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Rattling the cage : vue d’ensemble

Traduit de l’anglais par Estiva Reus

Le texte ci-après, extrait du chapitre 1 de Rattling the Cage [2], donne un aperçu général des thèmes abordés par Steven Wise dans cet ouvrage consacré aux grands singes. Nous publions dans ce même numéro des Cahiers antispécistes une traduction du chapitre 6 de ce livre.

Démolir un mur

Pendant quatre mille ans, un mur juridique épais et impénétrable a séparé tous les animaux humains de tous les animaux non-humains.

D'un côté, les intérêts même les plus triviaux d'une unique espèce- la nôtre- sont jalousement gardés. Nous nous sommes attribués à nous seuls, parmi les millions d'espèces animales, le statut de « personnes juridiques ». De l'autre côté de ce mur, un règne entier est mis au rebut du droit, pas seulement les chimpanzés et bonobos mais aussi les gorilles, les orangs-outans, les singes, les chiens, les éléphants et les dauphins. Ils sont des « choses » pour la loi.

Leurs intérêts les plus essentiels et fondamentaux- leurs souffrances, leurs vies, leurs libertés- sont délibérément ignorés, souvent piétinés avec malveillance, et violés de façon routinière. Des philosophes de l'antiquité ont affirmé que tous les animaux non-humains n'avaient été conçus et placés sur cette terre qu'à l'intention des êtres humains. Des juristes de l'antiquité ont déclaré que le droit n'avait été créé que pour les êtres humains. Bien que la philosophie et la science se soient rétractées depuis longtemps, le droit, lui, ne l'a pas fait.

Ce livre demande la personnalité juridique pour les chimpanzés et bonobos. La personnalité juridique établit le droit pour un individu d'être « reconnu comme un titulaire potentiel de droits légaux [3] ». C'est pourquoi la Déclaration universelle des droits humains, la Convention internationale des droits civils et politiques, et la Convention américaine des droits humains stipulent en des termes presque identiques que « chacun a le droit d'être reconnu partout comme une personne au regard de la loi [4] ». Conçue pour empêcher que ne se reproduise l'un des pires excès du droit nazi, cette garantie est « souvent jugée quelque peu triviale et évidente [5] » parce qu'aucun État aujourd'hui ne refuse la personnalité juridique aux êtres humains. Mais on ne soulignera jamais assez son importance. Sans personnalité juridique, on est invisible aux yeux de la loi. On n'a pas de droits civils. On pourrait aussi bien être mort.

Une foule de Romains passent à vive allure chaque jour devant le Colisée éventré sans même lui jeter un regard. Les Athéniens lèvent rarement les yeux vers leur Parthénon perché au sommet de son Acropole. De même, lorsque nous rencontrons ce mur légal, il est si haut, ses pierres sont si grosses, et il est debout depuis si longtemps que nous ne le voyons pas. Même après avoir plaidé en justice pendant des années au nom d'animaux non-humains, je ne le voyais pas. J'en ai sauvé une poignée de la mort ou de la misère, mais pour la plupart, il n'y avait rien que je puisse faire. J'étais impuissant à les représenter directement. Ils étaient des choses, pas des personnes, ignorés par les juges. Mais je buttais sur quelque chose. Finalement, j'ai vu ce mur.

Dans les chapitres 2 à 4, nous verrons comment il fut bâti par les Babyloniens il y a quatre mille ans, puis renforcé par les Israélites, les Grecs et les Romains, et arc-bouté à nouveau par les premiers chrétiens et les Européens médiévaux. Comme on pouvait s'y attendre, le mortier est maintenant fissuré et il manque des pierres. Il peut sembler stable et solide, mais ses fondations intellectuelles sont si arbitraires et dénuées de principes, si partiales et injustes, qu'il tombe en ruines. Il lui reste quelques années à vivre, mais il est si faible qu'un bon livre pourrait le faire écrouler. C'est ce que voudrait faire ce livre-ci.

Dans les chapitres 5, 6 et 7, j'espère vous convaincre que l'égalité et la liberté, les deux valeurs et principes légaux les plus puissants dont le droit occidental puisse s'enorgueillir, exigent la destruction de ce mur. Mais il y a environ un million d'espèces animales. Beaucoup d'entre elles, par exemple les scarabées et les fourmis, ne devraient jamais avoir ces droits. Le mur doit donc être reconstruit. Mais comment ? Dans le chapitre 8, je vous montrerai que le trait caractéristique de la common law, qui est le droit élaboré par les juges chez les peuples de langue anglaise, est la flexibilité. La common lawabhorre les murs légaux hauts et épais, sauf lorsqu'ils protègent des intérêts fondamentaux tels que l'intégrité et la liberté physiques, et leur préfère de robustes cloisons qui peuvent être démontées et remontées à mesure que de nouvelles découvertes, la moralité et la politique publique l'exigent

Pourquoi les chimpanzés et les bonobos ?

Les chimpanzés et les bonobos (appelés aussi « chimpanzés nains ») sont kidnappés pour servir de sujets d'expériences dans la recherche biomédicale, ou d'animaux de compagnie, ou pour être utilisés dans des activités de divertissement. Ils sont massacrés pour leur chair afin de satisfaire « l'engouement croissant pour la "viande de brousse" sur les tables des élites au Cameroun, Congo, Gabon, République Centrafricaine et autres pays », de sorte que leurs mains, pieds et crânes peuvent être exposés comme des trophées ; on les massacre aussi pour prendre leurs bébés [6]. Des milliers d'entre eux sont emprisonnés de par le monde dans des instituts de recherche biomédicale tels que Yerkes, ou dans des zoos décrépits situés le longs des routes, ou enchaînés seuls et isolés dans des résidences privées. Au début du vingtième siècle, il y avait 5 millions de chimpanzés sauvages en Afrique [7].On ne connaît pas le nombre de bonobos parce qu'ils n'étaient pas considérés alors comme une espèce distincte des chimpanzés. Mais il était probablement d'environ un demi million. Vers 1998, il ne restait que 200000 chimpanzés, voire même seulement 120000, et peut-être 20000 bonobos [8]. L'un des plus éminents experts en bonobos, Takayoshi Kano, croit qu'il se pourrait que moins de 10000 d'entre eux aient survécu [9]. Des milliers de chimpanzés et bonobos sont abattus chaque année. Ils sont en voie d'extinction [10].

