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CA n°37 - [Livre] - Quels droits politiques pour les animaux ? - Introduction à Zoopolis

Chapitre 1 – Droits universels et droits relationnels

Ce premier chapitre situe les auteurs de Zoopolis et met en évidence les axes directeurs autour desquels s’articule leur réflexion. Après l’avoir lu, vous connaîtrez le squelette de l’ouvrage. Mais il ne prendra corps que plus loin, avec l’adjonction d’éléments qui donneront un contenu plus précis et concret aux propositions avancées par Donaldson et Kymlicka.

1. Quelques mots sur les auteurs de Zoopolis

Will Kymlicka est un universitaire réputé pour ses travaux en philosophie politique, domaine dans lequel il se classerait probablement lui-même parmi les tenants des conceptions libérales de la justice. Précisons pour éviter toute ambiguïté (en particulier au regard de l’usage du mot « libéral » chez les Européens francophones) que, dans ce contexte, le libéralisme ne renvoie pas à la défense de l’économie de marché contre l’intervention étatique, ni à la défense de l’exercice sans entraves du droit de propriété, telle qu’on peut la trouver chez des économistes de l’école autrichienne comme Hayek ou Rothbard, ou chez Robert Nozick ; les conceptions de ces derniers seraient qualifiées de « libertariennes » par Kymlicka, qui porte sur elles un regard critique. Le courant dont il est question ici est libéral dans le sens où il promeut les libertés politiques et personnelles. Mais sa conception de la justice exige par ailleurs que les institutions soient conçues de façon à accorder une attention particulière au sort des défavorisés, ce qui le distingue des libertariens. Ajoutons que dans l’usage anglo-saxon, « libéral » est fréquemment employé par opposition à « conservateur ».

Kymlicka connaît fort bien les développements contemporains de la philosophie politique puisque c’est lui qui, en tant que directeur de publication, a sélectionné et présenté les articles rassemblés en 1992 sous le titre Justice in Political Philosophy chez Edward Elgar, en deux volumes1. Il est également l’auteur de Théories de la justice : une introduction, dont la première édition en langue anglaise (1991) a été par la suite traduite en français : dans cet ouvrage, l’auteur présente et commente l’utilitarisme, l’égalité libérale (les pensées de Rawls et Dworkin), les libertariens, le marxisme, les communautariens et le féminisme2, en s’attachant, tout comme dans le recueil paru chez Edward Elgar, aux travaux récents (postérieurs à 1970).

Kymlicka a par la suite consacré de nombreux écrits à la question des minorités nationales, ethniques ou culturelles. Son ouvrage La citoyenneté multiculturelle – Une théorie libérale du droit des minorités, dont l’édition originale en langue anglaise date de 1995, a été traduit en français en 20013.

Sue Donaldson est un auteur indépendant. Elle a antérieurement publié un livre de cuisine végane (Foods That Don’t Bite Back, 2003), ainsi qu’un roman destiné au jeune public (Thread of Deceit, 2005) sous le pseudonyme de Susan Cliffe. Ajoutons que Sue Donaldson est la première lectrice des écrits de Will Kymlicka, son mari, et qu’ils ont l’habitude d’en discuter ensemble, de sorte qu’il est certain qu’elle aussi connaît bien la philosophie politique contemporaine, et qu’on peut la supposer proche des idées avancées par Kymlicka dans ses travaux4.

La dimension de la bibliographie de Zoopolis témoigne de la connaissance étendue qu’ont les auteurs de la littérature sur la question animale. Eux-mêmes avaient assez peu écrit sur le sujet avant 2011. Depuis la parution de ce livre ils ont par contre multiplié les articles et conférences sur ce thème.

Parmi les personnes auxquelles les auteurs de Zoopolis expriment leur gratitude dans la page de remerciements, figure leur chien Codie dont ils disent : « Codie est mort en 2005, mais son esprit nous a guidés tout au long de l’écriture de ce livre. » Il est évident à la lecture de l’ouvrage que cette phrase n’est pas une plaisanterie : l’expérience de la vie avec Codie, et la perception qu’ont les auteurs du monde vu par Codie, leur ont réellement beaucoup appris.

