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Tristes idées, triste couleur

Il s'agit, disons-le tout de suite, d'un livre consternant [1]. Pourtant, à en voir le titre on pourrait s'attendre une défense, nunuche peut-être mais forcément sympathique, de quelque « droit des bêtes ». La lecture des critiques, de celle du Monde en particulier [2], nous détrompe : « Janine Chanteur démontre, y lit-on, non seulement, que “la notion des droits de l'animal est un non-sens”, mais que “l'expérimentation sur l'animal, pour le bien de l'homme, est un devoir” ». Chanteur semble d'ailleurs coutumière des titres à contre-emploi : un autre de ses livres, De la guerre à la paix [3], a pour propos le caractère utopique de la paix et le caractère inéluctable de la guerre inscrite dans la nature humaine.

Avant de lire Du Droit des bêtes, j'en avais donc lu des critiques ; et puisque celles-ci faisaient chœur à opposer la « sensiblerie » des défenseurs des droits des animaux à la « raison » qui fonde les « démonstrations » du professeur de philosophie morale Janine Chanteur, je m'attendais à trouver dans son livre sinon des raisonnements parfaitement rigoureux, « mathématiques » comme on dit, du moins des enchaînements plausibles d'idées. Je m'attendais en particulier à découvrir, puisque tel est l'argument mis en avant par Chanteur, pourquoi selon elle un être qui n'a pas de devoirs ne peut avoir de droits ; et aussi comment, malgré cela, elle parvient à maintenir les droits des humains nourrissons ou handicapés mentaux profonds, qui, tout le monde le reconnaît, n'ont pas de devoirs.

La vindicte spéciste

Le livre, pourtant, ne commence pas par des raisonnements. Chanteur a « cru bon de faire précéder la démonstration » de quatre « exemples », en leur donnant « la forme littéraire de nouvelles pour ne pas imiter la présentation médicale de cas » (p. 15). L'ambiguïté est entretenue : exemples, donc réels, ou nouvelles, œuvres d'imagination ? On sort la lecture de ces vingt pages avec la nausée. Voici : 1) une famille a un chien ; celui-ci meurt, les enfants sont malheureux ; les parents en rachètent un autre, de la même race ; la joie revient ; 2) une vielle rombière antipathique et très ridicule aime de façon très ridicule son chat ; celui-ci meurt ; la dame en est ridiculement très affectée ; 3) un grand chirurgien s'exerce sur des chiens ; c'est un héros, au service de l'homme ; il réussit l'opération « la plus difficile depuis des mois. (...) Avant d'oser, il a fallu faire quinze chiens. Huit sont morts. Une vie d'homme est sauvée. » 4) un enfant cancéreux est mourant ; malgré l'abnégation des médecins, il meurt ; cette fois, c'est un vrai drame, car « On pleure un chien, un chat qu'on a aimé. On le remplace. On ne remplace pas un enfant. On peut en avoir un autre. C'est très différent. » Mais il y a de vrais monstres : « hier soir, tandis que Pierre mourait, avant que la recherche ait gagné le combat pour d'autres enfants qui luttent contre la mort, tous les chiens du laboratoire sur qui l'on testait un médicament nouveau ont été volés. »

Il ressort de ces « exemples » qu'un humain et un chien ça n'a rien à voir, on remplace un chien mais pas un humain, ceux qui en doutent sont ridicules et/ou des salauds. La forme de nouvelles permet de se passer de démonstration - et on en cherchera en vain dans la suite. Cette introduction pose le ton : la haine, une haine dont l'auteur ne se départira jamais longtemps. Ainsi après l'évocation traditionnelle p. 127 de l'antivivisectionnisme attribué aux nazis, il nous est sussuré que, si l'on admet les droits des animaux, « les droits des chiens policiers seront imprescriptibles. » (p. 162) ; p. 174, l'auteur s'écrie que, pendant que meurent les enfants malades, « Victoire ! Ils (les antivivisectionnistes) ont sauvé un âne ! »

Sauver un âne - ridicule ! Pourquoi ? À cause des oreilles ? Comment font donc les gens pour voir la « sensiblerie » chez nous, et la sereine recherche de la vérité chez nos adversaires ? Où est ici le raisonnement ? Il n'y a qu'insultes.

