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Philosophie animale

Un recueil de textes paru en mai 2010

Couverture de Philosophie animaleVrin a publié en mai 2010 un épais volume (380 pages) au format poche, réunissant des écrits choisis par Hicham-Stéphane Afeissa et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, et introduits par eux. Ce recueil, principalement composé de textes traduits, constitue un apport appréciable à la documentation disponible en français sur la question animale. Pour chaque auteur, le texte retenu est suffisamment long pour lui permettre de déployer son argumentation. Cette publication n'a été possible que grâce un travail considérable de traduction bénévole, réalisé principalement par H.-S Afeissa.

L'ouvrage se divise en trois parties. La première a pour thème l'interrogation sur la différence homme-animal, avec des textes de John Berger, Pierre Guénancia et Matthew Calarco. La deuxième partie porte sur l'éthique animale, et la troisième sur les communautés mixtes hommes-bêtes. Sauf pour la première partie, on ne suivra pas rigoureusement l'ordre des textes dans ce qui suit.

L'article de Berger traite du changement du regard sur l'animal au cours des âges. (J'avoue avoir été moins intéressée par le texte que par les citations qui l'émaillent). Celui de Guénancia est de cette famille d'écrits qui prennent les animaux comme prétexte pour théoriser sur les caractéristiques essentiellement humaines. La réflexion de Calarco est plus engageante : il y est question des restes de l'humanisme métaphysique dans la pensée contemporaine et de l'éclatement possible de celui-ci, ouvrant la voie à une éthique de la considération universelle, dont on trouve la promesse, sous un angle plus critique que constructif, chez Derrida. Une large place y est faite à la pensée de Levinas, qui n'a pas su échapper, comme il l'aurait pu, à un humanisme profond. Pour qui n'est pas philosophe de formation, le texte de Calarco est difficile à suivre, sans que pour autant le néophyte n'en retienne rien.

Le recueil de H.-S Afeissa et J.-B Jeangène Vilmer se poursuit par des articles des trois figures les plus connues du mouvement contemporain de libération animale : Peter Singer, Tom Regan et Gary Francione. Les textes de Regan et Francione, très accessibles, permettent à qui ne connaîtrait pas ces auteurs d'avoir une bonne vision d'ensemble de leur position. Il en va différemment pour Singer, car le texte retenu est plus pointu : il s'agit d'un article de 1987, dans lequel Singer répond à un article de Regan, et qui constitue l'un des épisodes de la controverse utilitarisme/droits. Le choix des éditeurs d'un article de cet ordre concernant Singer est compréhensible, dans la mesure des écrits exposant sa pensée de façon plus générale sont déjà disponibles par ailleurs. On peut déplorer par contre que dans quelques phrases de l'introduction à la deuxième partie du recueil, ceux-ci présentent la position de Singer comme étant celle que Francione lui attribue, plutôt que celle qui ressort des écrits de Singer lui-même.

Dans les milieux animalistes militants, on sait généralement que l'éthique animale contemporaine s'est déclinée selon la voie utilitariste et la voie de la théorie des droits. On sait moins que des auteurs se sont employés à l'exprimer dans d'autres « langues », telles que la théorie du contrat et l'approche par les capabilités. Un des apports de Philosophie animale est de permettre de s'en informer.
Tout à la fin du recueil, on trouve un excellent texte de Clare Palmer, intitulé « Le contrat domestique », qui porte sur la question suivante : peut-on, comme le suggèrent certains auteurs contemporains, analyser les relations entre humains et animaux comme relevant d'un contrat implicite conclu entre les deux parties ? Ces approches s'inspirent de la doctrine du contrat social, dont Clare Palmer rappelle les différentes variantes, pour conclure que la transposition à un hypothétique contrat entre les hommes et les bêtes ne tient pas la route.

Martha Nussbaum quant à elle transpose à la question de la justice envers les animaux l'approche par les « capabilités [1] » initiée par Amartya Sen dans les années 1980, et que Nussbaum a elle-même contribué à développer. Après une partie introductive dans laquelle elle fournit un exposé assez ordinaire de ce qu'il est convenu de reprocher à l'utilitarisme, elle rappelle sa propre formulation des capabilités humaines centrales, et s'emploie à l'adapter aux animaux non humains. Au bout du compte, elle aboutit à la défense d'une attitude beaucoup plus bienveillante envers les bêtes que celle qui prévaut aujourd'hui, mais qui n'exclut ni l'expérimentation « nécessaire », ni l'abattage pour la viande d'animaux élevés en plein air et tués de façon indolore. Ces conclusions se déduisent-elles vraiment de l'approche par les capabilités, ou bien celle-ci fournit-elle simplement le décor dans lequel Nussbaum inscrit ses convictions a priori ?