Sue Donaldson et Will Kymlicka vivent au Canada. Kymlicka est professeur de philosophie politique à la Queen’s University à Kingston.

2. Points de convergence avec le mouvement de libération animale

Avant d’aborder l’apport distinctif de Donaldson et Kymlicka, il convient d’indiquer leur position par rapport aux thèmes phare du mouvement dit de libération animale ou des droits des animaux. Celui-ci condamne une série de pratiques humaines utilisant les animaux de façons qui ne seraient pas admises s’il s’agissait d’humains, et qui portent atteinte à leur vie, leur liberté, leur santé : des pratiques qui souvent restreignent dramatiquement la possibilité pour les animaux d’avoir les activités physiques et les relations sociales qui leur importent et/ou leur infligent une souffrance aiguë ou prolongée. Ainsi, de nos jours, le cannibalisme est prohibé, mais la consommation de chair provenant d’animaux tués à cet effet est un usage légal et répandu ; meubler ses week-ends en tirant sur des passants conduit en cour d’assise, mais il est permis d’occuper ses loisirs à chasser ou pêcher des animaux ; empoisonner ou inoculer délibérément une maladie à un humain est un crime, mais c’est ce qu’on fait routinièrement aux animaux dans les laboratoires ; etc. Le mouvement de libération animale milite pour la disparition de tous les usages des animaux qui leur portent gravement préjudice et pour la disparition des activités de production ou de divertissement associées. Un accent particulier est mis sur la dénonciation des pratiques qui font le plus de victimes (élevage pour les usages alimentaires et vestimentaires, pêche, chasse, expérimentation), ainsi que sur la promotion du véganisme, mais d’autres usages des animaux sont également visés (corridas, delphinariums, détention d’animaux sauvages dans les cirques, etc.).

Le mouvement des droits des animaux a grandi parallèlement à la production intellectuelle consacrée à la question animale, laquelle a connu une véritable explosion au cours des dernières décennies, avec les contributions d’auteurs d’horizon divers (journalistes, romanciers, philosophes, biologistes, sociologues, vétérinaires, juristes, théologiens, éthologues, historiens…).

Un mouvement militant n’est jamais la traduction exacte d’un mouvement intellectuel. Il existe néanmoins un rapport indéniable entre le mouvement des droits des animaux et le vaste pan des écrits sur la question animale qui a soumis à une critique dévastatrice les raisons et croyances habituellement avancées pour justifier le mépris dans lequel on tient les bêtes, et qui a fourni les arguments éthiques conduisant à condamner les usages précités des animaux.

Dans le chapitre 2 de Zoopolis, Donaldson et Kymlicka évoquent ces travaux et affirment leur adhésion à une version « des droits » de l’éthique animale (par opposition à une version utilitariste). Ils souscrivent à l’idée qu’on doit reconnaître aux animaux des droits inviolables, parce que ces droits constituent un bouclier protecteur qui empêche leurs intérêts fondamentaux d’être sacrifiés pour le bien des autres5. Ces droits sont dus à tous les êtres sentients, c’est-à-dire à tous ceux qui éprouvent des émotions. En d’autres termes : les auteurs affirment leur opposition aux approches qui dénient ces droits aux individus qui ne possèdent pas de surcroît quelque autre caractéristique mentale (telle ou telle forme d’intelligence, le langage, la conscience réflexive…).

Ajoutons qu’il ne faut pas confondre les deux propositions suivantes.

  1. Être doté d’une subjectivité qui fait qu’on peut se sentir bien ou mal est la condition nécessaire et suffisante pour avoir des intérêts, et pour justifier le bénéfice de droits protégeant ces intérêts.
  2. La seule faculté mentale que possèdent les animaux est leur capacité à éprouver des sensations de bien-être ou de mal-être.