Des « démonstrations » inconsistantes

Après cette entrée en matière, j'attendais la « démonstration » annoncée, ou au moins, je l'ai dit, un enchaînement plausible d'idées, dont j'aurais à chercher les failles. Je trouvai des phrases. Celles-ci représentent-elles des idées ? Premier problème. Ainsi, p. 68 : « La précision et la justesse des relations entre des causes et des effets, mesurables parce qu'ils sont de même nature, garantissent à la science certitude et fécondité. » Il faut se reporter au genre des mots pour savoir que les « ils » ici sont les causes et les effets ; mais rien ne nous dit : qui est mesurable ? Sont-ce la précision et la justesse ? Les relations ? Les causes et les effets ? Tous donnent un sens improbable. Le contexte, lui, parle d'autre chose. Le moins improbable c'est les relations ; bien qu'on ne sache trop comment on les mesure ; malgré l'obscurité du parce que ; et malgré l'extravagance de l'idée de la certitude de la science, peu compatible justement avec sa fécondité.

Si je me suis attardé sur cette phrase, ce n'est pas tant pour en critiquer le sens que parce qu'elle est typique de la prose de Chanteur. Nul besoin pour elle de justifier son garantissent ; lui suffisent l'air de famille qui existe entre précision et justesse d'une part et certitude de l'autre. Mais de cette sorte d'harmonie des mots ne sort pas un raisonnement ; au mieux, on obtient un paralogisme, un air de raisonnement, aussi probant que le fameux « Tous ceux qui ont gagné ont tenté leur chance. » L'affirmation centrale de Chanteur - que les animaux ne peuvent avoir de droits, parce qu'ils n'ont pas de devoirs - ne repose pas sur autre chose. L'espèce de symétrie que l'on ressent entre droits et devoirs semble garantir la justesse de la phrase. Le reste n'est surtout que glose.

Un des rares passages assez consistants pour donner prise à la critique est le suivant. Après avoir noté que chez Descartes le je est premier et que le reste du monde est pour ce je objet de la pensée du sujet, Chanteur poursuit (p. 74) :

Ce qui signifie qu'un objet, quel qu'il soit, ne sera connu qu'à travers les catégories de la pensée, c'est-à-dire à travers les lois, universelles et nécessaires, qui sont celles de la pensée. Il prend alors statut d'objet intelligible. Ce qui est vrai de tout objet de science l'est de l'homme qui devient idée de l'homme, dépouillée de la particularité, de la contingence qui caractérise les hommes concrets. C'est à ce prix, à ce prix seulement, que l'homme devient une idée universelle (...).

Pour résumer : des humains on se fait une idée ; les idées sont des objet de la pensée ; la pensée est universelle (dans quel sens ?) ; donc l'idée de l'homme est universelle. Il suffit alors d'attribuer à « l'homme [4] » des droits en fonction de l'idée universelle qu'on s'en fait - qui inclut la raison, etc. -, pour conclure que ces droits parce qu'universels s'appliquent à tous les humains. Plutôt que d'un raisonnement il s'agit d'une contamination de proche en proche par la notion d'universalité ; que celle-ci change de sens en cours de route importe peu, car qui contesterait la conclusion ? Le même raisonnement permet de démontrer que tous les trèfles ont trois feuilles, car les trèfles sont d'abord idée de trèfle, et les idées, parce qu'universelles, n'admettent pas d'exceptions.

Puisque c'est à l'idée de « l'homme » qu'on attribue des droits, et que les idées sont pensées par un sujet, Chanteur introduit subrepticement l'expression de sujet de droits (p. 75). Avoir des droits, dans la suite, c'est être sujet de droits. Il s'agit pourtant d'un non-sens, car c'est non en tant que sujet mais en tant qu'objet qu'un être a des droits, c'est-à-dire qu'il est l'objet des devoirs d'autrui. Mais l'expression a l'avantage, pour Chanteur, de lier dans le langage lui-même les droits à la qualité de sujet, liée à son tour à la capacité à avoir des devoirs et conçue (à tort ou à raison) comme purement humaine.

Il est trop évident, cependant, que tous les humains n'ont pas la capacité de penser je ni d'avoir des devoirs. Se pose donc à Chanteur le problème des handicapés mentaux profonds, auquel elle consacre un chapitre entier. Il s'agit surtout de gloses sur l'universalité de l'idée de l'homme ; en voici une (p. 130) :

Entre le devoir et le droit d'être un homme, de reconnaître l'homme en chacun ou d'être reconnu pour tel, il y a une connexion insécable. Le premier implique le second qui, à son tour, détermine la multiplicité des devoirs concrets. Mais les êtres humains qu'une atteinte corporelle empêche selon toute apparence de manifester une quelconque aptitude à remplir des devoirs, comme c'est le cas des handicapés mentaux profonds, n'en demeurent pas moins des sujets de devoirs pour les autres qui doivent reconnaître que tout être né d'un homme et d'une femme a, par nature, le droit d'être un être humain.