On trouve encore dans Philosophie animale la traduction d'un article de 1988 de John Callicott (une « vedette » de l'éthique environnementale) dont le sujet est captivant, puisqu'il s'agit de poser les jalons d'une réconciliation entre éthique animale et environnementale. Cependant, les bases sur lesquelles Callicott propose de marcher « de nouveau ensemble » ne semblent guère de nature à inspirer l'enthousiasme du côté des penseurs de l'éthique animale. Le texte plus tardif (2004) de Calarco mentionné plus haut évoque aussi cet horizon du jour où « plutôt que d'être en opposition l'une avec l'autre, l'éthique animale et l'éthique environnementale devraient pouvoir être considérées comme deux formes distinctes mais complémentaires d'enquête et de pratique morales, visant l'une et l'autre à dépasser les limites de l'anthropocentrisme métaphysique. » (p.87). Et comme, à la différence de Callicott, Calarco en dit fort peu sur les termes de ce rapprochement, on se prend plus facilement à espérer qu'on en trouve le chemin.

Philosophie animale contient enfin la traduction d'un texte de Mary Midgley de 1983, intitulé « Le contrat domestique ». Elle y développe l'idée que la domestication n'a été possible que grâce à une certaine dose de sympathie envers les animaux, et parce qu'il y a une certaine compréhension mutuelle entre les bêtes et les hommes. Celles qui ont été apprivoisées sont d'ailleurs des animaux sociaux. Midgley évoque aussi l'immaturité que l'on attribue aux humains adultes qui continuent à prêter attention aux animaux, à la manière des enfants ou des sauvages.
En début de volume (p. 30), John Berger cite ces propos d'Indiens hawaïens :

Nous savons ce que les animaux font, quels sont les besoins du castor, de l'ours, du saumon et des autres créatures, parce que, jadis, les hommes se mariaient avec eux et qu'ils ont acquis ce savoir de leurs épouses animales.

Contre les auteurs qui se sont employés à critiquer les tentatives de communication entre espèces, ou qui ont soutenu que les sentiments des animaux sont soit inexistants soit inaccessibles aux humains, Midgley note (p. 305) que « Les enfants et les "primitifs" n'ont pas besoin d'avoir toujours tort ».


Annexe. Liste des textes réunis
dans Philosophie animale

Outre les textes listés ci-dessous, le recueil comprend une préface rédigée par Hicham-Stéphane Afeissa et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et une introduction de ceux-ci à chacune des parties du recueil.

John Berger, « Pourquoi regarder les animaux ? », 1980.

Pierre Guénancia, « Quelques doutes sur la différence entre l'homme et l'animal », 1986.

Matthew Calarco, « Nul ne sait où commence ni où finit le visage. L'humanisme et la question de l'animal », 2004.

Peter Singer, « Libération animale ou droits des animaux ? », 1987.

Tom Regan, « Pour les droits des animaux », 1983.

Gary L. Francione, « Prendre la sensibilité au sérieux », 2006.

Martha C. Nussbaum, « Par delà la "compassion" et "l'humanité". Justice pour les animaux non humains », 2004.

Mary Midgley, « La communauté mixte », 1983.

John B. Callicott, « Libération animale et éthique environnementale : de nouveau ensemble », 1988.

Clare Palmer, « Le contrat domestique », 2010.

Article mis en ligne le 1er juillet 2010

[1] Pour aller vite, les capabilités sont des potentialités inhérentes à la nature d'un individu, dont on assure l'épanouissement grâce à un environnement social adéquat. L'individu se trouve alors en mesure de saisir les opportunités qui s'offrent à lui. Quoi que l'on pense de la prétention de cette approche à fournir les bases d'une théorie éthique alternative, surmontant les faiblesses des celles déjà en place, on peut constater son efficacité comme guide des politiques économiques et sociales, à partir du moment ou l'on précise ce que sont les capabilités. Elles deviennent alors un ensemble d'objectifs qu'il s'agit d'atteindre au mieux. Nussbaum elle-même a fourni une liste des capabilités humaines fondamentales : être en vie ; être en bonne santé ; avoir les moyens de se déplacer librement en étant protégé de l'agression physique ; avoir les moyens d'utiliser ses sens, son imagination, sa pensée ; pouvoir nouer des relations affectives avec d'autres personnes ; etc.