La proposition 1, normative, est approuvée par Donaldson et Kymlicka. C’est la condition pour être un « patient moral », c’est-à-dire pour compter parmi les êtres dont doivent se soucier les individus capables de se comporter de façon éthique (les « agents moraux »).

La proposition 2 est descriptive, fausse, et très éloignée de la manière dont Donaldson et Kymlicka appréhendent les animaux. Ils reprochent même au mouvement des droits des animaux de s’être trop focalisé sur le thème des « patients » : à la fois dans le sens qu’il revêt dans l’expression « patient moral », celui du pôle passif (le bénéficiaire de l’action morale par opposition à son auteur), et dans le sens étymologique (lui aussi passif : « celui qui endure, qui souffre »), en portant à voir trop exclusivement les bêtes comme les objets malheureux de la maltraitance humaine. Or, nous verrons plus loin que le schéma proposé par les auteurs de Zoopolis pour bâtir des rapports plus justes avec les animaux s’appuie sur le fait qu’ils sont doués de compétences qui leur permettent d’être les auteurs de leur propre vie. Une large place est faite à l’idée que les animaux sont des êtres dont l’épanouissement est conditionné par la possibilité d’agir selon leur volonté. Donaldson et Kymlicka cherchent à cerner les libertés, l’élargissement des possibilités de choix, ou la réduction des contraintes dont ils doivent bénéficier : une approche cohérente avec l’optique libérale qui est la leur, mais qui ne fait sens que parce que les animaux ne sont pas uniquement des sortes d’éponges inertes absorbant des sensations agréables ou déplaisantes. Fermons cette parenthèse pour en revenir aux droits inviolables qui devraient être reconnus à tous les êtres sentients. Leur signification est explicitée dans le passage suivant :

Qu’implique le fait de reconnaître les animaux comme des personnes ou des « soi » [selves] dotés de droits inviolables ? Exprimé sous la forme la plus simple, cela signifie que l’on reconnaît qu’ils ne sont pas des moyens pour nos fins. Ils n’ont pas été placés sur Terre pour nous servir, nous nourrir ou nous réconforter. Ils ont au contraire leur propre existence subjective, et donc leurs propres droits égaux et inviolables à la vie et à la liberté, ce qui interdit de leur faire du mal, de les tuer, de les emprisonner, de les posséder et de les mettre en esclavage. Respecter ces droits exclut virtuellement toutes les pratiques en vigueur dans les industries utilisant des animaux, et où ces animaux sont possédés et exploités pour le profit, le plaisir, l’éducation, la commodité ou le confort des humains. (Zoopolis, p. 40)

Les auteurs en disent davantage sur ce thème que ce dont nous rendons compte ici. Ils donnent leurs raisons de ne pas vouloir restreindre la jouissance des droits fondamentaux à des êtres ayant des capacités mentales complexes. Ils expliquent que des droits inviolables peuvent en fait être légitimement violés en certaines circonstances. Mais tout cela a été abondamment développé par d’autres qu’eux (ils ne revendiquent d’ailleurs aucune originalité en la matière), aussi ne nous y attarderons-nous pas. Il importe toutefois de retenir que les propositions qui leur sont propres, et que nous allons découvrir, ne se substituent pas, mais s’ajoutent, à ce qu’ils qualifient de « version forte » de la théorie des droits des animaux. À cet égard, ils rejoignent les positions du mouvement de libération animale, en ce qui le distingue des courants de la défense animale qui souhaitent simplement des aménagements des « productions animales », de l’expérimentation, et autres activités qui seraient jugées criminelles si on les pratiquait sur des humains.

3. Vers une conception élargie des droits des animaux

Le projet de Donaldson et Kymlicka est de proposer un cadre permettant de connecter davantage la question du traitement des animaux avec les principes de justice libéraux et démocratiques. Il est aussi de déplacer le débat sur les droits des animaux du terrain de l’éthique appliquée vers celui de la théorie politique.