Dans les chapitres 9 et 10, vous verrez de près quel genre de créatures sont ces singes, et combien leurs structures génétiques et cérébrales sont similaires aux nôtres. Vous apprendrez des choses sur la révolte scientifique qui a éclaté du fait qu'un nombre croissant de scientifiques demandent qu'ils soient classés dans le genre Homo avec nous. Nous décortiquerons les replis de leur esprit et tenterons de comprendre ce que l'on sait de leurs sentiments et de leurs pensées ; pourquoi ils sont conscients et conscients d'eux-mêmes ; comment ils comprennent les rapports de cause à effet, les relations entre des objets, et même des relations entre relations ; comment ils emploient et fabriquent des outils ; comment ils peuvent vivre dans des sociétés si complexes qu'on les a qualifiées de « machiavéliques », comment ils peuvent tromper et faire preuve d'empathie, compter des nombres simples et ajouter des fractions, traiter leurs maladies avec des plantes médicinales, communiquer avec des symboles, comprendre l'anglais et utiliser des langues faites de signes ou de lexigrammes, et comment il se pourrait qu'ils sachent ce que d'autres pensent. Nous comparerons ce que nous pensons savoir de leur esprit à ce que nous pensons savoir du nôtre.

Je n'ai pas choisi de décrire la situation de Jerom et Nathan et des autres chimpanzés de Yerkes, parce qu'ils ne sont pas les pires exemples connus d'abus légaux commis envers des chimpanzés. Ce triste record revient sans doute à la célèbre société SEMA, rebaptisée Diganon, située à Rockville dans le Maryland. En 1986, un employé écoeuré informa les True Friends, un groupe de militants pour les droits des animaux, qui pénétrèrent par effraction dans le laboratoire et filmèrent ce qui s'y passait. Des bébés chimpanzés à qui on avait inoculé le virus du SIDA étaient logés seuls dans ce que la SEMA appelait des « isolettes », des cubes de métal d'un mètre de hauteur, 80cm de longueur et 66cm de largeur, comportant une petite fenêtre. À l'intérieur, les bébés se balançaient encore et encore, comme le font les personnes émotionnellement brisées ou les malades mentaux [11]

J'espère que vous en conclurez, comme je le fais au chapitre 11, que la justice exige que les chimpanzés jouissent de la personnalité juridique et des droits fondamentaux à l'intégrité et à la liberté physiques- maintenant. Il faut cesser de les kidnapper, de les vendre, de les emprisonner et de les vivisecter- maintenant. Les mauvais traitements et les meurtres dont ils sont les victimes doivent être interdits pour ce qu'ils sont : un génocide.

[2] Steven Wise, Rattling the Cage, première édition aux Etats-Unis : Perseus Books, 1999 ; première édition en Grande-Bretagne : Profile Books Ltd, 2000.

[3] Michael Bogdan, « Article 6 », in The Universal Declaration of Human Rights : A Commentary, Scandinavian Press, 1992, p.111.

[4] Pacte international relatif aux droits civils et politiques, résolution 2200A (XXI) de l'AG des Nations Unies, adopté le 16 décembre 1966, entré en vigueur le 23 mars 1976, reproduit dans Richard B. Lillich, International Human Rights Instruments, seconde édition, 1990, article 16, 170.7 ; American Covenant on Human Rights, soumis à ratification le 22 novembre 1969, entré en vigueur le 18 juillet 1978, reproduit dans Richard B. Lillich, op. cit., article 3, 190.2 (ne contient pas le mot « partout ») ; Déclaration universelle des droits de l'Homme, résolution 217 A (III) de l'AG des Nations Unies (article 6), adoptée le 10 décembre 1948, reproduite dans Richard B. Lillich, op. cit., 440.2.

[5] Michael Bogdan, op.cit. dans la note 3 supra, p. 111.

[6] Donald G. McNeil Jr., « The Great Ape Massacre », The New York Times Magazine, 9 mai 1999, p. 54-55.

[7] Roger Fouts et Stephen Tuckel Mills, Next of Kin : What Chimpanzees Have Taught Me About Who We Are, William Morrow and Company, 1997, p. 329.

[8] Donald G. McNeil Jr, article cité dans la note 6 supra, p. 54 ; Tom Butynski, « Africa's great apes : an overview of current taxonomy, distribution, numbers, conservation status and threats », manuscrit non publié présenté à la conférence « Great Apes and Humans at an Ethical Frontier », tenue à l'Institut Disney, Orlando, Floride, du 21 au 24 juin 1998.

[9] Frans de Waal et Frans Lanting, Bonobos : The Forgotten Ape, University of California Press, 1997, p. 61-62

[10] Robin A. Weiss et Richard W. Wrangham, « From Pan to pandemic », Nature n° 397, 1999, p. 385.

[11] Deborah Blum, The Monkey Wars, Oxford University Press, 1994, p. 23-24 ; Dale Petersen et Jane Goodall, Visions of Caliban : Chimpanzees and People, Houhton-Mifflin, 1993, p. 266-67 et p. 277-79.