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Cahiers antispécistes n°09 - janvier 1994

Théologie radicale et lieux communs

À propos d’Eugen Drewermann, De l’Immortalité des animaux

Je pense qu'il est assez clair aux lecteurs des CAL que l'antispécisme ne consiste pas en la recherche de quelque principe merveilleux et transcendantal qui donne à son bénéficiaire une éminente dignité, le mettant théoriquement à l'abri de tout outrage. Nous cherchons seulement à faire reconnaître les intérêts de ce qui est « bassement » constitutif de notre viande, à savoir sa sensibilité. Et c'est déjà bien difficile. Ceci dit, Eugen Drewermann, théologien allemand connu pour ses démêlés avec l'église catholique, vient d'écrire un petit livre qui s'intitule De l'Immortalité des animaux. En principe, l'affaire était réglée depuis longtemps, à supposer qu'elle ne le fût pas toujours. Tout en étant farouchement antireligieux, au sens le plus large du terme, nous pourrions nous intéresser à une timide percée de la notion de droit des animaux dans une sphère qui connaît surtout le droit canon. Bien entendu, le titre même est déjà ciblé. N'empêche ; va-t-on nous démontrer que les animaux ont une âme, et donc ont part de fait à l'éminente dignité réservée jusque-là aux humains ?

Le court texte de Drewermann est entouré d'une préface et d'une postface qui montrent, en substance, la vision des catholiques « amis des animaux ». Je préfère ne pas trop m'y arrêter, car c'est on ne peut plus vide. Les auteurs en gourmandent même Drewermann pour son prétendu radicalisme, ce qui fait naître un vague espoir d'une part, et l'impression d'autre part que les éditions du Cerf, qui ont déjà eu des petits ennuis à cause du théologien sulfureux, les ont mis là en caution de bonne conduite.

Ce qui m'a dès le début frappé, dans le texte central de Drewermann, est une totale désorganisation de l'argumentation et de la pensée. Ce qui est proprement ahurissant quand on sait avoir affaire à un penseur réputé méthodique, ayant à défendre ses positions face à des adversaires aguerris. Drewermann ne déclare même jamais très clairement ce qu'il veut démontrer. Est-ce que les animaux ont une âme individuelle indépendamment de leur espèce ? Il critique vertement la tradition thomiste [1] qui ne voit l'éternité que dans l'espèce (p. 30), mais c'est plus au nom de la « modernité », qu'il revendique sans cesse, que par suite d'une argumentation personnaliste. À plusieurs reprises, il continue à présenter les rapports en termes d'espèces (reproduction, démographie), là où il pourrait aussi les traiter en termes d'individus. Il y a un long passage sur les souffrances causées aux animaux par une « exploitation éhontée », mais il semble ne parler que d'abus. Rien sur la souffrance en tant que telle, ni sur les rapports des non-humains entre eux. Et encore ce rappel lancinant lancé à la face de l'église : vous n'êtes pas modernes. Prenez en compte les animaux autant que le veut la société civile ! En gros, ne les entassez pas trop avant de les tuer. À plusieurs occasions, notamment page 27, il invoque nettement la notion de nature pour désigner ce qui n'est pas humain, avec la cohorte de conséquences que l'on connaît. Toute une partie de son bref opuscule donne ainsi l'impression de n'être qu'une charge contre ses contradicteurs habituels du Vatican, qu'il accuse de n'être pas modernes. Il ne dit pas « pas écologistes », mais presque. L'éventualité d'une âme des non-humains ne sort qu'en filigrane de cela, sans argumentation étayée et ciblée. Il est du reste que Drewermann, croyant, n'arrive pas à se baser sur des critères autres que quelque chose qui serait donné d'en haut ; et surtout pas sur celui de la simple sensibilité, car cela ferait voler en éclats les constructions religieuses qui sont précisément destinées aussi à privilégier l'homme (ou un groupe d'hommes), et où un être n'a de valeur qu'en fonction d'attributs qui lui sont octroyés par la divinité ou le grand tout en vue d'une fin.