Quand on regarde le droit (positif) régissant les rapports entre humains, il comprend un certain nombre de droits individuels universels, c’est-à-dire de prescriptions valant pour tout être humain (droit à la vie, droit de ne pas être mis en esclavage, de ne pas être soumis à la torture…). Mais il comprend aussi une foule d’autres dispositions. Certaines ne concernent pas des individus mais des personnes morales. Qu’il s’agisse de personnes physiques ou morales, beaucoup de lois ne s’appliquent pas indifféremment à toutes : elles concernent un sous-groupe (les femmes, les entreprises de moins de 50 salariés…), ou font intervenir un critère d’appartenance (les résidents d’une commune ont des droits et obligations qui ne s’appliquent pas aux non-résidents…), ou encore prennent en compte les rapports liant des personnes entre elles (parents-enfants, enseignants-élèves…). Tous cela forme un tissu dense établissant les droits et devoirs qui découlent de diverses relations sociales, politiques ou historiques.

En comparaison, les thèmes dominants dans le discours sur l’éthique animale apparaissent singulièrement pauvres. La théorie des droits des animaux est intarissable sur les droits inviolables qui devraient leur être reconnus, et qui ont été évoqués plus haut. Ils appartiennent tous à la catégorie des droits individuels universels. Est-ce suffisant ? Il n’est pas rare d’entendre des personnes engagées pour la cause animale faire cette réflexion : « Tout ce dont ont besoin les animaux, c’est qu’on leur fiche la paix. » Mais une fois que les humains auront cessé d’impliquer de force des animaux dans des activités qui leur portent préjudice, les uns et les autres n’iront pas vivre sur des planètes séparées. Dès lors, le précepte « ficher la paix aux animaux » ne répond pas à la question de savoir comment devraient s’organiser leurs rapports, sachant qu’ils continueront à vivre ensemble ou côte à côte. Pour Donaldson et Kymlicka, la faille de la littérature existante sur les droits des animaux réside dans le fait qu’elle se réduit pour l’essentiel à un catalogue de droits universels négatifs (droits pour tous à ne pas être soumis à un certain nombre de traitements dommageables), qui ont pour pendant du côté humain une liste d’interdits (obligation de ne pas entreprendre une certaine liste d’actions envers les animaux). Or, pour organiser des formes équitables de coexistence, on a besoin de recourir aussi aux droits différenciés (que les auteurs nomment « droits relationnels ») : ceux qui dépendent des rapports qu’entretiennent certaines personnes avec d’autres, ou qui diffèrent selon que tel individu est membre ou non de tel ensemble. On a besoin également de recourir à des droits positifs et aux obligations corrélatives (obligation pour certains d’entreprendre certaines actions au bénéfice d’autres), et ainsi d’établir des règles de coopération et d’assistance.

Donaldson et Kymlicka travaillent sur les principes de base qui devraient régir des institutions justes, comme c’est souvent le cas en philosophie politique. L’objectif n’est pas de produire un corpus juridique complet prêt à l’emploi pour le jour de la libération animale. Outre le fait que la tâche est impossible, envisager de s’y atteler serait peu cohérent avec l’adhésion à l’idée que la production des lois doit résulter du fonctionnement d’institutions démocratiques. La question est plutôt de cerner les propriétés que doivent avoir ces institutions pour satisfaire une conception libérale de la justice.

4. Zoopolis dans ses grandes lignes

Comment les auteurs ont-ils procédé ? Ils ont pris quelques éléments fondamentaux du droit politique national et international humain, se sont appuyés sur ce qu’a à en dire la philosophie politique libérale, et l’ont transposé et adapté à une communauté politique élargie aux animaux.

