institutionnelle transposable à celle de l'humaine qui élève, transporte et abat l'animal fut probablement celle de Zimbardo. En 1971 à Palo Alto, en Californie, dans l'enceinte du département de psychologie de l'université de Stanford, fut en effet menée, sous la direction de Philip Zimbardo, une expérience destinée à étudier les relations entre gardiens et prisonniers dans les institutions carcérales. Dix faux prisonniers et onze faux gardiens furent sélectionnés, parmi soixante-quinze candidats masculins ayant répondu à une annonce, parmi les plus solides physiquement et moralement, les plus mûrs et les plus sociables. Participèrent également à l'expérience un surveillant, un directeur, un comité de libération sur parole et un comité de médiation. Initialement prévue pour durer quatorze jours, l'expérience dut être interrompue au bout de six jours tant le comportement des « gardiens » devint sadique. Même les plus doux et les plus pacifiques, qui se croyaient parfois auparavant incapables de maltraiter un être humain, se muèrent rapidement en brutes méconnaissables. On trouvera une description relativement détaillée de cette expérience dans L'esprit nu. [2] L'ouvrage expose également certains enseignements tirés de cette expérience, (y compris par ceux qui y participèrent, sur leur connaissance d'eux-mêmes) ainsi que quelques controverses qu'elle suscita. Sans entrer dans le détail, j'en retiendrai surtout que malgré quelques écarts dans l'interprétation des comportements observés, elle confirma qu'ils étaient induits par le système pénitentiaire lui-même et nullement par un sadisme intrinsèque des participants. D'ailleurs, ce comportement s'observe à très peu de variantes près dans toute institution répressive, quelles que soient les personnes qui incarnent le système. Que ce point ne fasse plus maintenant de doutes est certainement l'argument le plus important dans le débat sur le sadisme au sein de l'exploitation animale.

L'explication psychologique

Quant à l'explication psychologique du phénomène, si elle ne peut bénéficier des mêmes certitudes issues de l'observation, elle n'en demeure pas moins intéressante.

L'expérience a tout d'abord mis en évidence le plaisir de dominer, même chez ceux de la part desquels on s'y attendait le moins.

Mais il existe à mon sens une seconde raison, confirmée par d'autres observations [3], au développement du sadisme dans toute exploitation ou domination institutionalisée. Imaginez que pendant la dernière guerre mondiale, vous ayez, en tant qu'officier allemand, été affectée contre votre volonté dans un camp d'extermination. Puisque vous n'avez pas le courage de déserter, voilà que votre fonction sociale devient celle de tuer des Juifs/Juives, des Tziganes ou des homosexuelles [4]. Il vous est évidemment impossible d'assumer cette fonction sociale dans l'indifférence. Comment vous justifier à vos propres yeux ? Suis-je une ordure ? Pour éviter cela, il n'existe qu'une issue psychologique : ce sont mes victimes les salopes. C'est la seule justification possible à mon rôle de bourreau. Plus je serai sadique avec elles, plus je les considèrerai comme haïssables et plus je me justifierai à mes propres yeux. Un ami dentiste m'a raconté avoir été amené au cours de ses études à opérer des mâchoires de cadavres. La réaction de beaucoup d'étudiantes était alors de manifester une cruauté apparemment gratuite à l'encontre de ces corps morts, en leur crevant les yeux par exemple. Cela ne relève-t-il pas du même phénomène ? Si l'on vous demandait de découper le corps de quelqu'une qui vient de mourir et contre qui vous n'avez aucune animosité, pourriez-vous le faire sans la moindre gêne ? Ne serait-ce pas plus facile si ce corps était celui d'une ordure ? Alors puisque vous êtes en position de dominante, c'est le jeu que vous allez jouer. Si vous êtes maintenant payée pour tuer cinquante cochons par jour, au lieu de les poser par terre sans leur faire mal en les sortant du camion, vous allez les laisser tomber de deux mètres de haut pour qu'ils se cassent la colonne vertébrale, et comme cela ne suffira pas encore, vous allez leur décocher un grand coup de pied dans les côtes. Vous n'avez guère le choix : sinon c'est vous qui allez vous considérer comme un monstre. On reproche souvent aux vivisecteure s leur cruauté « gratuite ». Non contents d'effectuer sur les animaux des tests et des opérations sans anesthésies, ils/elles les manipulent sadiquement, les laissent cruellement souffrir sur une table d'opération pendant leur repas, etc. Ne trouvant pas d'explication à cette cruauté, certaines sous-entendent volontiers que tout individu normalement constitué éviterait ces tortures inutiles et que le comportement de celles/ceux-là prouve qu'ils/elles sont des monstres. C'est ne pas comprendre qu'il s'agit pour elles/eux de la seule issue psychologique à la cruauté qu'implique leur rôle social et que chacune de nous serait très fortement tentée d'adopter la même dans un contexte semblable.

Ne peut-on en conclure qu'à l'échelle de notre société il est utopique de vouloir mettre fin à ce type de sadisme sans renoncer à l'exploitation animale elle-même ?

[1] J'envoie contre 12F en timbres une brochure (36 p. A4) expliquant mes propres conceptions des relations entre écologisme et antispécisme, ainsi que sur l'inconsistance de l'argument éthique. M'écrire à l'adresse suivante : Philippe Laporte,
7 rue Puits Gaillot, BP 1531, 69204 Lyon cedex

[2] Hans et Michael Eysenck, Mercure de France, 1985 (épuisé).

Pour une étude plus approfondie, voir : Zimbardo, P.G., « On the éthics of intervention in the human psychological research : with special reference to the Stanford prison experiment », Cognition, 2, 243-256 (1973) Zimbardo, P.G., « Transforming experimental research into advocacy for change » in M. Deutsch and H.A. Hornstein (Eds.), Applying Social Psychology ; Implications for research, Practice, and Training, Londres, Halstead (1975).

[3] Robert Joule et Jean-Léon Beauvois, Soumission et idéologie, P.U.F., 1981, et Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens, Presses universitaires de Grenoble, 1987.

[4] Christopher Browning, Des hommes ordinaires, coll. 10-18, Les Belles Lettres, Paris, 1994.

Ce livre d'historien retrace le vécu quotidien du 101e bataillon de réserve de la police allemande qui a été amené entre juillet 1942 et novembre 1943 à tuer ou déporter des dizaines de milliers de Juifs/Juives polonaies. Rien à l'origine ne l'y prédisposait.