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Contre l’apartheid des espèces

À propos de la prédation et de l’opposition entre écologie et libération animale

Que l’homme tue des animaux pour s’en nourrir, c’est une des lois de la nature qui l’a fait carnivore.

Claude Elsen [1]

Dès que l’on parle de considération égale pour les intérêts de tous les animaux, c’est-à-dire, de donner aux intérêts des non-humains autant de poids qu’aux intérêts similaires des humaines, on se voit opposer une série d’arguments, toujours les mêmes. Revient en particulier systématiquement la référence à la prédation : « Mais les animaux, eux, se mangent bien entre eux ; alors, pourquoi ne devrions-nous pas en faire autant ? » – ou, à l’inverse : « Si on s’oppose à l’exploitation des animaux, il faut aussi prendre position contre la prédation dans la Nature. »

On sait combien il est aisé de répondre à ces objections : les humaines ont justement cette spécificité tant vantée par ailleurs par les spécistes de pouvoir bien plus facilement que les autres animaux changer de comportement pour des raisons morales. Mais cette réponse, si elle est formellement suffisante, élude une question de fond : la prédation pose en elle-même un problème bien réel, et il est logique qu’y réfléchisse quiconque se soucie sérieusement des intérêts des autres animaux.

Et c’est un problème que l’on tente toujours d’esquiver, tellement il fait passer pour dément celle/celui qui s’essaye à raisonner calmement sur le sujet, et tellement il brise les consensus, y compris au sein du mouvement antispéciste [2]. Il faut pourtant bien l’affronter. Et s’il risque de diviser, il peut aussi aider à fortifier le mouvement, notamment en clarifiant ses positions vis-à-vis de l’écologisme et du naturalisme, cette croyance d’ordre religieux en la « Nature ».

Ma position est celle que S.F. Sapontzis argumente en détail [3] : je considère comme juste de venir en aide à tout individu qui en a besoin, à moins évidemment que le remède ne soit pire que le mal. Je considère juste de chercher à modifier un état de fait (qu'il s'agisse d'une société ou d'un écosystème) dans le sens d'un plus grand bien-être global des êtres concernés.

Je pense qu'une telle prise de position déchaîne les passions pour au moins deux raisons :

- Elle semble impliquer à terme une maîtrise et une gestion totales de la « Nature » et de la vie de ses habitants, alors même que ce que les humaines des pays développés apprécient aujourd'hui dans cette « Nature », c'est ce dont ils/elles ne retrouvent plus guère l'image dans leur propre vie soumise à un très fort contrôle social : la non-domestication, le caractère libre et sauvage de comportements non limités par des contraintes ou des inhibitions sociales... S'identifiant par ailleurs très volontiers aux seuls prédateurs, ces personnes se font fort souvent une image paradisiaque de la « Nature », qui tient malheureusement du fantasme.

- Mais surtout, un fort caractère religieux associé à l'idée de « Nature » fait paraître celle-ci intouchable. Remettre en cause l' « Ordre Naturel », ne plus se tenir à l'habituelle distance respectueuse, envisager sa réforme ! Aïe ! D'autant plus que si « Mère Nature » a aujourd'hui dans beaucoup d'esprits remplacé Dieu, on lui prête en même temps le rôle de victime de la « démesure humaine [4] ».

«C'est naturel!»: On peut en dire autant de l'infanticide (lions, gorilles par exemple) ou du cancer (tous les vertébrés), du moins si «naturel» veut dire «qui existe depuis des millions d'années». Cela n'implique pas que ce soit bien. Et on voit mal pourquoi ce serait bien pour les non-humains si ce ne l'est pas pour les humaines.

On présente alors la remise en question de la prédation de manière caricaturale, comme s'il s'agissait d'emblée d'intervenir dans les écosystèmes sans en avoir les moyens, de tuer tous les prédateurs... Alors que nous n'avons jamais affirmé disposer aujourd'hui pour la prédation de solutions globales, ni même souvent particulières, qui ne soient pires que le mal. Une bonne comparaison qui a déjà été faite [5] me semble être celle avec le sida : dans ce cas non plus, nous n'avons pas aujourd'hui de solution globale, radicale, mais il importe néanmoins d'ors et déjà de nous prononcer contre le sida, de nous opposer aux personnes qui se prononcent pour cette maladie et l'acclament par exemple comme une juste punition de Dieu : d'une part parce que ces positions ont en elles-mêmes un impact idéologique important, et d'autre part parce que dès lors que nous sommes contre le sida nous chercherons à le combattre chaque fois que possible, aussi marginaux que puissent s'avérer nos efforts - chaque personne sauvée compte.

Une lutte possible

Aujourd'hui, la remise en cause que nous pouvons faire de la prédation reste plus théorique que pratique, car à part les chiens et chats végétariens et les souris sorties de certaines griffes, les moyens d'action sont limités et la connaissance des conséquences à long terme insuffisante. Mais telle est la difficulté inhérente à tout projet de changement radical. Ainsi par exemple, la remise en cause du capitalisme, et de tout l'ensemble infiniment complexe de relations sociales et économiques qui le sous-tendent, fait face aux mêmes problèmes. Le capitalisme existe et fonctionne, et nous permet de survivre - du moins à beaucoup d'entre nous. Nous n'avons pas de solution de rechange toute faite et nous savons qu'il y a des remèdes pires que le mal. Nous pouvons tenter de ci de là de nous opposer à certains de ses rouages, que ce soit dans une usine ou au Chiapas. Nous pouvons tenter d'imaginer, et même de bâtir localement et partiellement, d'autres formes de rapports interindividuels. Nous pouvons appeler toutes les bonnes volontés à lutter et réfléchir sur la manière de quitter le capitalisme pour quelque chose de mieux.

