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Survivre en milieu hostile


par

Les rayons des libraires proposent deux nouveaux manuels aux végétariens débutants. C’est à ces novices se débattant dans la végéphobie ambiante que je m’adresse [1].

A.

Comment annoncer ton végétarisme à ta mère ? T'alimenter à l'hôpital ? Te démarquer des adventistes ? Novice végétarien, un livre hilarant mais néanmoins pratique s'adresse à toi : Le Végétarien sans peine [2]. Tu y trouveras de quoi te réconforter : « tu peux parfaitement être végétarien, athée, fumeur, t'approvisionner chez l'épicier discount, avoir peur des chiens, ne pas supporter l'esprit associatif, être retraité... ». Évident pour les militants blasés, mais pas du tout pour le plus grand nombre, dont l'inaltérable souci sera de t'étiquetter « psychopathe, gauchiste, rasta, nazi, ado, terroriste, chochotte, illuminé, Brigitte Bardot, anglais, non-violent dégénéré ».

Rien ne te sera caché des épreuves qui t'attendent : les pages reproduisant les catalogues détaillant leurs modèles de chaussures sans cuir qui, à défaut de chausser utilement le client potentiel, le feront au moins pleurer de rire. Les mises en garde contre la psychanalyse qui « n'a pas brillé dernièrement par ses positions courageuses et progressistes sur les questions de société (voir le débat sur l'homoparentalité et les mises en garde freudiennes et alarmistes sur le démantèlement de la famille » n'est pas malvenue. L'anecdote sur les chasseurs et écologistes se réconciliant presque sur le dos des végétariens ennemis communs est instructive. Les abonnés des listes consacrées aux animaux sur internet ne pourront que se remémorer des faits précis à cette occasion. (Les opposants à la chasse n'aiment pas se voir reprocher leur pique-nique terrine de lièvre, ni être informés que la mort à l'abattoir n'est pas meilleure qu'au bout d'un fusil).

Bien entendu, le livre regorge de conseils pratiques. Ainsi quand on te dira à propos de ton enfant « Laisse-le manger ce qu'il veut, il décidera plus tard », tu pourras rétorquer que l'argument vaut pour l'école ou l'hygiène : « Ne force pas cet enfant à aller sur le pot, il décidera à sa majorité s'il veut garder ses couches-confiance ». Et « Ne l'oblige pas à aller à l'école, tu verras si à dix-huit ans s'il souhaite apprendre à lire ».

Tu constateras par toi-même la véracité de certains avertissements : « Plus tu justifieras ton choix par des raisons éthiques, plus tu susciteras l'animosité ». Tu auras les notions de base concernant l'expérimentation animale ou encore les graisses ajoutées dans les gâteaux, bonbons et démaquillants, tant il est vrai que les industriels « n'ont eu de cesse de rentabiliser la moindre molécule de mammifère en plaçant comme des courtiers leur marchandise à tous les étages de la société ».

Bien sûr le livre n'est pas exempt d'erreurs (ne serait-ce qu'en ce qui concerne l'adresse postale des Cahiers antispécistes...), ni de sottises ou contre-vérités. Comment un auteur possédant aussi bien son sujet peut-il déclarer que les élevages bio remédient à la souffrance des poules pondeuses ou des vaches laitières ? Rien n'est plus faux ! Les filières viande-lait-œufs se croisent et s'épaulent et le bio ne s'intéresse qu'au consommateur, sinon il n'existerait pas de viande bio. Près de 80% de la viande de bœuf proviendrait de laitières prématurément vieillies et sortir les poules des hangars quelques jours avant l'abattage suffirait à obtenir le label « poules élevées en plein air ». Dans le doute abstiens-toi ! Et ce genre d'ouvrages ne devrait proposer que des recettes végétaliennes, même si, la cause est entendue, le novice végétarien doit bénéficier dans son parcours de l'indulgence bienveillante des plus avancés dans ce domaine.

Autre regret : ce livre commence par une stupidité (difficile de savoir si l'auteur a voulu faire de la provocation ou se montrer simplement sincère). Gabriel Bertaud relate qu'il est en train de manger ; quelqu'un lui fait remarquer que le mets qu'il déguste contient de la viande, ce à quoi il répond que cela ne le dérange pas « du moment que l'on ne sent pas le goût ». Cette anecdote pourrait porter à cataloguer l'auteur parmi les marioles - il en existe aussi chez les végétariens - et à arrêter là sa lecture. Ce serait dommage car Le Végétarien sans peine fourmille de renseignements variés : riche bibliographie, liste de sites internet et d'associations, comment trouver le manuel de conversation traduisant « Je suis végétarien » en trente langues, recettes pour tes beaux-parents omnivores ou le dîner aux chandelles, le tout agrémenté de plaisantes références cinématographiques ou musicales. On s'interroge cependant sur la nécessité de servir du Luc Ferry à chaque page. L'individu n'avait nul besoin de cette publicité. Mais globalement l'auteur a su allier l'utile et l'agréable.

À compléter nécessairement par la lecture du Guide des restaurants et tables d'hôtes bio et/ou végétariens de France [3]. L'édition 2003 liste aussi les magasins bio et s'intéresse aux vins bio et/ou végétariens. (Eh oui, il faut le savoir, vins et bières peuvent contenir sang de bœuf, os de vache, œuf de poule, lait ou coquilles, sans même devoir en faire mention sur leurs étiquettes ! Quand bien même ils le feraient, tout le monde ne sait pas décoder « gélatine » ou « caséine »). On peut encore trouver dans ce répertoire : cours de cuisine et formation professionnelle, traiteurs et cuisiniers itinérants, associations, sites web... Bref, une vraie mine qui s'étoffe chaque année.

Muni de ces deux ouvrages, novice végétarien, la vie te semblera définitivement plus facile.

[1] Cet article est paru sur http://www.interdits.net/.

[2] Gabriel Bertaud, Le végétarien sans peine, Presse du Châtelet, 2003, 19€.

[3] Guide des restaurants bio et/ou végétariens de France, La Plage, 2003, 12€.