Mais Drewermann réserve une autre déception, que je trouve bien pire. Il dévoile très rapidement de quelle nature (!) est son acception des animaux. Il commence par prendre le parti des peuplades qui demandent pardon aux âmes tutélaires des animaux avant de les tuer (p. 35), puis entame un vrai panégyrique du comportement des anciens Égyptiens par rapport à leurs animaux domestiques. Il cite même, page 37, l'inscription funéraire d'un roi : « le roi défunt est acquitté avec le jugement suivant : il n'y a aucune plainte d'un vivant contre N./ il n'y a aucune plainte d'un défunt contre N./ il n'y a aucune plainte d'un animal contre N. L'oie et le bœuf interviennent comme représentants du monde animal. » On remarque la situation des animaux : ni vivants ni défunts. Et, comme par hasard, ce sont ceux qui dans la réalité ont le plus à souffrir, comme les bisons chez les Indiens d'Amérique du Nord, qu'on fait si joliment parler. Drewermann semble trouver tout ça très bien. Il est donc en gros pour le « respect » des animaux, ce fameux respect dont on a déjà parlé et dont on reparlera dans les CAL, qui autorise toute domination et tout massacre sous des dehors de fraternité. « La main dans la main, quoique l'un dans l'estomac de l'autre », écrivait-on déjà il y a quelques années. On a bien compris que l'immortalité des animaux vue par Drewermann est rien moins qu'individuelle, malgré quelques passages sans conclusion nette sur les singes (et eux seuls...) ; et qu'elle fait penser un peu à cette gnose musulmane qui en parle aussi, disant qu'après leur mort les animaux - comme les femmes humaines - seront traités en fonction de la soumission dont ils auront témoigné envers les humains, mâles de préférence. De toute façon, chez Drewermann, le côté religieux empêche toute réelle prise en compte extra-humaine. Il va jusqu'à citer un poète de moi inconnu, Franz Werfel, qui dit en substance, dans le Lied des animaux souffrants, qu'ayant rencontré une petite bête agonisante, il n'a rien fait, pas même l'achever ; mais qu'il portera dans les « bras » de son âme celle de cette bestiole devant Dieu. Drewermann semble émerveillé devant tant de sollicitude, mais incapable d'imaginer une action radicale contre la souffrance dans la vie réelle. S'il condamne les excès de l'exploitation animale, il ne remet pas en cause la hiérarchie habituelle de prise en compte, et semble plutôt privilégier une sorte de pureté personnelle qui s'apparente à un trop fameux « lavage de mains ». À la fin du texte, on ne sait même pas très bien à qui Drewermann a parlé. On a le sentiment qu'il parle mi à son église pour la gourmander, mi au Saint-Esprit, c'est-à-dire à personne, dès qu'il s'agit de mesures concrètes qu'on pourrait attendre ! Enfin, il n'y a rien de neuf ; ce sont toujours les vieilles scies de l'écologisme diffus qui ressortent, et d'un traditionalisme (les mœurs des sociétés « vivant avec la nature ») qui déroute chez un homme réputé pour être un briseur de traditions !

Ce n'est évidemment pas le premier qui perd ses moyens dès qu'il approche de la frontière sacrée humain/non humain. Malgré toute son éventuelle bonne volonté, il ne peut pas admettre au fond de lui-même qu'un bestiau égale un chrétien ! D'où référence systématique aux vieux modes de pensée, notamment pré-chrétiens (dont on sait ce qu'ils donnent entre les mains de féroces réactionnaires que même la fraternité chrétienne défrise). Il est très frappant que chez Drewermann, qui privilégie dans ses autres ouvrages, à l'usage des humains, une individualisation forcenée de la foi, le vieux tropisme qui consiste en un amalgame et un flou croissant à mesure que l'on s'éloigne du groupe dominant reparaisse avec tant de force. On dirait qu'il n'arrive pas lui-même à l'empêcher, alors qu'il essaye parfois de le nuancer ! Quoi qu'il fasse, « les animaux » se réduisent à quelques données communes aux yeux et au coeur des humains, ces chefs-d'oeuvre de complétude, selon toutes les doctrines admises.

Je crois que ceci est une illustration claire du fait qu'un vision religieuse, formelle ou informelle, ne peut être antispéciste, car elle ne peut se baser sur les mêmes critères. Elle est obligée de recourir aux notions de valeur reçue (voir plus haut), et ne peut admettre qu'un être soit son intérêt et sa fin, et son envie de ne pas souffrir de même. Et que ses relations sont avec d'autres êtres semblables, et non via une transcendance nébuleuse. Eugen Drewermann a prouvé son intelligence des choses et des rapports dans maints livres, mais il ne pourra visiblement franchir le pas humanocentriste avec sa religion. Et, de ce fait, il enverra encore beaucoup d'eau au moulin de la souffrance, ne serait-ce que par défaut.

[1] De St Thomas d'Aquin, penseur de base de l'Église depuis le XIIIe siècle.