La prédation aussi est un problème complexe, que l'on ne peut pas isoler de tout un ensemble d'autres questions, démographiques (surpopulation), sanitaires (épidémies), de qualité de vie en général (environnement), voire, à long terme, évolutives (stock génétique)... Tout comme le capitalisme ou n'importe quel autre système social, dont la transformation ne peut sortir que de débats et d'essais, la prédation ne peut s'affronter à coups de baguette magique. C'est de la réflexion et de la discussion, lorsqu'elles seront devenues possibles à l'échelle de la société, que l'on peut espérer voir émerger des solutions - ne serait-ce déjà que de peu d'ampleur : car le problème que pose la prédation ne se résout pas nécessairement en termes de tout ou rien.

En effet, en envisageant la prédation, on peut facilement se retrouver les bras ballants, paralysé devant l'ampleur du phénomène. Il en aurait été tout à fait de même si la médecine, au lieu de s'attaquer aux maladies, et de chercher à guérir ou à soulager les malades réelles qui se présentaient, s'était laissée obséder par l'impossibilité de vaincre la maladie, toutes les maladies, ou par la terreur d'intervenir dans le cours « naturel » des choses, de contrer Dieu ou Nature. De même, dès lors que l'on s'est libérée du respect paralysant de l' « ordre naturel », il devient possible de commencer à réfléchir aux prédations, aux innombrables types de prédation, à distinguer les cas les plus graves - par exemple, celui des hyènes qui déchiquettent leurs victimes vivantes, en leur imposant une souffrance effroyable - de ceux qui le sont moins, voire pas du tout - comme la prédation sur les insectes, si, comme certaines le pensent, ceux-ci ne sont pas sensibles - et à distinguer les cas relativement faciles à résoudre - comme celui des loups par rapport aux cerfs - de ceux qui paraissent hors de portée - comme la prédation des innombrables poissons dans l'océan ; ceci en cherchant bien sûr à envisager, avant chaque intervention, l'ensemble des conséquences prévisibles, tout comme en médecine avant de prescrire un médicament.

Il est donc matériellement possible de commencer à progresser, en pratique, et de réduire la prédation, sans qu'il faille avoir établi à l'avance la possibilité de balayer un jour de la surface de la terre toutes les prédations.

Libéralisme, État-providence, ou révolution ?

Une analogie entre société humaine et « Nature » permet de penser trois grands types différents de réactions envisageables face à la prédation :

- « Laisser faire », le slogan du libéralisme aujourd'hui triomphant, correspond aussi à l'attitude que les humaines ont toujours eue face aux relations entre non-humains (sauf par exemple quand un prédateur entrait en concurrence pour le « gibier »). L'insistance sur le droit à la libre détermination individuelle, celle des individus dominants surtout, a l'avantage - pour ceux-ci - de leur éviter de devoir intervenir dans les affaires d'autrui. On sait cependant que la liberté formelle masque souvent un environnement réel où la « loi de la jungle » permet aux mieux placées de manger les autres. Par ailleurs, cette option accorde une valeur suprême à la liberté, point qui mériterait pour le moins une discussion serrée ; il y a de grandes chances que certaines valeurs chères à la plupart des humaines, comme les sentiments de dignité, de liberté, d'autonomie, de responsabilité, d'individualité, d'identité, etc. le soient bien moins pour beaucoup d'autres animaux.

- L'option opposée rappelle plutôt l' « État-providence », augmenté du récent « droit d'ingérence humanitaire ». C'est alors un droit et un devoir d'intervenir dans le cours des évènements, autant et aussi bien que possible : non en chamboulant le monde, mais en le gérant au mieux, au coup par coup. On peut alors commencer la lutte contre la prédation par des interventions limitées, sur les cas les plus pressants. Il est vrai que cette attitude pose aussi potentiellement de sérieux problèmes politiques : on sait que les interventions « paternalistes » sont souvent l'occasion pour ceux/celles qui sont en situation de pouvoir secourir autrui d'imposer leurs propres intérêts et de dominer au travers de leur aide [6]. Cependant, on voit mal quels intérêts « privés » (autres que celui, non directement nuisible, de se sentir moralement supérieures) les humaines pourraient trouver à intervenir pour prévenir ou soulager les maladies, famines, prédations, etc.

- Enfin, la troisième solution « envisageable », qui tente de dépasser l'opposition entre les deux précédentes, correspond - pour rester dans l'analogie - au projet de changement révolutionnaire des sociétés humaines : l'espoir ou la volonté qu'en changeant les structures sociales de façon adéquate, on puisse laisser chacune libre sans que cela ne risque plus, du moins à grande échelle comme actuellement, de menacer les autres dans leurs conditions de vie et leur liberté. Mais l'analogie révolutionnaire implique dans le cas de la « Nature » une refonte totale de l'ensemble de ce qui existe sur Terre, dont on ne voit en fait hélas aujourd'hui encore pas le début d'une ombre de possibilité de réalisation.

Toujours est-il que cette deuxième option, et plus encore la troisième, resteront impensables dans le cas de la prédation tant que les sociétés humaines seront des sociétés d'exploitation, d'oppression et de domination. Aujourd'hui, les positions théoriques quelles qu'elles soient ne peuvent avoir de répercussions concrètes que fort limitées : car même lorsque nous pouvons imaginer des solutions particulières et circonscrites pour améliorer le sort des animaux sauvages, nous ne sommes qu'une poignée à vouloir les appliquer... Nous en resterons là tant que les êtres humains, qui eux-mêmes pratiquent la prédation sur le nombre incalculable d'individus qu'ils tiennent sous leur joug, resteront spécistes [7]. Et pourquoi dépenseraient-ils une énergie importante à régler des problèmes qui ne les affectent aucunement, si par ailleurs ce ne sont pas la bienveillance et le désir de rendre service et de faire plaisir qui deviennent les moteurs de leurs relations sociales ?

Ce qui importe aujourd'hui, c'est la portée théorique, culturelle et idéologique du débat, par ce qu'il peut changer dans notre perception des autres animaux en nous aidant à les considérer véritablement comme des individus, dont les intérêts comptent réellement en eux-mêmes : par l'attaque frontale qu'il permet contre l'idéologie naturaliste et spéciste.

