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Polémique autour d’une affiche

Ce texte fut diffusé sous forme de communiqués et de tracts suite aux polémiques qui ont fait rage autour de cette affiche, publiée par les Cahiers antispécistes.

On nous a longtemps reproché (avec mauvaise foi, car c'était faux) de ne pas faire le lien entre la lutte contre le spécisme et les autres luttes sociales et politiques. Mais maintenant que nous l'avons fait publiquement, on nous le reproche !

À propos des procès :

Que nous reproche-t-on ?

1. « Vous comparez les Noirs aux animaux. »

Nous comparons dans l'affiche, non pas les Noirs aux animaux, mais la domination qui s'exerçait sur les esclaves noirs à la domination qui s'exerce sur les animaux d'élevage. Mais de toute façon, pour nous, cette comparaison n'aurait rien eu d'avilissant pour les Noirs, ni pour quiconque autre, car nous, nous ne méprisons pas les animaux, ce qui ne devrait pourtant pas être difficile à comprendre ; mais il y a un refus de comprendre cela, justement. Le mépris qu'on nous suppose est donc dans l'oeil du lecteur, pas ailleurs.

C'est pour nous là l'enjeu fondamental de la lutte contre le spécisme : que cesse le mépris envers les animaux, ce mépris qui se traduit de façon si effroyable dans la pratique. Et c'est un des enjeux de cette lutte que de pouvoir comparer - enfin ! - d'une façon non péjorative pour les uns et les autres, les dominés humains et animaux. Spécisme signifie : discrimination entre les intérêts des êtres sensibles selon leur espèce. Nous sommes contre le spécisme, et donc, qu'on ne nous fasse plus à ce sujet un procès d'intention qui n'a pas lieu d'être.

2. « Vous êtes moralistes, vous culpabilisez les gens. »

Il s'agit d'une affiche qui n'est pas moralisante en soi, mais comparative. Et qui ne compare pas, comme on nous l'a dit, les viandistes aux esclavagistes. Elle compare le fait de manger de la viande à la passivité face à l'esclavagisme, puisqu'il est dit : « ceux qui luttèrent contre l'esclavage ... sont ceux qui cessent de manger de la viande aujourd'hui ». Elle est donc modérée, en fait.

Dans notre esprit, l'affiche mettait en évidence la similitude, la continuité, le lien logique entre deux luttes, dont une portant sur la libération d'humains, et l'autre sur la libération d'animaux. Nous n'avions pas prêté attention au fait que cela évoquerait une équation entre viandistes et esclavagistes, pour deux raisons :

- Parce que la comparaison est pour nous banale, et que nous sommes d'accord pour comparer, par exemple, spécisme et racisme, viandisme ou vivisection et esclavage, et humains dominant les animaux et esclavagistes.

- Parce que la comparaison n'est pas pour nous insultante. Nous ne démonisons pas les gens avec lesquels nous ne sommes pas d'accord ; éventuellement, si le jeu en vaut la chandelle, nous luttons contre eux, c'est à dire si possible, contre leurs idées. Mais nous ne les méprisons pas, nous ne les traitons pas et ne les voyons pas comme des sous-humains, ni comme des incarnations du Démon, du Mal. Nous ne voyons pas les esclavagistes comme des méchants ; par contre, nous voyons les esclavagistes comme nous voyons les viandistes, c'est-à-dire comme des gens se souciant peu de prendre une position de rupture dans un système de domination qui les avantage, et cherchant au contraire à le maintenir, non pas par méchanceté sadique, mais parce que tout le monde fait comme ça, et que ce que fait « tout le monde » est la source de toute justification dans l'esprit de la plupart des gens, surtout lorsqu'ils en profitent. (Entre autres, nous évitons d'oublier que nous avons nous-mêmes mangé de la viande autrefois.)

