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Gary Francione : la propriété contre le droit

L'Introduction aux droits des animaux [1] de Gary Francione fait partie de ces ouvrages de base qu'il serait souhaitable de voir diffusés largement. Écrit dans un style très accessible, il est de nature à toucher le public peu familier de la réflexion éthique autour des animaux, tout en étant une référence utile pour les militants antispécistes. On y trouve en effet rassemblées :

Né en 1954, Gary Francione est l'auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux droits des animaux :

- Animals, Property, and the Law, Temple University Press, 1995 ;

- Rain Without Thunder : The Ideology of the Animal Rights Movement, Temple University Press, 1996 ;

- Introduction to Animal Rights, Temple University Press, 2000.

Francione est professeur à La Rutgers University Law School à Newark, où il dirige un enseignement consacré aux droits des animaux. On peut consulter sur le site http://www.animal-law.org/ divers documents servant de support à ce cours.

- des données détaillées sur les souffrances et les morts infligées dans les différentes formes d'exploitation animale (alimentation, divertissement, expérimentation, usages vestimentaires...),

- une analyse critique des thèses ordinairement avancées pour justifier le spécisme,

- une annexe dans laquelle Francione reproduit les réponses qu'il apporte aux questions qui lui sont le plus souvent posées pendant ses cours ou conférences.

Je n'aborderai pas ces points dont les lecteurs des Cahiers sont familiers afin de privilégier les composantes plus spécifiques de la pensée de l'auteur.

Francione est tenant de l'approche par les « droits » en deux sens différents : sur le plan de la philosophie éthique en cela qu'il est anti-utilitariste [2], mais aussi, indépendamment de tout choix relatif à une école de pensée, parce qu'il est juriste. Jusqu'à un certain point, les deux aspects peuvent être séparés ; je retiendrai principalement le second qui est au demeurant le mieux développé dans le livre.

Une approche fondée sur les valeurs communes

Francione fait valoir que son approche n'a rien « d'exotique » (p. xxv), qu'elle ne fait appel à « aucune doctrine métaphysique » (p. 93). Il y a chez lui la conviction qu'il peut défendre sa thèse sans avoir à trancher entre différentes écoles de pensée :

- Sur le plan juridique, il suffit de retenir « le concept d'un droit qui est virtuellement partagé par toutes les théories concernant les droits : un droit est une façon particulière de protéger les intérêts. Dire d'un intérêt qu'il est protégé par un droit, c'est dire que cet intérêt est protégé contre la menace d'être ignoré ou violé simplement parce que cela profitera à quelqu'un d'autre. [...] [Les droits] dressent des barrières protectrices autour des individus. Ils délimitent des zones où l'individu est en droit d'être protégé contre l'État et contre la majorité, même si c'est au détriment du bien-être général » (p. xxvi-xxvii).

- Sur le plan éthique, il suffit d'emprunter un trait qui est commun à toutes les écoles de philosophie morale : le principe d'égale considération, qui dit que si deux individus ont des intérêts raisonnablement similaires, il faut les traiter de la même façon, à moins d'avoir une bonne raison de procéder autrement (p. 82).

L'analyse de Francione se veut de portée générale dans un autre sens encore : en cela que l'acceptation de ses conclusions est compatible avec les croyances et valeurs qui sont déjà majoritairement présentes dans le public. Aujourd'hui, il est presque unanimement admis que les animaux sont des êtres sensibles. Par ailleurs, deux intuitions sont très largement partagées.

Intuition 1. En cas de véritable conflit entre des intérêts humains et animaux, lorsqu'il est nécessaire de choisir, il faut donner la priorité aux humains. Francione utilise de façon répétée l'illustration suivante. Imaginez qu'une maison soit en feu. Les circonstances font que vous pouvez sauver soit le chien soit l'humain prisonniers des flammes, mais pas les deux. Alors, la conviction commune est qu'il faut sauver l'humain.

Intuition 2. Parce qu'ils sont sensibles, les animaux ont intérêt à ne pas souffrir. Pour cette raison, il est immoral de leur infliger des souffrances inutiles (non nécessaires).

