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Pourquoi nous sommes pour la liberté d’avorter et autres rapides considérations

Tract distribué en janvier 1995.

Il reste hélas provoquant de dire que ce qui dans la réalité a vraiment de l'importance ce sont les intérêts réels, concrets, des individus réels.

Un avortement concerne avant tout deux êtres : l'embryon, et la femme qui le porte. Mais, peut-on en fait dire que l'embryon a un quelconque intérêt à quoi que ce soit ? Il est quasiment certain qu'il n'est pas sensible, ni à la douleur ni au plaisir, ni à aucune autre expérience, pendant la première moitié de la grossesse - 18 semaines ! - en raison de l'absence, puis de l'immaturité de son système nerveux (les neurones ne conduisent pas encore les stimuli). Il n'éprouve donc ni souffrances ni jouissances, ni craintes ni espérances, et nous ne voyons alors pas du tout en quoi nous devrions le considérer moralement comme plus significatif qu'une plante, un caillou ou un humain en coma dépassé. La femme, elle, possède un grand nombre d'intérêts dans l'histoire, qui seuls sont donc à prendre en compte - y compris bien sûr celui à ne pas souffrir de l'intervention. Un avortement n'est moralement, jusqu'au terme de 18 semaines, qu'une simple contraception tardive.

La loi française n'autorise l'avortement que jusqu'à 10 semaines. La « protection » accordée après ce délai à un être qui ne ressent rien et qui n'a jamais rien ressenti est totalement absurde et l'on peut argumenter sérieusement sur cette base la revendication de l'extension du droit à l'avortement jusqu'à au moins 18 semaines.

Face à ce raisonnement simple et logique (et qui pourrait être plus détaillé), que trouve-t-on ? Une idéologie qui pousse les gens à ergoter à n'en plus finir pour savoir si un embryon est un humain ou non, en faisant découler de son caractère pleinement humain ou non humain des positions morales sans commune mesure ; reconnu humain par certains, sa vie devient sacrée, on ne doit plus y toucher, quels que soient les intérêts (voire, l'absence d'intérêts) en jeu. Non reconnu humain par d'autres, par contre, on ne pose alors bien souvent plus la question de ses intérêts éventuels - même pour en tirer la conclusion ci-dessus, évidente.

C'est tout ou rien. Humain ou pas. Sacré ou dénué de toute valeur.

C'est cette « logique » faisant correspondre à l'étiquette « humain » un respect religieux, qui fait de l'avortement un problème - qui est ensuite utilisé par des forces réactionnaires.

Et c'est encore cette même « logique » qui, parce qu'un être est humain, lui interdit de se suicider et transforme un tel geste en crime : sa vie étant proclamée sacrée, il ne saurait être lui-même en droit de donner à son existence la valeur qu'il veut. Le caractère sacré de sa vie fait que ses intérêts à mourir, qui ont le malheur d'être profanes, passent à la trappe.

Enfin, c'est toujours cette « logique » qui légitime la totale dévaluation (mépris) des intérêts des êtres sensibles non humains, et leur exploitation sans merci (ou avec merci) pour la viande, les expérimentations, etc.

Ce sont les intérêts réels, concrets, des individus sensibles qui doivent compter, et pas leur appartenance à des catégories plus ou moins bien établies (mais oh combien utiles socialement !) comme la race, le sexe, l'âge ou l'espèce...

... ou, dans un autre registre, la catégorie des coupables ou celle des innocents : des opposants à l'avortement (partisans du caractère sacré de la vie humaine et de l'humanité de l'embryon) sont parfois prêts à tuer pour leur cause ; contradiction ? Que non ! C'est que, attention, ils ne tuent pas alors n'importe qui, mais des humains bien particuliers, des humains déclarés coupables ! La culpabilité a ceci de bien particulier, dans l'idéologie sociale, qu'elle permet de priver de son humanité, et donc de sa sacralité, celui qu'on pose comme coupable : s'il est vraiment très coupable (on ne lui demande évidemment pas son avis), il cesse d'être véritablement humain, et devient... un monstre, inhumain, bestial, etc. On peut alors sans dommage (pour soi !) le traiter comme on traite en général les autres êtres non humains, c'est-à-dire sans plus aucune considération de ses intérêts, de ce qu'il ressent, de ce qu'il veut vivre et ne pas vivre, de ce qu'il projette dans l'avenir, etc.

Notre civilisation se proclame laïque, mais avec la sacralité qui est conférée à l'idée d'humanité on se retrouve sans cesse face à des formes de pensée qui tiennent typiquement du religieux, et qui interdisent trop souvent toute réflexion logique sur quelque problème que ce soit, et, entre autres, éthique ou politique. La religion a comme particularité de nous transporter dans le ciel des idées métaphysiques, des essences, et de nous faire perdre pied ; nous regardons le ciel (l'Humanité, par exemple), et nous ne regardons plus où nous marchons... Pendant que nous disséquons sans trève l'humanité ou la non-humanité des individus, nous foulons bien aisément aux pieds leurs intérêts.

Ceci est donc un appel à revenir sur terre.
Pour la liberté d'avorter, gratuitement,
au moins jusqu'à 18 semaines.

Yves — Fred — Françoise — David
c/o Y. Bonnardel, 20 rue Cavenne, 69007 Lyon

avec le soutien des Cahiers antispécistes
P.S. : Ne pas prendre ce tract pour un acte de provocation, du moins pas dans le sens péjoratif du terme : si des idées exprimées peuvent surprendre, elles sont ici diffusées pour être discutées et rendues publiques.