Qu'est-ce que le naturalisme ?

Ce que nous reprochons à l'écologie en particulier, et au naturalisme en général, c'est de ne considérer que la volonté des humaines de voir se perpétuer l'ensemble tel qu'il est (la « Nature »), sans aucunement se soucier des intérêts des individus concernés au premier chef.

Le naturalisme voit le monde comme une totalité soumise à un « ordre naturel », où tout est ordonné et a une place qui est sa vraie place. Chaque chose « naturelle » possède donc en propre une nature particulière, qui est censée être une sorte de programmation interne pour qu'elle reste à sa place et remplisse bien sa fonction au sein du Tout. La nature (avec un petit n) d'une chose est donc ce par quoi la Nature (avec un grand N) lui dicte quoi être pour réaliser l' « harmonie » de toutes choses entre elles. Cette « Nature », parce que totalité, se voit accorder tout « naturellement » une valeur infiniment supérieure à celle de chacun des rouages la constituant. Du coup la « nature » de chacun de ces rouages, du fait d'être l'expression de Nature, devient une chose essentielle et fondamentale qu'il ne faut pas pervertir sous peine de subvertir l'ordre du monde, sous peine de chaos.

On reconnaît sans peine dans cette description du naturalisme une variation sur les grands thèmes et les mythes fondamentaux de toutes les religions. De fait, le rapport des humaines à cet ordre imaginaire est de type religieux : la « Nature » est sacralisée, on lui prête des intentions, voire on la personnalise. À vrai dire, cet « ordre naturel » est généralement une projection de notre propre système social (ou de celui que l'on souhaiterait instaurer), et l'idée que les humaines s'en sont faites a varié au fil des siècles. Ainsi, on parle plus facilement aujourd'hui d' « équilibre naturel » que d' « ordre naturel » : car la tendance actuellement dominante est plus à la démocratie et à la participation qu'au fascisme déclaré, plus à une économie libérale qu'à une planification étatique. Mais si le type d'ordre change, l'ordre reste, c'est-à-dire reste la vénération que lui vouent les humaines. En particulier, toute chose dite « naturelle », censée appartenir à l' « ordre naturel », n'existe que par et pour cette totalité. Les choses « naturelles », quelles qu'elles soient, se retrouvent alors toutes sur un plan d'égalité : le moineau, le brin d'herbe, le caillou, chacun concourt à sa manière, en tenant sa place, à la bonne marche de l'ensemble, et ne sera plus perçu que dans ce cadre [8]. Il n'a alors d'autre valeur à nos yeux que relative à sa fonction au sein de l'Ordre, qui seul a de la valeur en propre. Ses intérêts éventuels n'existent qu'à condition d'être la traduction de ceux de l'Ordre, seuls vraiment vrais ; si d'aventure ils paraissent y contrevenir, on les niera en tant que vrais intérêts (désirs « contre-nature » : donc pervertis, dégénérés...). Ou bien, dans la louable intention de les réhabiliter, on montrera qu'ils s'intègrent malgré tout au Grand Plan [9].

Or, ce discours sur les animaux au sein de la « Nature » trouve un parfait parallèle dans certains discours politiques, qui prônent un type de société particulier : où les intérêts des individus, y compris leur vie, ne sont importants que dans la mesure où ils vont dans le sens de la bonne marche de la machinerie sociale ; où, en fait, la valeur des individus est purement relative à celle de l'Ordre social, cet ensemble auquel ils appartiennent corps et âmes, qui les comprend et les dépasse (les transcende), dans lequel il leur faut être et rester immergés, et dont ils ne sont finalement que les rouages ; ces discours politiques, ce sont les discours totalitaires, fascistes, nazis, staliniens, etc. (si les démocrates aussi considèrent « nécessaire » la main-mise sociale sur les individus, c'est-à-dire, l'existence d'un ordre social, leur discours par contre met l'accent plutôt sur la liberté de la personne que sur sa sujétion autoritaire à la totalité).

Le discours naturaliste est explicitement totalitaire, en ce qu'il se place du point de vue d'une totalité abstraite de ses composantes, tout en étant censée représenter ces mêmes composantes. Il faudra sacrifier les intérêts de certains individus, voire de tous, pour que la « Nature » (comme la société dans les idéologies sociales) marche harmonieusement. Leur souffrance n'importe pas, seule compte la totalité, qui seule existe réellement : des morts et souffrances individuelles, on ne tire donc pas la conclusion qu'il faudrait réfléchir à comment vivre autrement et mieux, car elles sont neutralisées, transcendées et sublimées par leur prétendue fonction au sein de cette entité sublime et transcendante qu'est le Tout.

C'est tout particulièrement net lorsqu'on invoque les fameux « équilibres », qu'on en parle en termes explicitement mystiques, comme c'est le cas ici...

... tout ce que la morale humaine réprouve avec force, l'injustice, l'inégalité, la cruauté, n'a, chez l'animal, aucun sens. Pour l'animal, la finalité semble bien différente : c'est avant tout la survie, survie individuelle et plus encore survie de l'espèce. Peut-être même l'animal est-il programmé en fonction d'un plus vaste dessein, à savoir un équilibre sur la Terre entre toutes les espèces vivantes [10].

...ou bien en essayant de les présenter de façon rationnelle, en leur donnant un (pâle) habillage scientifique :

Les zones humides forment donc un milieu bien équilibré, où chaque espèce tient son rôle. Si certains foisonnent, ce n'est, en fin de compte, que pour en alimenter d'autres, prédatrices. Ce cycle si bien ordonné de la Nature [11]...

La prédation en dernier ressort
au service du bien commun ?

Une autre façon de refuser de prendre en compte les intérêts individuels des animaux se retrouve dans cette vieille lune qu'est l'idée que la « Nature », du fait de la « sélection naturelle », produit des êtres supérieurement sensibles, donc (?) doués en jouissance ; dans la perspective d'un bonheur général toujours accru, il faudrait donc ne surtout pas toucher à la sélection naturelle, qu'elle opère par famines, épidémies ou prédations [12].