Les sondages effectués dans divers pays montrent une très large adhésion de la population à la seconde intuition : 94% des Britanniques et 88% des Espagnols déclarent que les animaux devraient être protégés contre les actes de cruauté ; deux tiers des Américains approuvent la proposition suivante : « Le droit d'un animal à vivre sans souffrir devrait être aussi important que le droit d'une personne à vivre sans souffrir » (p. xix).

Jamais les animaux n'ont été reconnus à ce point comme des patients moraux. Jamais ils n'ont été suppliciés et tués aussi massivement qu'aujourd'hui. Francione s'emploie à élucider les raisons de cette « schizophrénie morale » et oriente son enquête vers le statut juridique des animaux.

Les animaux dans le droit contemporain

La législation relative aux animaux non humains se compose de deux étages.

L'étage le plus ancien fait des animaux des propriétés. Ce statut millénaire renvoie dans notre culture à une conception de l'altérité radicale des humains, et s'est appuyé dans les siècles passés sur une inspiration religieuse, selon laquelle Dieu a fait don aux humains des ressources offertes par la nature pour qu'ils en disposent à leur guise.

Le deuxième étage a commencé a être édifié au dix-neuvième siècle, et a été renforcé dans la période récente. Il est composé des lois sur le bien-être animal et des dispositions contre la cruauté. Ces lois ont évolué de façon à être de plus en plus centrées sur les animaux en tant que tels : il n'est plus nécessaire que les mauvais traitements soient infligés publiquement pour que leur auteur puisse être poursuivi ; souvent les lois concernent à la fois les animaux sauvages et domestiques. Elles incorporent de façon très explicite le principe selon lequel nous avons l'obligation morale et légale de ne pas infliger de souffrances inutiles aux animaux.

Un des aspects les mieux documentés du livre de Francione réside dans l'exploration de l'application de ces lois, illustrée par les décisions de tribunaux appartenant à différents pays de Common Law. Cet examen permet à l'auteur d'étayer l'affirmation selon laquelle les lois sur le bien-être animal ont échoué à atteindre le but qui leur était assigné. Les raisons de cet échec sont analysées, et illustrées par des exemples frappants de textes de loi ou de décisions de justice. L'examen de la législation et de la jurisprudence permet d'établir les raisons pour lesquelles les lois sur le bien-être animal n'assurent en pratique aucune protection significative des intérêts des animaux :

- Dans certains États, les lois mentionnent explicitement qu'elles ne s'appliquent pas aux activités responsables de la plupart des maltraitances et meurtres d'animaux (élevage, chasse, recherche...). Lorsque ce n'est pas le cas, les tribunaux les interprètent de fait comme ne s'appliquant pas aux formes institutionnalisées d'exploitation animale.

- Tout ce qui contribue à la rentabilisation du patrimoine animal, ou à une utilisation conforme à sa destination est jugé nécessaire. Les formes les plus extrêmes de maltraitance sont admises du moment qu'elles sont traditionnelles ou répandues à l'intérieur d'une profession.

- Souvent, la condamnation d'un auteur de sévices n'est obtenue que s'il est démontré qu'il a agi par pur sadisme, ce qui est très difficile à établir.

- On admet a priori que les propriétaires n'infligent pas plus de souffrances que nécessaire, puisque ce faisant ils risqueraient de faire baisser la valeur monétaire de leur patrimoine.

- La loi restreint les personnes physiques ou morales habilitées à porter plainte pour maltraitance envers un animal.

- On constate que les amendes et peines d'emprisonnement encourues sont relativement faibles. Les amendes infligées sont généralement très en deçà du maximum fixé par la loi et le recours à l'emprisonnement rarissime. Le fait que les sanctions prévues aient été alourdies ces dernières années n'a guère eu d'effet, sinon celui de créer un frein à l'engagement de poursuites.

Au total, le nombre de condamnations prononcées est ridiculement faible au regard du nombre de victimes animales. Elles frappent le plus souvent des particuliers coupables de formes inhabituelles de maltraitance ou de défaut de soins envers des animaux domestiques.

Le même acte peut être protégé ou interdit selon qu'il fait partie ou non des formes institutionnalisées et admises de l'exploitation animale (p. 70).

