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Quand les éléphants pleurent – La vie émotionnelle des animaux de Jeffrey Moussaieff Masson et Susan McCarthy

Cet ouvrage [1] ne parle pas uniquement d'éléphants.

Cet ouvrage ne parle pas uniquement de tristesse.

Cet ouvrage n'est pas un roman.

Il s'agit en fait d'un livre qui rassemble une quantité d'histoires vraies dont les protagonistes sont des animaux, pour la plupart non humains : éléphants, certes, mais aussi singes, lions, girafes, rats, chevaux, chiens, ours, agneaux, etc. Ces récits tristes, drôles ou émouvants, illustrent l'intensité et la diversité de leur vie émotionnelle. Il y est question d'amour, d'amitié, de compassion, d'entraide, de peur, de joie, de honte, de chagrin, de fureur, de cruauté [2]...

On disposerait de bien plus de récits de cet ordre si les éthologues daignaient recenser et analyser des scènes auxquelles ils assistent tous les jours et qui témoignent de la richesse de la subjectivité animale. Mais voilà, accorder de l'importance à des anecdotes est réputé non scientifique. Plus grave encore, c'est le fait même d'attribuer une vie intérieure aux non-humains qui est considéré de la sorte.

Masson et McCarthy consacrent les 70 premières pages de leur livre à une analyse critique des raisons qui ont conduit à faire de la sensibilité animale un « sujet interdit ». L'une d'elles réside dans la conviction qu'une analyse « rationnelle » du comportement ne doit faire aucune référence à la dimension émotionnelle : pour les scientifiques, tout comportement doit pouvoir s'expliquer en termes de pérennisation de l'espèce. Mais si l'on considère les humains, ne sont-ils jamais en proie à des émotions qui ne peuvent être expliquées par les théories évolutionnistes ? Doit-on pour autant nier ces émotions ? Si nous décidons d'accepter ces émotions chez les humains, pourquoi continuer à les nier chez les animaux non-humains ?

Prenons un exemple :

Souvent, les biologistes se servent des avantages évolutifs d'un comportement pour contourner la question des émotions. Les scientifiques soutiennent parfois que l'oiseau chante non pas parce qu'il est heureux ou qu'il trouve son chant magnifique, mais parce qu'il établit son territoire et démontre à d'éventuelles compagnes son aptitude à survivre. En considérant le chant de l'oiseau comme un acte agressif et d'ordre sexuel, ils fournissent par là même une explication génétique au comportement. Or, ce chant peut être une façon pour l'oiseau de faire valoir ses revendications territoriales et d'attirer en effet une compagne, mais rien n'empêche qu'il soit également la manifestation de sa joie de vivre et du plaisir pris à s'écouter (page 40).

D'autre part, s'il est vrai que l'évolution permet d'expliquer de nombreux comportements, cela ne signifie pas pour autant que leurs auteurs sont dénués de sentiments :

Chez les mammifères - y compris la femme - le lait est souvent automatiquement disponible quand le nouveau-né pleure. Cela échappe à tout contrôle ; il s'agit d'un réflexe. Nourrir son enfant n'est pas pour autant exclusivement un geste réflexe, dénué de sentiments comme l'amour. Les êtres humains éprouvent des sentiments dans le cadre de leur comportement, même si celui-ci est conditionné ou réflexe. Néanmoins, dans la mesure où le réflexe existe et où le comportement conditionné est largement répandu, mesurable et observable, la plupart des scientifiques essaient d'expliquer le comportement animal en se servant uniquement de ces concepts. C'est plus simple (page 37).