Peut-être la « sélection naturelle » joue-t-elle vraiment un rôle dans l'apparition de nouveaux individus plus sensibles (donc censés être plus performants en terme de bonheur ?) : à vrai dire on voit mal comment s'en assurer. Mais qu'est-ce qui permet d'évaluer que ces éventuelles nouvelles apparitions valent bien le monstrueux carnage quotidien, qu'est-ce qui permet de décider que la balance doit pencher en faveur de ces futurs sur-animaux, aux dépens de ceux, bien concrets, qui souffrent et meurent aujourd'hui ?

Qu'on se pose la question, pourquoi pas ? Mais que l'on y réponde avec assurance, sur la foi de rien de tangible, c'est-à-dire sur la foi tout court, voilà qui semble pour le moins étonnant : ne s'agit-il pas là d'un nouvel essai d'attribuer aux animaux une fonction, d'en faire de nouveau les moyens d'une fin qui doit les transcender ? Ils seraient alors sacrifiés sur l'autel de l'Évolution, chaque cadavre supplémentaire marquant une étape de la Longue Marche vers le Mieux.

L'idée n'est pas nouvelle :

Karl Marx allait critiquer Charles Darwin parce qu'il représente l'état naturel du règne animal comme celui de la libre concurrence et parce qu'il voit parmi les bêtes et les plantes sa propre société anglaise, « avec sa division du travail, sa compétition, l'ouverture de nouveaux marchés, les "inventions" et la "lutte pour l'existence" malthusienne ». En décrivant les formes les plus féroces de concurrence comme entrant dans l'ordre naturel des choses, Darwin est dans la tradition de tous ces auteurs qui l'ont précédé et qui ont allégué que les classes inférieures doivent accepter de bon coeur leur vie difficile parce que la nature s'assurera que tout se passera pour le mieux. Il montre que la famine et la mort sont les moyens qui assurent la production ininterrompue d'animaux supérieurs ; pendant ce temps, « aucune peur n'est ressentie... la mort est généralement prompte... et ceux qui sont vigoureux, ceux qui sont en bonne santé, ceux qui sont heureux survivent et se multiplient [13] ».

De fait, on retrouve très souvent ce discours aujourd'hui encore :

Jamais je n'ai empêché un animal prédateur d'attraper un moineau, un rat ou un lapin, jamais je ne me suis indignée de voir un serpent manger un petit mammifère : la nature les a fait prédateurs, il faut qu'ils lui obéissent. Je l'ai d'autant moins empêché, qu'outre le respect de la nature qui nous anime, Scott et moi avons observé la manière généralement foudroyante dont un prédateur tue sa proie...

et :

Je suis un partisan inconditionnel de la sélection naturelle, car la Nature ne peut pas se tromper [14].

Que le propos soit immédiatement mystique ou qu'il se drape d'un vernis scientifique comme celui de Darwin, n'aboutit-il pas à la même conclusion ? Car Nature, si elle est inflexible (elle est un ordre !) ne saurait être cruelle : elle est aussi harmonie, ne l'oublions pas. Les naturalistes cherchent à légitimer l'ordre en gardant bonne conscience.

Le naturalisme
et les dominations intra-humaines

Le discours qui veut que les intérêts de certains individus n'importent qu'en fonction de leur utilité pour autre chose qu'eux-mêmes, est le discours type de toutes les dominations [15].

L'effet principal d'un tel discours, qui est aussi son but et sa fonction, est de nier l'importance de leur intérêt propre, qui apparaît nécessairement dérisoire et ridicule d'être toujours associé/comparé à un « intérêt » supérieur, le plus souvent carrément grandiose et, disons-le, sacré : celui de la « Nature », par exemple, ou de l' « Humanité » ou de n'importe quelle autre notion sacralisée.

De fait, toutes les dominations intra-humaines tendent à ramener les dominées à une appartenance à la « Nature », cet « ordre » qui est le règne de la fonctionnalité, du déterminisme, de la valeur relative à autre chose que soi-même, et donc de la non-individualité. Les dominantes tout au contraire sont censées appartenir pleinement à l' « Humanité », c'est-à-dire, au règne de l'autonomie, de la liberté, de la valeur en soi, de l'individualité, etc [16].

Les témoignages ne manquent pas, au gré des sociétés et des époques, sur la « naturalité » des esclaves, des femmes, des enfants, des animaux, mais aussi, du peuple, des fous, des marginaux, des criminelles, des homosexuelles, et, bien sûr, également des Noires et des peuples colonisés... Leur place naturelle dans l'ordre naturel correspond toujours à la fonction et à la place qui leur sont/étaient dévolues socialement ; si les dominantes sont libres [17], les autres, êtres naturels, sont au contraire programmés à rester à leur place par la « Nature » en général, et par leur propre « nature » en particulier, pour la plus grande gloire de l'harmonie du monde.

Cela signifie que les dominations elles-mêmes sont toujours perçues comme naturelles, comme faisant partie de l'Ordre naturel des choses : toutes les dominations « précapitalistes » [18] se trouvent légitimées par une divinité ou par l'Ordre naturel et ne doivent pas être remises en question, sous peine bien sûr de chaos. Ainsi l'esclavage fut-il toujours considéré comme une institution naturelle... Ainsi une féministe contemporaine remarque-t-elle que l'on considère encore et toujours le patriarcat comme « un équilibre » et comme un « ordre naturel [19] »...

C'est pourquoi pratiquement tous les mouvements réactionnaires, pour le maintien ou le rétablissement de l'ordre, font appel au naturalisme, qui pour légitimer le patriarcat, qui pour justifier le racisme, l'eugénisme, la monarchie, la guerre [20] ou le retour des « hiérarchies naturelles », qui pour combattre la licence des moeurs, l'homosexualité, la perte du masculin et du féminin...