Dans une vidéo que je fais passer à mes étudiants dans le cadre du cours sur le droit et les animaux, on voit une expérience financée par le gouvernement dans laquelle des chercheurs appliquent sans anesthésie un chalumeau sur un cochon. Le but affiché de l'expérience était d'établir les effets de brûlures graves sur les habitudes alimentaires ultérieures du cochon. Celui-ci a été maintenu en vie plusieurs semaines sans qu'on lui administre aucun analgésique. Si des adolescents avaient accompli un tel acte simplement pour satisfaire une pulsion sadique, ils auraient gaspillé un animal et seraient tombés sous le coup des lois anti-cruauté. [...] L'intérêt du cochon est exactement le même dans les deux cas, mais la protection de cet intérêt dépend seulement de la question de savoir si l'on considère qu'il s'agit d'une utilisation productive ou d'un gaspillage de la « ressource » animale (p. 71-72).

Pourquoi la législation hybride (propriété des animaux + lois anti-cruauté) échoue-t-elle à protéger les animaux ? Parce que ses deux composantes se contredisent l'une l'autre, et que des deux éléments, c'est le droit de propriété qui l'emporte. Il s'agit là du cœur de la thèse de Francione. Il développe à ce propos un parallèle avec l'esclavage humain (là encore législation et jurisprudence à l'appui) montrant que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Dans le sud des Etats-Unis, les noirs étaient la propriété des blancs et il existait par ailleurs une législation reconnaissant que les esclaves avaient des intérêts et prohibant les abus et traitements « inhumains » que pouvaient leur infliger leurs maîtres. Les lois sur le bien-être des esclaves humains d'hier furent aussi inefficaces que les lois sur les bien-être des esclaves non humains aujourd'hui.

Le fait qu'un individu soit la propriété d'un autre le disqualifie d'entrée comme sujet de droit. Le principe de traitement « humain » des animaux suppose que nous comparions les intérêts des humains à ceux des animaux, afin de déterminer si nous devons les peser sur la même balance ou bien si l'on se trouve dans un cas de conflit entre des intérêts majeurs des deux parties, où il convient de donner la préférence aux humains. Pour être conduite honnêtement, une telle comparaison suppose que les individus concernés se voient appliquer au départ le principe d'égale considération (le principe qui veut que l'on traite de façon similaire les cas similaires, sauf si l'on a une bonne raison de procéder autrement). Or, ce n'est pas cette comparaison qui est faite, mais la comparaison entre les intérêts d'un propriétaire et ceux de sa propriété, ce qui est absurde.

Nous pouvons réglementer l'usage d'un patrimoine quelconque, et par là même limiter le droit de propriété, afin de protéger des intérêts humains que nous considérons encore plus importants. Nous pouvons interdire, et souvent interdisons effectivement, la destruction ou altération de bâtiments historiques parce que nous pensons que de tels édifices sont importants pour les générations futures d'êtres humains. Toutefois, nous ne jugeons généralement pas approprié d'imposer des restrictions sur l'usage d'une propriété dans l'intérêt de la propriété elle-même. Bien qu'en théorie la loi puisse imposer des restrictions au traitement des animaux qui aillent au-delà du niveau de soin minimum requis pour le but auquel on les destine, la loi l'a rarement fait, et des raisons économiques puissantes s'y opposent. Les pays qui adoptent des restrictions sur les pratiques agricoles, par exemple, ne seront plus compétitifs vis à vis de ceux qui ne le font pas [...] (p. 76).

Parce que nous avons un grand respect pour le droit de propriété, la justice est réticente à intervenir dans ce que les gens font de leur patrimoine animal. Une propriété n'a pas d'autre valeur que celle que son propriétaire ou le marché lui attribuent. Dans ce contexte, l'issue du conflit d'intérêts entre les propriétaires et leur patrimoine est prédéterminée : elle conduit à privilégier les intérêts triviaux des humains par rapport aux intérêts vitaux des animaux.

Le droit fondamental
à ne pas être considéré comme une chose

Pour que le principe d'égale considération puisse s'appliquer à un individu, il faut qu'il ne puisse pas être exclusivement considéré comme un moyen pour les fins d'autrui, ce qui peut encore s'exprimer en disant qu'il faut lui reconnaître une valeur inhérente. Ces formules de Francione ont un parfum kantien, ou du moins évoquent les courants déontologiques de la philosophie morale. Cependant, c'est un aspect que l'auteur gomme au maximum, donnant à ces notions une connotation plus neutre. « La seule chose requise [pour les accepter], dit-il, est de la logique » (p. 93).