Du point de vue biologique, ce serait un miracle que les humains soient les seuls à éprouver des émotions étant donné leur similitude physiologique avec d'autres animaux. Mais rien n'y fait, l'existence d'émotions chez les humains est un dogme indiscutable, tandis qu'aucun indicateur n'est jugé suffisant pour signaler la présence de sentiments chez les non-humains :

Est-il possible de montrer, disons, qu'une chatte aime ses enfants ou que les chatons aiment leur mère ? Si l'on mesurait l'accroissement du taux hormonal dans le sang de la chatte lorsqu'elle aperçoit sa progéniture et les pics d'activité électrique dans certaines parties de son cerveau, serait-ce considéré comme une preuve ? Non, diraient encore de nombreux scientifiques, il est impossible de savoir si un chat aime. Pourtant de nombreux observateurs n'ont aucun mal à croire que la chatte aime ses chatons, simplement en se fondant sur son comportement. Les scientifiques, eux, préfèrent ne pas s'avancer (page 42).

Masson et McCarthy font fi de ces idées reçues et nous livrent leurs interprétations. Précisons qu'ils restent prudents et soulignent le fait que lorsque nous croyons reconnaître un sentiment, comme la peur par exemple, dans l'attitude d'un animal, il faut admettre que nous ne pouvons en être tout à fait certains. Le sentiment que l'animal en question éprouve à ce moment-là se rapproche certainement de la peur telle que nous la définissons mais nous ne pouvons pas rentrer dans sa peau pour le savoir. Cependant le même problème ne se pose-t-il pas entre humains ? Lorsque vous voyez une femme, un homme ou un enfant effrayé-e, rien ne prouve qu'il ressent exactement la même chose que vous dans la même situation ; le contraire serait même probable. Ma façon d'aimer ou d'avoir peur est sûrement différente de la vôtre, de celle de mon voisin ou de mes amis.

Les auteurs nous font ainsi remarquer que, si les humains ont chacun leur personnalité, il en est de même pour les autres animaux. Certains seront timides, d'autres audacieux, etc. Il nous reste à regretter que trop peu d'ouvrages de recherche existent qui nous permettent de découvrir la vie d'un animal en particulier en tenant compte de ses émotions. Imaginez qu'un groupe d'explorateurs extra-terrestres ayant découvert les humains écrivent tout un tas de thèses sur leur comportement sans prendre en compte l'amour, la haine, la peur, la tristesse, etc, qui pourtant font partie intégrante de notre vie et gouvernent une grande partie de nos agissements. Leurs thèses auraient-elles un sens ?

Pour finir, je ne résisterai pas à l'envie de vous livrer une petite histoire, tirée du chapitre 6, « Une aptitude à la joie ».

Les éléphants, qu'ils soient d'Asie ou d'Afrique, sont particulièrement joueurs. Un jour, un cirque ambulant vint planter ses tentes près d'une cour d'école où étaient installées des balançoires. On garda les éléphants adultes enchaînés, sauf Norma, une jeune femelle. Le spectacle des enfants qui se balançaient l'intrigua. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, elle s'approcha d'eux, les chassa en agitant sa trompe et essaya de s'asseoir sur une balançoire. Mais elle eut beau se servir de sa trompe pour maintenir la balançoire en place, elle n'y parvint pas. Finalement, elle l'envoya promener d'un geste mécontent et retourna auprès de ses compagnons. Les enfants s'étaient à peine réinstallés que Norma se remettait en tête de faire un nouvel essai. Elle se livra à une série de tentatives pendant une bonne heure. En vain. Norma n'arriva jamais à se balancer (page 178).

Masson et McCarthy tirent ces anecdotes de nombreux témoignages de par le monde ; la bibliographie est longue (Darwin, Jane Goodall, Montaigne, Desmond Morris et bien d'autres moins connus). L'ouvrage est par ailleurs pourvu d'un index assez détaillé.

Notez que Jeffrey Moussaieff Masson est également l'auteur de Un chien ne ment jamais en amour, réflexions sur la vie émotionnelle des chiens (Albin Michel, 1999, 18,15 €) un autre ouvrage rempli de ses petites histoires de tous les jours en compagnie de ses trois chiennes. À dévorer pour celles et ceux qui ont des toutous pour compagnons.

[1] Albin Michel, 1997, Paris. Traduit de l'américain par Marie-Françoise Girod (éd. J'ai lu, 2002, 6,18 €).

[2] Les anecdotes sont classées en chapitres selon le type de sentiment qu'elles révèlent.