Apparaît ici l'expression étonnante sujet de devoirs. Chanteur admet (du bout des lèvres) que les handicapés n'ont pas de devoirs ; mais peu importe, car, puisque les autres humains ont des devoirs envers eux, ils sont « sujets de devoirs » ; cela remplace. Ils peuvent donc avoir des droits. La circularité du raisonnement - les handicapés ont des droits car ils ont des droits - est camouflée par l'emploi du terme de sujet là où encore une fois on attendrait objet ; les handicapés étant dits sujets de quelque chose, cela remplace le fait d'avoir des devoirs. Étonnantes pirouettes.

Tristes idées, triste couleur

Pourquoi Chanteur applique-t-elle ce raisonnement circulaire aux humains handicapés, mais non aux non-humains ? C'est que voilà : les handicapés sont nés d'un homme et d'une femme. La simple évocation de ce fait, ou ailleurs du mot espèce (p. 175, par ex.), a pour elle le pouvoir magique de justifier une différence de nature entre les êtres. Les handicapés ayant, de par leur origine, la même nature que les humains normaux, leur absence réelle de raison, etc., ne peut être que contingente (p. 133, par ex.). Chanteur distingue radicalement les handicapés, qui sont « enfermés » dans l'arriération (p. 138) et dont la raison « n'existe plus » (sic !) (p. 140), des animaux, qui tout simplement sont ce qu'ils sont. L'absence de raison chez les animaux est essentielle. On chercherait en vain à cette distinction une justification autre que celle à laquelle elle revient encore, platement, p. 144 : les handicapés sont nés d'un homme et d'une femme.

Cette obsession des origines est typique des gens d'extrême-droite. On m'a suggéré, puis on (un autre) m'a assuré, que Chanteur serait de ceux-là. Cela ne ressort pas de façon évidente de la lecture de ce livre, parce que, qu'ils soient par ailleurs de gauche ou de droite, les spécistes sont, ipso facto, d'extrême-droite face aux non-humains. J'ai relevé seulement, p. 125, une défense hors-propos de la propriété privée ; et aussi le manque d'empressement de Chanteur à donner à l'égalité humaine, qu'elle réaffirme pourtant à l'envi dans l'abstrait, quelque contenu concret - car « l'égalité n'est pas l'égalitarisme » (p. 176) [5].

Je suis alors allé voir ce qu'elle dit ailleurs, dans son De la guerre à la paix. Outre la thèse déjà notée du caractère inéluctable des guerres, j'y ai trouvé en filigrane une condamnation de l'avortement (p. 296) et une défense de la peine de mort (p. 327) ; et, à chaque page, l'affirmation explicite d'une différence de nature entre l'homme et la femme (telle serait la cause première des guerres : car seul Dieu est un, les humains sont deux - homme et femme - et donc ne peuvent vivre en paix). Quant à l'homosexualité, elle est une « maladie de l'être » (p. 359). La cause semble entendue : Chanteur est bien d'extrême droite.

Du Droit des bêtes est paru au Seuil, dans la collection « La Couleur des idées ». Le Seuil est un éditeur plutôt progressiste, en général ; remercions-les d'avoir eu l'honnêteté de choisir pour défendre le spécisme un auteur qui illustre si bien la couleur de cette idée-là.

Une religiosité réactionnaire

Même sous la plume d'une idéologue d'extrême droite, un argument reste un argument. C'est encore autre chose que d'en appeler en soutien à... Dieu. C'est pourtant bien ce que fait Chanteur, en se référant, dans son chapitre sur la question des handicapés, à la Bible comme ailleurs elle le fait aux textes de Hobbes ou de Descartes ; et c'est sur sa conviction religieuse, d'abord et avant tout, que semble se fonder sa certitude de ce que les humains, et eux seuls, on des droits. Qu'on soit ou non croyant, cette conviction ne remplace pas une démonstration.