Dire de quelqu'un qu'il a une valeur inhérente renvoie au fait qu'il s'accorde une valeur à lui-même, même si personne d'autre ne lui en accorde. La reconnaissance de la valeur inhérente d'un individu est incompatible avec le fait que cet individu soit une chose, une marchandise, une propriété. Une chose ne peut avoir qu'une valeur extrinsèque ou conditionnelle. Elle n'a de valeur que dans la mesure ou des tiers lui en reconnaissent une.

Le droit de ne pas être utilisé uniquement comme un moyen pour les fins d'autrui est un droit fondamental, c'est-à-dire un droit premier, une base qui doit être acquise pour que puisse s'élever sur elle l'édifice des autres droits. Un individu auquel les droits premiers ne sont pas reconnus est dans l'incapacité de jouir de tout autre droit [3]. Le droit de ne pas être utilisé exclusivement comme moyen pour les fins d'autrui est un droit fondamental : ne pas se voir réduit au statut de simple ressource pour des tiers est le pré-requis pour être une personne morale et légale dans la société. Celui qui ne jouit pas de ce droit n'est pas une personne mais une chose.

On aura noté que la formulation des principes légaux et moraux fondamentaux contient une marge d'incertitude non négligeable. Nous devons appliquer le principe d'égale considération, à moins d'avoir une bonne raison de procéder autrement. Mais qu'est-ce qu'une bonne raison ? Nous ne devons pas traiter autrui exclusivement comme une ressource, mais nous pouvons l'utiliser partiellement de cette manière. Jusqu'à quel point ?

Francione ne formule aucun critère permettant de répondre à ces questions. Il s'en tient à fournir des exemples. Ici encore, sa stratégie consiste à s'appuyer sur des jugements majoritairement acceptés dans la société, tels que ceux-ci [4] :

- Si un médecin confronté à deux malades ayant un besoin vital d'une transfusion sanguine ne dispose pas d'assez de sang, il doit les traiter différemment et en sauver un seul plutôt que laisser les deux mourir en partageant le sang entre eux.

- Il n'est pas immoral de traiter des personnes comme moyens pour nos fins lorsque nous achetons leur travail ou leur production, contrairement au fait de les réduire en esclavage.

- Il est permis de rémunérer différemment des travailleurs, et donc de traiter inégalement leur intérêt à consommer, parce que leurs productivités sont différentes ou que leurs talents n'ont pas la même valeur pour nous.

- Notre préférence pour l'humain lorsque que nous avons à choisir entre sauver un humain ou un chien prisonniers des flammes est peut-être justifiée ou excusable. Encore qu'il soit acceptable de préférer le chien si l'humain est un malade en phase terminale ou s'il s'agit de Hitler...

Les avis sont partagés sur l'endroit où placer la frontière entre ce qui est permis et défendu à l'égard d'une personne, mais Francione retient surtout qu'il y a consensus sur la prohibition de quelques pratiques jugées unanimement contraires au respect de la valeur inhérente :

Nous ne pouvons pas traiter [un humain] uniquement comme une marchandise ; nous ne pouvons pas le réduire en esclavage dans un camp de travail ; nous ne pouvons pas le manger, l'utiliser pour des expériences, ou le transformer en paire de chaussures (p. 90).

Nous considérons qu'aucun humain, quelles que soient ses caractéristiques particulières, ne doit être traité comme la propriété d'autres humains. Dans un monde profondément divisé sur nombre de questions morales, l'une des rares normes approuvées par la communauté internationale est la prohibition de l'esclavage humain (p. xxviii).

La garantie de ne pas être soumis à ce type de pratiques est certainement constitutive du droit fondamental à ne pas être une ressource ; elle est nécessaire pour faire partie de la communauté morale. La conclusion principale de Francione en découle : si nous prenons au sérieux l'intuition selon laquelle il est immoral d'infliger aux animaux des souffrances inutiles, alors il faut abolir l'esclavage animal comme on a aboli l'esclavage humain :

Nous avons vu que [...] parce que les animaux sont des propriétés, le fait qu'il soit interdit de leur infliger des souffrances inutiles est entièrement dénué de sens. Nous avons vu que pour prendre les intérêts des animaux au sérieux et pour donner un contenu à notre prohibition de l'infliction de souffrances inutiles, il est nécessaire d'appliquer le principe d'égale considération aux intérêts des animaux à ne pas souffrir. [...] Cela ne signifie pas que nous devons accorder aux animaux exactement les mêmes droits qu'aux humains. Mais si les animaux ont des intérêts moralement significatifs à ne pas souffrir, alors nous devons abolir, et non pas simplement réglementer, l'institution de la propriété sur les animaux, et nous devons cesser d'utiliser les animaux de manières dont nous n'utilisons aucun humain (p. 151).