Les dominantes se réfèrent très volontiers à la « Nature » comme argument pour cimenter l'ordre social et justifier son caractère inégalitaire :

S'il en est ainsi forcément dans des civilisations comme les nôtres où aucune sélection naturelle n'élimine les faibles, les débiles mentaux, les contrefaits, qu'on garde jalousement en vie, il existe dans la nature une "injustice", une inégalité entre les êtres sans laquelle la vie serait impossible [21].

La conclusion « naturelle » en est un « chacun sa place » qui trouve tout naturellement sa solution chez les animaux puisque « Nature » agit directement en eux (leur « nature » leur dicte directement leur place), mais qui ne peut se faire jour chez les humaines que s'ils/elles deviennent « sages » et usent « sainement » de leur liberté, en apprenant à rester à leur « juste » place dans la hiérarchie sociale, désormais invoquée aussi comme naturelle :

... il était un bon chef, un vrai chef, comme un roi devrait toujours être, comme ils le furent aux âges où la nature nous dictait encore ses lois et où tout n'était qu' « ordre et beauté », même tuer pour vivre, même être malade, même mourir [22].

L'humaine sage est ainsi celle/celui qui en accord avec l'ordre fondamental sait pallier au manque de nature de la vie de société :

La répartition de la population d'un pays en différentes classes, n'est pas un effet du hasard, ni de conventions sociales, elle a une base biologique profonde... Il faut que chacun occupe sa place naturelle... La présence de groupes étrangers indésirables du point de vue biologique est un danger certain pour la population française [23].

et :

Il n'y a pas de survie possible si l'Occident ne retrouve pas les sources de l'ordre naturel [24]...

Humanisme, naturalisme, même médaille !

Le naturalisme est fondamentalement, on le voit, l'idéologie du respect de l'ordre et des dominations ; si son rôle commence à être connu et compris à propos du racisme ou même du sexisme, il passe systématiquement inaperçu en ce qui concerne le spécisme ; celui-ci semble si naturel ! Les meilleurs critiques n'ont généralement pas pensé une seconde que leurs analyses puissent aussi s'appliquer aux autres animaux : les humanistes se sont attaquées, au fil des siècles et de l'évolution sociale, à l'idée que des humaines puissent ressortir de l'ordre de la « Nature », mais cette critique s'est (presque) toujours arrêtée aux frontières de l'humanité. Simplement, on en est arrivé au point où il y a un ordre humain, social, règne de la liberté et de l'individualité, et un ordre non humain, naturel, royaume du déterminisme et de la fonctionnalité. Toutes les humaines font désormais tendanciellement partie du premier groupe, tous les non-humains sont irrévocablement relégués dans le second. Au moins, c'est simple.

C'est là la construction idéologique type, fondamentale à travers l'opposition millénaire entre « Nature » et « Humanité », ces deux concepts étant les purs produits idéologiques et imaginaires d'un monde fondé sur les dominations.

C'est cette partition du monde en « Humanité » et « Nature » qu'il faut remettre en cause, non pas comme ceux/celles qui voudraient replonger les humaines dans l'Ordre naturel, mais en se débarrassant de ces concepts mêmes, et en particulier de l'idée qu'existe un Ordre naturel. C'est à cette condition seulement que pourront réellement être pris en compte les intérêts des autres animaux, pour eux-mêmes. Imagine-t-on que la lutte contre le racisme ou le sexisme aurait pu progresser tout en continuant à voir les Noires ou les femmes comme faisant partie d'un Ordre naturel dont les hommes blancs, par contre, auraient émergé ?

Du fait de les percevoir comme appartenant à la « Nature », les humaines ont l'impression que les non-humains n'interviennent pas dans (ou contre) le cours des choses comme le fait l'humanité, mais qu'ils sont et restent immergés dedans, en sont prisonniers de fait, le subissant totalement et - magnifique escamotage de la réalité -, sans le subir vraiment, puisqu'ils sont censés y être par nature adaptés (Nature étant harmonieuse) !

Il va de soi que si j'accorde de l'importance à la vie de quelqu'une et que je suis par ailleurs dénué de tout sentiment religieux, je ne le/la laisserai pas devenir la proie de la « Nature » (c'est-à-dire, du hasard des circonstances) mais chercherai à intervenir ; mais, concernant des non-humains, les humaines réagissent fréquemment tout autrement, même dans les cas où elles/ils les aiment. Ainsi, si de nombreuses personnes ne soignent pas « leur » animal de compagnie lorsqu'il tombe malade, ce n'est bien souvent pas seulement parce qu'elles sont pingres, mais aussi que l'animal et sa maladie sont perçus d'un même monde, la « Nature », et qu'intervenir alors serait s'immiscer dans cet autre ordre, qui n'est pas le nôtre, dans les affaires intérieures d'une autre nation. Un ordre de la fatalité et du destin (et paradoxalement, toujours, de l'harmonie), qu'il serait dangereux de subvertir, de déséquilibrer, en s'en mêlant.

Spinoza critiquait déjà au XVIIe siècle la vision selon laquelle l' « Humanité » serait comme un Empire dans un Empire (la « Nature »), le royaume de la liberté au sein du règne du déterminisme. Mais en fait, les humaines distinguent bien deux mondes, « Humanité » et « Nature », mais juxtaposés, existant côte à côte en interaction. Ils/elles les posent ainsi comme deux Ordres différents, comme deux nations qui entretiennent un commerce, mais qu'un fossé sépare. Dans cet ordre des choses, il faut que les vaches soient bien gardées : les animaux doivent rester dans la « Nature », pour obéir à leur nature et remplir leur vocation naturelle, et les humaines doivent rester humaines, et continuer d'obéir à leur humanité, à leur liberté, à leur dignité : à leur haute idée d'eux-mêmes, d'elles-mêmes.