Les ingrédients de base

Une bonne part des éléments-clé utilisés par Donaldson et Kymlicka pour penser l’organisation politique figure dans la citation suivante, ou s’en déduit :

Selon les théories contemporaines de la citoyenneté, les humains ne sont pas seulement des êtres dont les droits humains universels doivent être respectés en vertu du fait qu’ils sont des personnes ; ils sont aussi les citoyens de sociétés autogouvernées distinctes, situées sur des territoires particuliers. Autrement dit, les êtres humains se sont organisés en États-nations, dont chacun forme une « communauté éthique » dans laquelle les citoyens ont des responsabilités spéciales les uns envers les autres du fait qu’ils ont la coresponsabilité de se gouverner les uns les autres sur leur territoire commun. En bref, la citoyenneté génère des droits et responsabilités particuliers, au-delà des droits humains universels dus à tous, y compris les étrangers. (Zoopolis, p. 13)

De cela, on peut dégager trois idées. (1) La citoyenneté est le cadre qui doit organiser les droits et obligations existants entre membres d’une même communauté politique. Les citoyens s’autogouvernent : les institutions (démocratiques) en font les acteurs reconnus du devenir de leur société. (2) Il existe plusieurs communautés politiques distinctes ; il en résulte que par rapport à l’une quelconque d’entre elles, une personne n’a pas les même droits et obligations (relationnels) selon qu’elle en est membre ou non. (3) La pluralité des communautés politiques crée le besoin de définir les conditions de rapports équitables entre elles. Pour ce faire, les auteurs de Zoopolis recourent à un principe de droit international, la souveraineté (ou : droit à l’autodétermination) des peuples, principe qui protège l’indépendance des États ou des peuples contre l’ingérence étrangère, sans pour autant exclure certaines formes de coopération ou d’assistance entre eux.

Le couple citoyenneté-souveraineté occupe une place centrale dans la conception de l’ordre politique juste à laquelle adhèrent Donaldson et Kymlicka. On imagine sans peine le contexte dans lequel ce couple constituerait une grille d’analyse et un guide pour l’action particulièrement limpides : celui d’un monde composé d’un ensemble de communautés relativement étanches, chacune formant un collectif soudé, vivant à l’intérieur de frontières stables et incontestées. Chacune de ces communautés serait une nation dans la définition qu’en donnait John Stuart Mill dans ce passage de son essai sur le gouvernement représentatif paru en 1861 :

On peut dire d’une fraction de l’humanité qu’elle constitue une nation si ses membres sont unis par un sentiment de sympathie qui n’existe pas entre eux et d’autres – qui fait qu’ils coopèrent plus volontiers entre eux qu’avec d’autres gens, désirent relever du même gouvernement, et désirent que ce gouvernement soit exclusivement conduit par eux-mêmes ou par certains d’entre eux. (Mill, 1991, p. 427)

La réalité est bien sûr plus complexe. Des territoires font l’objet de conflits de souverainetés. Des peuples (dont les membres se ressentent comme tels) sont éclatés entre plusieurs États, ou réunis avec d’autres à l’intérieur des mêmes frontières sans qu’un réel sentiment d’unité existe. À l’intérieur d’un même pays, on trouve des minorités qui en raison de leurs convictions, de leur origine, de leur histoire… veulent que soit reconnu leur droit à s’affranchir un peu ou beaucoup des règles et normes valant pour les autres habitants. Des peuples nomades ont du mal à trouver une place juste dans un système qui lie le fait d’être une communauté aspirant à s’autogouverner à l’implantation permanente sur un territoire propre. Des flux de migrants traversent les frontières pour raisons politiques ou économiques, ce qui pose la question des droits et du statut qu’ils devraient avoir dans les pays de destination.

Donaldson et Kymlicka n’ignorent rien de cette distance entre le monde tel qu’il est et le monde simple imaginé plus haut. Ils n’en restent pas moins persuadés que la division de l’humanité en une pluralité de collectivités politiques est non seulement un fait mais une situation souhaitable. Cependant, ils ont conscience que les cas que nous avons évoqués créent une vaste zone grise de situations intermédiaires que les principes de citoyenneté et de souveraineté ne suffisent pas à traiter à moins d’être aménagés, réinterprétés, ou assortis d’éléments complémentaires.