Conséquences de l'abolition
du droit de propriété sur les animaux

Cette abolition aurait pour conséquence de reconnaître aux animaux le statut de personnes, de membres de la communauté morale.

L'attribution de ce droit fondamental ne préjuge pas des autres droits ou garanties qui sont reconnus (ou pas) à un individu, et ne suffit pas à le protéger contre tous les maux :

Il importe de comprendre que le droit fondamental à ne pas être considéré comme une chose est très limité et ne procure en aucun cas une protection contre [...] toute forme de discrimination ou de mauvais traitement (p. 95).

De même que nous ne pouvons pas protéger les humains de toute souffrance, nous ne pouvons pas protéger les animaux de toute souffrance. Dans la nature, les animaux peuvent être blessés, tomber malades, ou être attaqués par d'autres animaux. Mais [...] nous devons protéger totalement les animaux de la souffrance due à leur utilisation comme patrimoine des humains. Nous devons leur accorder, comme aux humains, le droit fondamental à ne pas être traités comme une ressource (p. 99-100).

Malgré ses limites, la portée de l'abolition de l'esclavage animal serait immense. En mettant fin à des conflits d'intérêts créés de toutes pièces et gérés dans un mépris total du principe d'égale considération, elle viendrait à bout des atrocités innombrables dues à l'exploitation des animaux par les humains.

Pour la plupart, nos « conflits » avec les animaux sont ceux que nous créons. Nous faisons naître des milliards d'animaux dans le seul but de les tuer. Nous cherchons ensuite à comprendre la nature de nos obligations morales envers ces animaux. Mais en en les faisant naître pour les destiner à des usages auxquels jamais nous ne jugerions approprié de destiner aucun humain [...] nous avons déjà décidé que les animaux non humains sont en dehors du cercle de notre communauté morale. [...] Parce que les animaux sont des propriétés, nous traitons toute situation [...] comme analogue à celle de la maison en feu, avec pour conséquence que nous donnons la priorité aux intérêts humains même lorsque la souffrance animale n'a pas d'autre justification que la commodité, l'amusement ou le plaisir. [...] Si nous reconnaissons que les animaux ont un droit fondamental à ne pas être traités comme nos ressources, et si nous abolissons les institutions d'exploitation des animaux qui supposent qu'ils ne sont rien d'autre que des ressources, tout comme nous avons aboli l'esclavage humain, nous cesserons de produire des animaux pour des fins humaines et ce faisant éliminerons le nombre écrasant de ces faux conflits où nous devons « mettre en balance » les intérêts humains et animaux. Nous cesserons de traîner de force les animaux à l'intérieur de la maison en feu pour nous demander ensuite si nous devrions sauver l'humain ou l'animal (p. 153).

Cette analyse vaut aussi pour l'expérimentation animale. On pourrait être tenté de croire que si la vivisection permet de sauver des vies humaine [5], alors on a affaire à un conflit d'intérêts majeurs qui justifie que l'on donne la priorité aux humains. Selon Francione, il n'en est rien. On est encore une fois devant un faux conflit créé par l'appropriation des animaux, sans laquelle il serait inconcevable qu'ils se retrouvent à la merci des expérimentateurs.