Cette partition idéologique nous interdit d'envisager une solution au problème de la prédation, nous interdit de penser que les non-humains pourraient avoir droit au progrès vers plus de bien-être auquel aspirent les humaines. Elle impose le développement séparé, l'apartheid des espèces : d'un côté, la « sélection naturelle », la « loi de la jungle », et de l'autre, les exigences de justice. Cependant, toute solution au problème de la prédation, dès lors qu'elle n'engendrerait pas de nuisances plus grandes que celles qu'elle soulagerait, serait souhaitable du point de vue des principaux concernés : même un monde contrôlé et géré de A à Z par les humaines serait un progrès s'il était de ce fait plus agréable à vivre pour ses habitants que ne l'est l'actuel. Et, effectivement, sur quel autre critère voudrait-on sérieusement en juger ? Un tel monde perdrait beaucoup, peut-être, en liberté, en imprévisibilité, en autonomie, en poésie... Mais ce que nous aurions, « nous », humaines, à perdre à une telle entreprise est à confronter avec ce que tant d'autres auraient à y gagner.

C'est donc contre la partition idéologique du monde en deux Ordres que doit s'élever l'antispécisme, contre l'apartheid des espèces qui en découle.

Écologie et libération animale

Nous avons souvent parlé dans les Cahiers de notre position face aux mouvements progressistes humanistes. Mais nous n'avons par contre guère abordé la question des rapports que peuvent entretenir les mouvements écologiste et antispéciste.

Dans quelle mesure les valeurs et les visions du monde que véhiculent ces deux mouvements sont-elles compatibles ? Et, question différente, dans quelle mesure peuvent-ils s'allier sur le terrain ?

Premier point, le niveau idéologique : l'antispécisme se préoccupe de la survie et du bien-être des individus, ce qui n'est pas le cas de l'écologie - lorsqu'elle feint de le faire, c'est que les individus en question sont dotés de caractéristiques qui n'ont à voir avec leur vie que de façon accidentelle, comme le fait pour les ours, les baleines ou les loups d'appartenir à une espèce en voie d'extinction, et de faire positivement relief et symbole dans l'imaginaire des humaines [25]. Elle adopte et renforce des valeurs naturalistes : la « Nature » est une valeur en soi, il ne faut pas y toucher, sinon tout s'écroule : c'est la position deep-écologiste, partagée peu ou prou par toute une chacune. Ou bien elle garde les valeurs humanistes : la « Nature » est notre environnement (à « nous », humaines), et est comme telle un capital (financier, culturel, esthétique...) que nous ne devons pas gaspiller, mais entretenir et faire fructifier plutôt que consommer sans jugeote et détruire : c'est la position des environnementalistes. La « Nature » est alors un patrimoine que l'on doit restaurer comme on le fait des vieux bâtiments chargés d'histoire, ou que l'on doit sauvegarder comme les musées sauvegardent et mettent à la disposition du public les oeuvres d'art (c'est ce que sont les réserves naturelles). À cela s'ajoute bien sûr la prise en compte du fait que l'avenir de l'humanité est tributaire d'un environnement pas trop pathogène [26].

Écocentriste ou anthropocentriste, l'écologie reste donc fondamentalement spéciste [27], soit en posant les non-humains comme parties de la « Nature », soit en les incluant dans la notion d'environnement.

Une fois le constat opéré des divergences politiques, des convergences d'ordre pratique restent-elles possibles ?

Le bien-être des êtres sensibles nécessite un environnement qui leur soit adapté, et la crise « écologique » actuelle concerne un nombre incommensurable d'animaux dont nous ne savons rien ou presque, justement parce qu'ils ne sont pas nos commensaux. Des milliards d'êtres sensibles voient leurs conditions de vie se détériorer, leur environnement habituel disparaître, la nourriture leur manquer... Ce n'est pas la « Nature » qui est victime des pluies acides qui désertifient des centaines de lacs, des irradiations qui ont contaminé de vastes territoires (Tchernobyl), des automobilistes, des déboisements, des marées noires à répétition, des insecticides... ce sont des individus fort concrets, mais que l'on ne voit pas affamés, empoisonnés, asphyxiés (les poissons et autres dans les lacs), irradiés... et qui pour cela restent abstraits dans notre imaginaire.

Je ne crois absolument pas que la « Nature » soit l'environnement optimal pour la plupart des individus de la plupart des espèces. Par exemple, il y a des chances que « nos » poules, vaches, chèvres dans « nos » prés aient une existence plus tranquille et plus heureuse que leurs ancêtres sauvages du temps où pullulaient encore les prédateurs : mis à part le fait qu'elles seront en fin de compte tuées, elles sont parfois protégées correctement, à l'abri, soignées, nourries, etc. Mais si un animal sauvage n'est pas nécessairement au paradis sur terre, il reste que « polluer » [28] son environnement est une façon de le rendre plus dangereux (produits nocifs) ou moins adapté encore (disparition ou raréfaction de certains aliments...), et donc de réduire son bien-être [29]. De même, les dangers liés au nucléaire, à la voiture, etc., le concernent ; voilà des terrains d'entente pratique avec les écologistes.

Par contre, il peut y avoir divergence et opposition lorsque ces dernières veulent réintroduire des prédateurs ou des proies, si ça va dans le sens d'une plus grande souffrance générale. Ou s'ils/elles veulent conserver un écosystème particulièrement effroyable (par exemple, l'exemple déjà donné des hyènes qui déchirent leurs proies vivantes...) au nom de « c'est naturel ! ». Et, si un jour on trouve des moyens d'intervenir à grande échelle, il est clair que les divergences se creuseront et deviendront de vrais antagonismes pratiques.

Mais pour l'heure, le problème concernant une alliance actuelle sur les luttes pratiques où écologie et libération animale peuvent se retrouver (comme les pollutions de rivière ou le nucléaire) est d'ordre idéologique : nous avons une vision du monde nouvelle, ultra-minoritaire et très mal acceptée ; comment pouvons-nous éviter qu'elle ne soit engloutie dans le naturalisme commun, et qu'au contraire elle fasse relief et apparaisse clairement ?