Intégrer les animaux à la société politique

Les principes rappelés ci-dessus sont ordinairement employés pour traiter des droits et devoirs relationnels entre humains et collectivités humaines. Donaldson et Kymlicka soutiennent qu’ils peuvent et doivent s’appliquer aussi aux animaux non humains. Pour ce faire, les auteurs répartissent ces derniers en trois grandes catégories, non en fonction de leurs caractéristiques propres, mais en fonction des relations qu’ils entretiennent avec les sociétés humaines : animaux sauvages, animaux « liminaux », animaux domestiques. Les deux premiers groupes sont dans l’usage courant souvent réunis en un seul, sous la dénomination « animaux sauvages » : il s’agit en effet d’animaux qui organisent leur existence de façon autonome, indépendamment des humains. Donaldson et Kymlicka réservent pour leur part le qualificatif de « sauvage » à ceux d’entre eux qui vivent dans des espaces inhabités par les humains (par exemple les poissons des océans). La raison en est qu’il est possible d’appliquer à cette fraction des animaux non domestiques le concept de souveraineté, dans son acception classique. En effet, on a affaire à des individus ou groupes indépendants, disposant d’un territoire propre6. Les animaux liminaux quant à eux sont ceux qui mènent une existence indépendante dans des zones peuplées d’humains (par exemple, les chauves-souris qui nichent dans les clochers). On tombe alors dans la « zone grise », puisque dans ce cas des sociétés humaines et animales distinctes sont territorialement superposées. Pour les animaux liminaux, Donaldson et Kymlicka estiment que la « résidentialité » (le statut de résident) est le meilleur moyen de garantir les droits de ces voisins immédiats des humains, en tenant correctement compte à la fois de la proximité géographique et de l’absence (ou faiblesse) de proximité sociale. Les animaux domestiques par contre sont étroitement liés aux humains (et à d’autres animaux domestiques), de sorte qu’ils peuvent former avec eux une seule et même communauté. Aujourd’hui, ils se trouvent dans une position totalement subordonnée. L’avenir que voient pour eux les auteurs de Zoopolis consiste à mettre fin à l’ère de la « participation forcée » pour écrire une nouvelle page de l’histoire où ils seront pleinement intégrés à la société qu’ils forment avec les humains, et pour cela de les faire accéder à la citoyenneté.

Nous connaissons maintenant la trame de la théorie politique des droits des animaux développée dans Zoopolis : citoyenneté pour les animaux domestiques, souveraineté pour les animaux sauvages, résidentialité pour les animaux liminaux. Les trois prochains chapitres vont nous permettre de comprendre plus précisément de quoi il s’agit.

Notes

  1. On accède au sommaire détaillé de ce recueil à partir de l’adresse suivante : http://www.e-elgar.co.uk/bookentry_main.lasso?id=692
  2. La seconde édition remaniée de cet ouvrage, non traduite en français, (Contemporary Political Philosophy : An Introduction, 2002) comporte deux chapitres supplémentaires, l’un sur la citoyenneté, l’autre sur le multiculturalisme.
  3. Pour une information plus complète sur le parcours professionnel et les publications de Kymlicka, voir son site : http://post.queensu.ca/~kymlicka/index.php
  4. On lit ainsi dans la page de remerciements de La citoyenneté multiculturelle : « Je désire surtout exprimer ma reconnaissance à Susan Donaldson. Susan est la première à relire ce que j’écris et toutes les idées exprimées dans ce livre ont été scrupuleusement examinées pendant nos discussions. Quand Novalis a dit que toute conviction était infiniment plus séduisante dès qu’elle gagnait l’assentiment d’une autre âme, il aurait pu décrire toute la dette que j’ai envers Susan et envers ses opinions. » (p. 277)
  5. La suite de l’ouvrage montre que les « autres » contre qui les intérêts fondamentaux des animaux sont protégés par ces droits n’incluent pas tous les agresseurs potentiels, saufs dans le cas des animaux domestiques.
  6. Plus exactement, distinct de celui des humains, ce qui n’empêche pas que différents groupes d’animaux sauvages occupent les mêmes espaces et puissent avoir des conflits territoriaux entre eux.