Si nous voulons des données utiles pour trouver le remède à des maladies humaines, nous serions plus avisés d'utiliser des humains. Pourtant, nous n'utilisons pas d'humains non consentants et nous ne considérons pas qu'il y ait un conflit quelconque entre ceux qui sont affectés d'une maladie (ou pourraient le devenir) et ces humains non consentants dont l'utilisation pourrait aider à trouver un traitement pour cette maladie. Chacun de nous pourrait être victime du cancer et nous obtiendrions des données sur le cancer de meilleure qualité et plus rapidement si nous pouvions utiliser des humains non consentants pour des expériences sur le cancer. Mais nous ne le faisons pas, et nous ne considérons pas cela comme une situation de conflit. Nous voulons que tous les humains fassent partie de la communauté morale [...] et nous reconnaissons que l'appartenance à la communauté morale implique au strict minimum de ne pas traiter les humains comme « matériel de laboratoire ». Les animaux n'ont aucun « défaut » justifiant leur utilisation pour des expériences qui ne soit pas partagé par quelque groupe d'humains que nous n'utiliserions jamais de la sorte. Parce que nous déclarons certains animaux « matériel de laboratoire » tout en considérant inapproprié de traiter n'importe quel humain de la sorte, nous créons encore une fois le conflit en ignorant le principe d'égale considération et en traitant des cas similaires de façon différente (p. 156).

L'appropriation humaine des animaux :
cause ou symptôme du mal ?

L'accent est mis à tel point sur la législation et la jurisprudence sur la propriété des animaux qu'une bonne partie du livre de Francione donne l'impression que c'est l'état du droit qui s'oppose à la mise en pratique de convictions morales déjà dominantes dans la population. Pourtant, dans l'annexe l'auteur finit par dire qu'il n'en est rien :

Enfin, il faut comprendre qu'il est improbable qu'un quelconque changement significatif du statut de propriétés des animaux advienne comme résultat de la législation ou des jugements des tribunaux avant qu'il y ait dans la société un changement significatif de notre attitude envers les animaux. Ce qui veut dire que ce n'est pas la loi qui changera notre pensée morale à propos des animaux, mais que ce doit être l'inverse. [...] Ce n'est pas une décision de la Cour Suprême ou une loi votée par le Sénat qui mettra un terme à l'exploitation animale - du moins pas avant que la majorité d'entre nous n'accepte l'idée que l'institution de la propriété sur les animaux est inacceptable (p. 183-184).

L'enquête sur l'état du droit n'en perd pas pour autant son intérêt. Au contraire, la réflexion engagée par Francione mériterait d'être poussée plus avant. À supposer même que les lois sur le bien-être animal soient pure hypocrisie, elles seraient encore quelque chose. Car l'hypocrisie consiste à déguiser son véritable caractère pour manifester des qualités qu'on n'a pas, et en cela elle constitue un hommage du vice à la vertu. L'ambivalence du droit révèle que d'une certaine façon nos contemporains reconnaissent que ce qu'il est permis de faire aux animaux est inique, puisqu'une partie des lois en vigueur énoncent déjà que cela ne doit pas être fait [6]. Nous sommes sur une ligne de fracture où cohabitent inconfortablement des attitudes contradictoires. Pour l'heure, les idéologies millénaires forgées pour masquer le crime font encore leur office de pourvoyeuses de bonne conscience, mais l'édifice se fissure et les lois de protection des animaux en sont un témoignage. Francione s'efforce d'élargir la brèche en jouant sur les contradictions flagrantes des valeurs de la société telles qu'elles s'expriment dans le droit. Il tente de faire pencher la balance dans le sens de l'inclusion des animaux dans la communauté morale en dérangeant le moins possible les valeurs établies. Il s'appuie pour ce faire sur la sacralité acquise par les Droits de l'homme. Sa méthode consiste à lui juxtaposer les arguments montrant le caractère arbitraire de la discrimination fondée sur l'espèce, de façon à étendre aux animaux certains des droits « de l'homme » dont ils peuvent être bénéficiaires - droit à la vie, à la liberté, à la sûreté, prohibition de la torture - du moins dans la mesure où ces droits peuvent être garantis par la prohibition de l'esclavage.

À suivre...

Je m'en suis tenue dans cet article à présenter ce qui constitue à mon sens l'aspect constructif et original de Introduction to Animal Rights par rapport à d'autres écrits sur l'égalité animale. J'ai essayé de le faire de façon neutre et relativement exhaustive concernant les points principaux [7] car aucun des ouvrages de Francione n'est disponible en français. Ce faisant, je n'ai pas épuisé ce qu'il y aurait à en dire. Nous espérons consacrer un prochain numéro des Cahiers à la partition entre approches déontologiques et approches conséquentialistes dans la philosophie éthique et dans son application à la question du spécisme. C'est pourquoi j'ai jugé préférable de ne pas commenter ici sur le fond les positions anti-utilitaristes de Francione.