L'un des messages qu'il est important de faire passer est qu'il peut justement y avoir divergence entre les intérêts des individus non-humains et ceux qu'on attribue abusivement au « Système », au « Tout » ( « Nature »). Montrer que les animaux sont des individus, qui ont des intérêts propres. Mais comment dégager un tel message dans une lutte environnementale ? Bien que la marge d'intervention soit particulièrement étroite si l'on veut que l'antispécisme soit compris précisément, il reste la possibilité, me semble-t-il, de reprendre un discours purement environnementaliste, disant que « notre » environnement joue un rôle fondamental dans « notre » bien-être, mais en incluant bien sûr explicitement les êtres sensibles non-humains dans ce « nous ». Et en n'hésitant pas à insister sur le fait que, si leur vie n'est vraisemblablement déjà pas évidente (maladie, prédation, recherche de nourriture, problèmes divers de relations, etc.), ce n'est pas la peine d'en rajouter, d'autant qu'ils sont généralement plus vulnérables que les humaines, ne serait-ce que parce qu'ils ont moins de possibilités de maîtriser leur environnement. Un discours où la notion d'environnement vient casser la traditionnelle dichotomie « Nature »/ « Humanité » (ce que ne fait pas le discours environnementaliste anthropocentrique, puisqu'alors la notion d'environnement recouvre celle de « Nature »), d'une part en mettant tous les êtres sensibles dans la catégorie de ceux qui ont besoin d'un environnement adapté et d'une certaine qualité de vie, et d'autre part, en n'hésitant pas non plus, lorsqu'il y a lieu, à inclure les humaines dans la notion d'environnement : les activités humaines, et les produits de ces activités sont une partie de notre environnement, ainsi que de celui de nombreux autres animaux - au même titre que ce qu'on appelle « Nature ».

Lutte pratique et lutte théorique

Tout cela semblera peut-être à certaines bien abstrait, et on invoquera sans doute l'urgence qu'il y a à intervenir pour éviter les destructions des écosystèmes, avec en toile de fond l'idée que les divergences d'idées paralyseraient inutilement les actions pratiques et que ce sont ces dernières qui comptent. Beaucoup ne comprennent pas que nous considérions si important d'attaquer l'idée de Nature, ce « fantasme » naturaliste. C'est que nous croyons que la lutte se fait pour l'instant sur le terrain des idées, qu'elle durera de toute façon au moins des décennies, et qu'elle ne pourra tirer sa force que de la justesse et de la précision des théories et des analyses que nous pourrons faire ; et que le temps n'est pas où cela aurait un sens politique d'agir concrètement (sauver quelques lapins ou rats) : aujourd'hui, les actions doivent avoir pour but essentiel de faire passer les idées et cette nouvelle appréhension des animaux que nous voulons voir se répandre : les actions ne sont pas une fin en soi, mais d'abord un moyen au service de nos idées. La priorité n'est pas à la pratique pour la pratique, mais à la propagation de notre point de vue, qui passe entre autres par les analyses politiques et les théories morales, dont les actions pratiques à l'heure actuelle doivent être les tremplins [30]. C'est pourquoi nous accordons tant d'importance à la critique idéologique et culturelle du spécisme, et, tout particulièrement, du naturalisme ; c'est pourquoi il nous est si important de nous distancier de l'écologisme, de le critiquer, et de faire comprendre précisément ce qui nous en distingue et nous y oppose.

Nous ne pensons pas que la critique, parce qu'aujourd'hui elle divise, doive attendre les beaux jours : la critique de l'écologie par exemple n'a jamais empêché des antispécistes de lutter contre le nucléaire ou les voitures, etc. Certes, la question de la prédation est un des écueils les plus dangereux sur lesquels risque d'échouer la libération animale, justement parce qu'elle affronte directement l'idéologie dominante sur un point extrêmement sensible ; mais c'est faire l'impasse sur ce point, et non relever le défi, qui signifierait sans doute à plus ou moins long terme le naufrage.

[1] J'ai choisi les animaux, éd. Stock, 1970, p. 62.

[2] Bien des militantes de la libération animale tentent d'esquiver la question de la prédation au moyen d'un ou plusieurs des trois arguments que réfute S.F. Sapontzis dans les premières pages de son article « Sauver le lapin du renard ? », dans le présent numéro des Cahiers, p. 9.

[3] Article cité.

[4] Cf. Clément Rosset, L'Anti-Nature, coll. Quadrige, P.U.F., 1973 (livre indispensable, critique radicale du naturalisme) ; Robert Lenoble, Esquisse d'une histoire de l'idée de Nature, Albin Michel, 1969 ; Keith Thomas, Dans le jardin de la Nature : la mutation des sensibilités en Angleterre à l'époque moderne (1500-1800), NRF, Gallimard, 1985.

[5] D. Olivier, « Pourquoi je ne suis pas écologiste », CA n°7, juin 1993, p. 5 à 13.

[6] Les ingérences humanitaires servent souvent d'alibi à des interventions militaires à but peu philanthropique ; l'État-providence est également un outil de domination ; enfin, si la « protection de l'enfance » protège dans certains cas des enfants des conséquences « abusives » de la domination qui leur est imposée, elle permet d'autant mieux (avec bonne conscience) de les maintenir sous tutelle et contrôle permanents, et de les soumettre à ce que « nous » (la société dans son ensemble) attendons d'eux.

[7] Les chiens, par contre... Dans un livre de science-fiction, Demain les chiens de Clifford D. Sidmak, ce sont eux qui, dans quelques milliers d'années, réfléchissent au problème, et finalement le résolvent !

[8] Cf. « L'homme, l'Animal, la Nature, la Société... » dans la brochure Nous ne mangeons pas de viande pour ne pas tuer d'animaux (références en avant-dernière page de ce CA).

[9] L'homosexualité était clairement une perversion au début de ce siècle ; aujourd'hui, on lui trouve des « fonctions naturelles ».