La religiosité de Chanteur est des plus réactionnaires. Elle lui interdit d'accorder à la souffrance et au plaisir toute signification éthique intrinsèque. Le plaisir « n'est pas une fin qui se suffit à elle-même : même si cela me fait plaisir, je ne tuerai pas mon insupportable collègue » (p. 144). Le plaisir et la souffrance n'ont d'importance que chez l' « homme » et parce qu'ils sont « la condition de possibilité radicale de ses réalisations et de ses valeurs » (p. 152). Ailleurs (p. 172), Chanteur nous assène que « la vie de son corps n'est évidemment pas une fin en soi ». Évidence, quand tu nous tiens... Il n'y a pour elle aucun mal en soi à une souffrance aussi grande soit-elle, tant qu'elle n'empêche pas la réalisation de l'être !

Singer ? Quel Singer ?

Du Droit des bêtes est le deuxième livre publié en quelques mois contre l'idée d'accorder de la considération éthique aux non-humains pour eux-mêmes. Mais si l'auteur du premier [6], Luc Ferry, nous mène en bateau, il le fait avec quelque talent et nous fait voir du pays ; avec Chanteur, on arrive à destination avec le mal de mer mais sans bien savoir quand on a quitté le quai. Ferry, pour critiquer quelque chose de consistant, s'est senti obligé de nommer la libération animale, et d'en dire sommairement les thèses. Jamais Chanteur par contre n'en parle-t-elle explicitement, ni de Singer ni de Regan ni d'aucun autre philosophe contemporain de la libération animale.

L'auteur semble pourtant bien savoir qu'il existe une tradition utilitariste dans ce mouvement, puisqu'elle revient sur l'utilitarisme à deux reprises : p. 12, avec « la souffrance cependant peut-elle constituer un critère du droit ? N'est-il pas plus fécond d'en trouver un plus large ? » (plus fécond pour qui ? la fécondité est-elle un critère de vérité ? plus large en quel sens ?) ; et p. 152 : « s'il suffisait de souligner le caractère repoussant de la souffrance pour en faire le critère du droit, on pourrait penser sans contradiction qu'il est possible de supprimer un homme en bonne santé physique et mentale, à la condition de ne pas le faire souffrir, comme on fait pour les animaux dans les abattoirs. » Notons dans la fin de cette phrase une erreur factuelle - mais Chanteur ne s'abaisse pas à aller dans les abattoirs vérifier les faits [7]. Au niveau philosophique, l'argumentation est bien légère. Chanteur ignore, ou feint d'ignorer, que les utilitaristes qui comme Singer se basent non sur le seul intérêt à ne pas souffrir, mais plus généralement sur les préférences des êtres, sont tout à fait à même de condamner le fait de tuer tant un humain en possession des capacités nécessaires pour préférer continuer à vivre qu'un non-humain possédant lui aussi ces capacités - comme c'est le cas à un degré ou un autre au moins de la plupart des vertébrés. À l'inverse, les utilitaristes hédonistes qui comme Bentham ne prennent en compte effectivement que le plaisir et la souffrance (d'eux-mêmes et d'autrui) ne voient aucun inconvénient de principe à tuer y compris un humain - et ne s'y opposent que pour des raisons contingentes, comme la peur qui s'ensuivrait chez les autres. Cela n'empêche Chanteur d'ajouter, dans son style d'une plate vacuité, que « les animaux, Bentham et Stuart Mill le reconnaissent implicitement, ne sont pas des hommes ».

Pourquoi tant de haine ?

Le livre ne prend comme sujet concret que l'expérimentation animale, en justifiant d'emblée la consommation de viande car « les boucheries sont licites, elles répondent à un besoin vital de l'homme » (p. 64). Elles y répondent, certes, mais n'y a-t-il pas d'autres façons d'y répondre ? Les végétariens existent, mais ce n'est pour Chanteur qu'une autre occasion d'insulte gratuite : « Nous savons cependant que certaines civilisations ne sont pas carnivores, qu'elles préfèrent sacrifier bien des hommes plutôt que les vaches » (p. 37). Pour elle - comme pour beaucoup de gens - le simple fait que la viande réponde à un besoin vital suffit à en justifier la consommation. On pourrait aussi bien justifier le viol par le fait qu'il répond au besoin de reproduction [8]...