Au demeurant, il n'est pas nécessaire d'avoir un avis tranché sur ce point pour retenir l'enseignement principal de son livre : dans une société humaine non spéciste les animaux ne seraient pas des marchandises. Le fait qu'un individu soit la propriété d'un autre (utilisable et aliénable à sa guise) est incompatible avec la prise en compte équitable de ses intérêts. Enfoncer des portes ouvertes n'est pas vain en la matière : ce thème de la propriété est le fil conducteur qui permet à Francione de parcourir l'ensemble des questions relatives au spécisme, et il constitue un angle d'attaque percutant pour en faire découvrir la pertinence à ses lecteurs.

Néanmoins, il est regrettable que dans la promotion médiatique de ses idées Francione ait voulu faire passer l'énoncé d'une évidence pour l'invention de la trieuse à départager les purs des traîtres. Il n'existe pas à ma connaissance d'antispécistes qui militent pour que les animaux restent juridiquement des biens et pour que le statut de personnes légales soit réservé aux humains. Il n'en existe pas, mais Francione les a inventés. Il s'agirait selon ses dires de l'ensemble des welfarists [8], dont des représentants privilégiés seraient Singer et l'association PETA. Cette utilisation du positionnement par rapport aux « droits » pour tracer la frontière entre les durs et les mous sur le terrain politique animaliste fait également partie des thèmes sur lesquels les Cahiers aimeraient revenir.

S'appuyer sur les intuitions morales majoritaires pour convaincre (et s'appuyer - comment faire autrement ? - sur les siennes propres pour raisonner) est une chose. Croire ou laisser entendre que ces intuitions constituent une éthique achevée et épuisent ce dont nous avons besoin pour traiter la question animale en est une autre. N'avoir d'autre appui que cela pour s'adjuger le monopole de l'antispécisme radical a quelque chose d'horripilant [9]. L'émotion de Francione face à la souffrance des non-humains transparaît dans ses écrits, de même que sa volonté de mettre sa science et sa force argumentative au service des animaux. Si de surcroît la nature, Dieu, ou les Élohims lui avaient fait don de la modestie, il eût été un homme admirable.

Principes fondamentaux
du mouvement pour les droits des animaux

Le texte de cet encadré est extrait d'une interview de Francione parue dans le numéro de l'été 2002 d'Act'ionline, le magazine de l'association Friends of Animals. Le texte intégral de cette interview est disponible à l'adresse http://www.blaikiewell.com/actionon....

Récemment, des militants animalistes m'ont demandé d'énoncer une série de principes résumant ce que sont à mes yeux les bases éthiques d'un authentique mouvement pour les droits des animaux. Je suis heureux d'en faire part à vos lecteurs.

1. Le mouvement pour les droits des animaux soutient que tous les êtres sensibles, humains ou non, ont un droit : le droit fondamental à ne pas être traités comme la propriété d'autrui.

2. Notre reconnaissance de ce droit fondamental signifie que nous devons abolir - et non pas simplement réglementer - les pratiques établies d'exploitation animale, parce qu'elles supposent que les animaux sont la propriété des humains.

3. Nous refusons le spécisme, tout comme nous refusons le racisme, le sexisme, l'âgisme et l'homophobie. L'espèce d'un être sensible ne justifie pas le non-respect de son droit fondamental, tout comme la race, le sexe, l'âge, ou les préférences sexuelles de certains humains ne justifient pas la négation de leur appartenance à la communauté morale humaine.

4. Nous avons conscience que le statut de propriétés des non-humains ne sera pas aboli du jour au lendemain, mais nous soutiendrons uniquement les campagnes et prises de position qui promeuvent explicitement l'objectif abolitionniste. Nous ne soutiendrons pas les appels à une régulation prétendument « améliorée » de l'exploitation animale. Nous rejetons toute campagne encourageant le sexisme, le racisme, l'homophobie ou d'autres formes de discrimination à l'encontre d'êtres humains.

5. Nous considérons que le pas principal vers l'abolition que chacun de nous peut franchir consiste à adopter un mode de vie vegan et à éduquer le public sur ce mode de vie. Le veganisme est le principe de l'abolition appliqué à notre propre vie ; toute consommation de viande, gibier, poisson ou produits laitiers est en contradiction avec le projet abolitionniste, de même que l'usage de produits d'origine animale à des fins vestimentaires ou autres.