[10] Jean Hamburger, L'Homme et les hommes, éd. Flammarion, 1976, p. 105 ; suit un exemple de « régulation naturelle » par la prédation, qui, associé à ses fantasmes de programmation et de finalité, ne signifie rien d'autre que le fameux : « ils sont fait pour se manger entre eux, pour être mangés. » L'auteur est un scientifique bien connu, et il n'est pas inintéressant de retrouver chez lui cette fameuse croyance naturaliste que les choses répondent à un dessein, à un destin, vaste ou dérisoire, à un programme, et ont un sens.

[11] « La vie agitée des eaux dormantes », dans Ça m'intéresse n°16, juin 1982, p. 50.

[12] Ce discours rappelle celui de Kant, concernant cette fois les sociétés humaines : l'Ordre naturel, en nous forçant à la concurrence, nous impose un continuel progrès matériel et spirituel, et le monde dans lequel nous vivons est ainsi en fin de compte le meilleur des mondes possibles... Cf. sa très naturaliste et très humaniste Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique : « Il faut donc remercier la nature pour leur incompatibilité d'humeur [des humains], pour leur vanité qui en fait des rivaux jaloux, pour leur désir insatiable de possession et même de domination ! »

[13] Keith Thomas, op. cit., p. 115 ; les italiques sont de moi.

[14] A. Lindberg, ibid., pp. 192 et 167 ; comme s'il était vrai que la mort est toujours foudroyante ! Ce serait trop beau, et il faudrait effectivement qu'existe une « Nature » bien intentionnée pour que règne une telle « harmonie » !

[15] ...y compris de la domination âgiste des adultes sur les enfants, dans laquelle tout est référé à ce qu'ils seront plus tard, et est rapporté aux intérêts socialement supposés du futur adulte qu'ils devront devenir.

[16] Cf. Y. Bonnardel, « De l'appropriation... à l'idée de Nature », dans Cahiers antispécistes n°11, article qui présente une thèse de Colette Guillaumin, (Sexe, Race, Pratiques du pouvoir et idée de Nature, éd. Tierces, 1992) en l'étendant à une analyse du spécisme.

[17] Cf. Y. Bonnardel, Une liberté qui subjugue, brochure éditée par l'auteur, novembre 1994.

[18] La société capitaliste tire au contraire une grande légitimité idéologique en se posant comme le produit de l'activité et de la volonté des humains, et non pas justement de la « Nature », et en opposant donc radicalement liberté humaine et instincts naturels. cf. Broch. cit.

[19] Amy, « Sous les cerisiers... », dans la revue Marie pas Claire, n°8, mai 1996 : « ... la raison pour laquelle on voit partout une telle haine des gays, des lesbiennes et des bisexuel-les, c'est que ceux-ci menacent la stabilité, le soi-disant équilibre du patriarcat. Leur existence nie clairement ce que certains aiment à appeler "l'ordre naturel" de la société patriarcale. » En remarque : c'est pourquoi, comme nous l'avons souligné ailleurs, on parle si volontiers des homosexualités en termes de perversion ou de dégénérescence...

[20] « ... Alors, il faut dominer la peur et transformer la nuit angoissante en complice. Tous les sens en alerte, le chef dirige ses hommes, autant avec son instinct qu'avec sa science militaire. Il sait où il veut aller et il sait si la voie est libre. Le chef devient chasseur, retrouvant un instinct animal primordial. » Article « Les commandos de chasse en Algérie », dans un fascicule hebdomadaire de décembre 1985 de Troupes d'élite (Éd. Atlas).

[21] A. Lindbergh, militante de la défense animale et du Front national, op. cit., p. 107.

[22] Ibid., p. 152.

[23] Alexis Carrel, février 1943, cité par Richard Coeurde dans « Voyage en Lepénie : extrême-droite et écologie », Silence n.158, octobre 1992.

[24] Jean-Marie Le Pen, Les français d'abord, éd. Carère/Lafont, 1984, cité par R. Coeurde, ibid.

[25] J'ai un jour entendu deux écolos déplorer avec indignation l'abattage par un paysan de magnifiques arbres, qui étaient si grands et si beaux, puis s'entretenir cinq minutes plus tard avec enthousiasme de pêche : quel beau poisson l'un d'eux avait capturé (et tué), et combien il était gros !

[26] L'environnementalisme humaniste est l'idéologie et la position officielles des pouvoirs nationaux ou internationaux : en 1969, les Nations-unies et l'Union internationale pour la Conservation de la Nature ont défini la « conservation » comme étant l' « utilisation rationnelle de l'environnement permettant de réaliser la plus haute qualité de vie possible pour l'humanité ».

[27] Certains deep-écologistes cessent toutefois d'être spécistes lorsqu'ils commencent à dévaloriser également les intérêts des individus humains au profit de « l'intérêt bien compris » de Notre Mère la Terre : hélas...!

[28] Le terme « polluer » a des connotations quasi-mystiques, et ce n'est pas une erreur si on l'utilise pour parler des interférences des activités proprement humaines avec le reste du monde : la « Nature » est posée comme féminine, vierge, victime, agressée par une Humanité virile qui la pollue, c'est-à-dire, la souille, lui enlève de sa pureté, la dénature. On se retrouve ici en pleine mythologie patriarcale.

[29] Encore que... Les « pollutions » en favorisent souvent certains en en défavorisant d'autres. Exemple : les pesticides, même dans l'hypothèse où les insectes ne souffrent pas, engendrent très vraisemblablement par effet indirect des situations atroces. Mais, par ailleurs, c'est en raison de leur utilisation que les rapaces tendent à disparaître : leurs œufs n'éclosent simplement pas. Leur souffrance semble limitée à une éventuelle frustration de ne pas avoir de petits ; et leurs proies potentielles sont par contre plus tranquilles...

[30] Cf. David Olivier, « Les humains sont des animaux », dans les Cahiers antispécistes n°9, janvier 1994.