Chanteur par contre fait mine, de ci-de là, de se poser réellement la question de notre droit à faire souffrir les animaux pour nous soigner. Elle ne doute à aucun moment de la réalité de la souffrance infligée par l'expérimentation animale ; elle en rajoute, même, utilisant, p. 92, le mot torturer. C'est, je pense, pour donner à sa thèse encore plus de tranchant : l'expérimentation animale est plus que justifiée, elle est une obligation morale, voire, « l'homme doit s'attacher à sauver l'homme, à n'importe quel prix » (p. 164, souligné par Chanteur ; voir aussi p. 43). Je veux insister ici sur la sauvagerie littéralement infinie de cette thèse. « N'importe quel prix », c'est pour Chanteur n'importe quel prix payé par les animaux - une souffrance sans limites infligée à un nombre d'êtres sans limites. Ceci pour sauver une vie d'humain, alors qu'elle sait, comme nous savons tous, que sauver la vie d'une multitude d'humains est la chose la plus facile à faire pour la collectivité humaine - mais le prix, ce serait alors à nous de le payer. Faire payer aux animaux n'importe quel prix plutôt que d'abaisser nos limitations de vitesse !

Pourquoi donc tant de haine ? Si pour Chanteur comme elle le répète à l'envi les droits des animaux sont incompatibles avec les droits de l'homme, c'est que, dans son esprit, au fond, les droits de l'homme n'existent que contre les animaux. Accorder des droits des animaux, dit-elle, viderait de leur substance les droits de l'homme. On voit mal pourquoi ce serait le cas si ces droits de l'homme étaient conçus comme droits concrets, nous permettant de vivre sans nous entretuer, de nous alimenter, de nous déplacer, de nous aimer... Pour rien de cela, nous n'avons particulièrement besoin de maintenir aux individus non humains leur statut d'esclaves. Certes, pour tel ou tel usage, les animaux pourraient nous faire défaut ; et il se peut même qu'à l'occasion nous en mourrions, comme les Blancs meurent parfois de ne pouvoir se servir des Noirs comme réserves d'organes. Cela ne vide pas de leur substance les droits des Blancs [9]. Mais, je l'ai dit, les droits concrets ne semble pas être la préoccupation première de Chanteur. Lui importe surtout, non les individus, mais d'abord « l'homme » : l'idée de l'homme. « Une hiérarchie s'impose à chacun de nous, qui, soulignons-le de la façon la plus nette, place au sommet l'homme et l'homme seul, entendu comme animal moral, quels que soient les actes qu'il accomplit. C'est dire que l'homme doit s'attacher à sauver l'homme, à n'importe quel prix. » Chanteur n'ose le dire, mais ça lui brûle les lèvres : il faut que ce prix soit lourd - pour marquer la place de l'homme au sommet de la hiérarchie il faut faire payer le prix lourd, faire souffrir. Seulement alors serons-nous bien sûrs de notre place.

C'est terrible. Est-ce invraisemblable ? C'est pourtant je le crois ce qui ressort du texte de Chanteur. Dans 1984 d'Orwell, il est dit que le pouvoir, c'est le pouvoir de faire souffrir. Pour rien ; par soif de domination, pour se rassurer quant à l'ordre du monde. Telle est la maladie de Chanteur ; c'est une maladie grave, une maladie dont nous souffrons tous peu ou prou, celle dont on fait les massacres, celle dont se nourrit le spécisme.

[1] Éditions du Seuil, collection « La Couleur des idées », avril 1993, 186 pages, 110F.

[2] Robert Solé, Le Monde, 17 avril 1993.

[3] Éd. PUF, 1989.

[4] Chanteur n'utilise jamais le terme d' « humains », peut-être trop platement biologique.

[5] Ajoutons peut-être l'adulation que Chanteur manifeste pour le corps médical.

[6] Le Nouvel Ordre écologique, Grasset, 1992.

[7] La vérité des faits semble indifférente à Chanteur, surtout quand ils concernent les animaux. Ainsi écrit-elle p. 178, reprenant semble-t-il une expression de Kant, que « l'homme n'est pas, comme le singe ou le loup, un “tout parfait et solitaire” » ; et, p. 158, que « l'animal ignore tout effort de réciprocité ». Qu'elle ouvre donc un livre élémentaire d'éthologie !

[8] Je dois cette remarque à Paola Cavalieri.

[9] Tout comme on ne parle pas spécifiquement des droits des Blancs, nous ne parlons pas spécifiquement des droits de l'homme ; quand nous raisonnons en termes de droits, nous parlons des droits des animaux, dont font partie les humains.