6. Nous considérons la non-violence comme le principe directeur du mouvement pour les droits des animaux.

Gary Francione

[1] Gary L. Francione, Introduction to Animal Rights. Your Child or the Dog, Temple University Press, Philadelphie, 2000 (267 pages).

[2] Il me semble que Francione ne peut être qualifié de pur représentant d'une philosophie déontologique. Dans sa façon d'argumenter, il fait plutôt feu de tout bois, tantôt tenant des raisonnements dont le principe directeur est notre devoir de minimiser la souffrance, tantôt invoquant des principes intangibles qu'on se devrait de respecter quel que soit le malheur qui en résulte, ou considérant apparemment que certains malheurs (la prédation, la maladie...) ne concernent pas la morale, ou seulement à titre secondaire. La sympathie de Francione va sans aucun doute à la philosophie des droits ; je n'ai pas la certitude que la raison en soit qu'il est en mesure de tenir un discours rigoureux dans ce registre. L'explication résiderait plutôt dans son côté viscéralement anti-utilitariste, et peut-être (?) dans une certaine confusion entre la loi et la Loi (entre la reconnaissance de l'utilité d'une législation, et l'adhésion à l'idée que la morale est fondée sur des impératifs catégoriques). Ainsi, Francione dit de Bentham (p. 132-133) que, comme tous les utilitaristes, il n'était pas « friand de droits », et cela d'autant plus qu'il appartenait à la famille des « utilitaristes de l'acte » (dénomination qui n'existait pas du temps de Bentham, et qui désigne un ensemble vide), c'est-à-dire à la catégorie de ceux qui estiment que la conduite morale n'exige pas de se plier à des règles, mais consiste à calculer dans chaque cas la décision qui sera la plus favorable au bien commun. Or, Bentham - qui était juriste - a consacré l'essentiel de son œuvre à critiquer la législation de son temps et à chercher les moyens de l'améliorer. Francione donne l'impression de percevoir cela comme une contradiction ou un mystère qu'il s'efforce de percer dans d'assez longues notes consacrées à cet auteur.

[3] Francione se réfère notamment au théoricien politique Henry Shue, qui identifie plusieurs droits fondamentaux, le principal étant pour cet auteur le droit à l'intégrité physique (ne pas être soumis au meurtre, aux coups, à la torture, à la mutilation, au viol).

[4] Je pense qu'il ne s'agit pas simplement d'une stratégie, mais que ces jugements rejoignent ses convictions personnelles.

[5] Francione met par ailleurs en doute le fait qu'elle soit nécessaire ou utile à la recherche médicale, avec les arguments usuellement développés par ceux qui contestent la validité scientifique de l'expérimentation animale.

[6] Notamment l'article R655-1 du code pénal français. Voir à ce propos Julie Hoarau, « Élevages et abattoirs sont illégaux en France », C.A. n°22, p. 39-40.

[7] Cependant (outre les composantes « standard » de la littérature antispéciste contenues dans Introduction to Animal Rights), j'ai omis de rendre compte du chapitre 6 du livre dans lequel Francione se positionne par rapport à Bentham et à Singer. La raison en est qu'il aurait fallu pour cela entrer dans le commentaire détaillé d'un texte dont les lecteurs des Cahiers ne disposent pas. Il serait en effet nécessaire de s'employer à démêler dans ce chapitre la mise en évidence par Francione de réelles faiblesses des positions de Singer ou Bentham, de sa propension à les attribuer de façon pour le moins légère au fait qu'ils sont utilitaristes, et à produire des affirmations exorbitantes telles que : « En fin de compte, la position de Bentham/Singer ne diffère pas de la position de ceux qui, comme Kant ou Locke, soutenaient que les animaux n'ont pas d'intérêts moralement significatifs et que nous n'avons pas d'obligations directes envers eux... » (p. 148).

[8] Tenants réformistes du bien-être animal par opposition aux révolutionnaires, les abolitionnistes, tels que lui.

[9] Le caractère outrancier de certaines déclarations publiques de Francione ne doit cependant pas porter à dévaloriser son livre, qui est écrit sur un ton serein et avec un réel souci de clarté dans les explications.