Donc, pour ces raisons, nous n'avions pas pensé initialement que vous pourriez vous sentir comparés à des esclavagistes. Mais nous maintenons la possibilité d'une telle comparaison, sachant que c'est pour nous descriptif, et que nous ne vous considérons pas comme des « salauds », ni plus ni moins que nous considérons les autres gens avec lesquels nous sommes en désaccord comme des « salauds » ou des « monstres » : ce sont des gens contre certaines idées et pratiques desquels nous luttons (celles qui sont racistes, sexistes...). Cela nous suffit.

3. « L'affiche est moraliste, culpabilisante. » (bis)

Une affiche qui dirait « ceux qui luttèrent contre l'esclavage... sont ceux qui luttent aujourd'hui contre le sexisme (ou le racisme) », ou qui dirait « ceux qui luttèrent contre l'esclavage... sont ceux qui boycottent aujourd'hui les produits de l'Apartheid » vous aurait-elle choqué ? L'auriez-vous trouvée moralisante ?

Évidemment, non. Deux poids, deux mesures. Pourtant, en quoi ces affiches différeraient-elles de celle que nous défendons ?

- Une première différence est que cette affiche parle des animaux, dont chaque humain considère volontiers que c'est son affaire personnelle de les manger ou non, comme autrefois c'était une affaire personnelle (entre hommes) de battre ou non sa femme - et ça l'est encore pour beaucoup. Comme les hommes oubliaient alors opportunément que « leur » femme n'avait pas intérêt à être battue, et que ce n'était donc pas une histoire qui ne concernait qu'eux, les humains actuels omettent ou nient facilement les intérêts du mangé. Le mangeraient-ils sinon ? C'est justement contre ce mépris des intérêts des dominés que nous nous élevons, comme nous l'avons déjà dit.

- L'autre différence est que les exemples donnés plus haut qui ne choquent pas sont justement ceux qui expriment un discours (anti-raciste, anti-sexiste...) que nos détracteurs ont généralement intégré. Ils trouvent donc moral ou moralisant ce qui les culpabilise, eux, mais pas ce qui, dans leurs discours habituels, culpabilise les autres (ceux, par exemple, qui sont racistes, ou sexistes, ou autoritaires...). Il suffit de lire les publications contre le spécisme pour voir que personne n'y est traité de « salaud », qu'on n'y réclame la mort ni le mépris de personne, mais qu'on essaye d'y expliquer des motivations, de développer des arguments, etc. Ce n'est pas là une attitude particulièrement moralisante : la plupart des humains tiennent extrêmement à sauvegarder une bonne image d'eux-mêmes, et cela ne nous intéresse pas outre-mesure de manipuler les gens en jouant sur leurs peurs d'être des méchants, d'être du mauvais coté de la barrière. Pour nous, il n'y a pas de barrières, il y a des individus, qui font des choses avec lesquelles nous sommes, ou ne sommes pas, d'accord.

On nous trouve d'autant plus moralistes qu'on est soi-même moraliste, et qu'on ne supporte aucune comparaison avec ceux qui sont considérés comme des « méchants ». Alors, on ne veut pas de comparaison du tout.

Réfuter a priori une comparaison, c'est dire simplement qu'on en redoute les conclusions. »

Claude Guillon, De la révolution

À propos du mépris et de la violence
auxquels nous sommes confrontés :

Le mouvement féministe fait un peu moins rire qu'autrefois, du moins dans certains milieux, mais il a dix ans de luttes intensives derrière lui (les années 1970), dix ans de luttes incessantes, de quolibets, de mille et une agressions. Le mouvement de libération animale en est toujours au stade du ridicule et de l'agression, et en a sans doute pour bien dix ans devant lui : sourires de connivence, ricanements, blagues épaisses et rires gras, dans le meilleur des cas.

Mais il y a un autre mépris et une autre violence encore que nous subissons : on déclare à tout va que nos propos sont imbéciles et dangereux, sans avoir jamais cherché à les connaître, sans vouloir lire non plus ce que nous écrivons. Nous sommes effectivement ressentis comme dangereux par ceux dont nous mettons les intérêts en danger : ces intérêts de domination des humains envers les animaux, ces privilèges d'humains à être bien traités qui seraient perdus, en tant que privilèges, en les étendant à d'autres.

Lyon, le 17 février 1993