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Cahiers antispécistes n°11 - décembre 1994

Par solidarité avec le Tiers-Monde, mangeons du foie gras

Imaginez que vous soyez journaliste et qu'en cette période estivale propice au farniente vous soyez tenu de pondre votre article hebdomadaire. Voici quelques conseils qui vous aiderons à rédiger une bouillie tiédasse (mais tout à fait présentable) sans vous surmener les neurones.

1. Ne prenez pas la peine d'étudier le sujet à fond. Tendez l'oreille au bistrot ou chez la coiffeuse, et parcourez discrètement ce que des confrères aussi incompétents que vous ont déjà raconté sur la question. Extrayez de tout cela l'opinion la plus commune et préparez-vous à la défendre bec et ongles. Attention, il ne s'agit pas de pratiquer le conformisme honteux, mais le conformisme conquérant ! Arrangez-vous pour présenter vos platitudes comme des idées originales, nées d'un esprit critique toujours en éveil, et qui méritent d'être défendues contre des adversaires dangereux et coriaces. Par exemple, conspuez les bureaucrates de Bruxelles qui menacent le camembert au lait cru. Le lecteur sera drôlement content de retrouver sous votre plume prestigieuse ce qu'il racontait hier au bistrot, et de savoir qu'il participe à une glorieuse croisade contre des ennemis puissants.

2. Ne démontrez rien, jouez sur les réflexes conditionnés du public. Le journaliste en panne d'idées à toujours sur lui deux outils indispensables : le hochet [+] et le hochet [-]. Le hochet [+] lui sert à associer l'opinion qu'il soutient à des personnes ou des notions à connotation positive (enfant, Abbé Pierre, solidarité, science, paix...). Le hochet [-] lui sert à discréditer l'opinion qu'il récuse en l'associant à des termes à connotation négative (Hitler, misère, Khomeny, torture, obscurantisme, guerre...). Prenons un exemple pour bien comprendre le principe.

Vous voulez glorifier les valeurs familiales face à la montée du concubinage, du divorce, de l'avortement et autres turpitudes modernes ? Dites :

a) Les enfants [+] sont les premières victimes de l'instabilité des familles.

b) Hitler [-] était favorable à l'avortement.

Vous souhaitez au contraire dénoncer la famille comme une institution oppressive ? Dites :

a) Les enfants [+] sont écrasés par l'autorité parentale.

b) Khomeny [-] ou Pétain [-] ont renforcé la famille patriarcale.

Ca marche dans les deux sens. Normal, puisqu'on ne démontre rien.

3. Respectez la règle du juste milieu. L'honnête homme se méfie des extrêmes et adopte en tout point la position modérée qui sied au sage. Notez bien qu'il s'agit d'une question de pure forme. Quelle que soit la thèse que vous défendez, vous pouvez toujours la présenter comme un compromis entre deux opinions plus tranchées. Vous apparaîtrez ainsi comme un esprit pondéré sachant prendre de la hauteur pour faire la part des choses.

À titre d'illustration, ouvrons le numéro 505 de L'Événement du Jeudi (7-13 juillet 1994) à la page 62. En une demi-colonne, Murielle Szac-Jacquelin prouve sa parfaite maîtrise de l'art du juste milieu. Pour commencer, un titre vigoureux ( « Il y a de ces abrutis parmi les chasseurs ! ») mais qui n'engage à rien (observez l'insertion subtile de la préposition « parmi »). Puis on démarre plein pot, dans le style du journaliste qui ne mâche pas ses mots : « Les plus stupides en ce domaine sont les chasseurs du Médoc. Perchés sur des miradors, ils mitraillent des vols de tourterelles au printemps, juste quand elles rentrent d'Afrique du Nord. Épuisées par leur long voyage, décharnées (...) ». Stop ! On arrive au milieu de l'article, il est temps de retourner la crêpe. Pourquoi les chasseurs du Médoc sont-ils stupides ? Parce que les tourterelles décharnées sont « à peine consommables » voyons ! Et surtout, parce que « si ces espèces ne peuvent plus se reproduire et disparaissent, sur quoi ajusteront-ils leurs fusils ? ». Et voilà, il ne reste plus que quelques lignes pour conclure en apothéose : « Fort heureusement, la majorité des porteurs de fusil de l'Hexagone ne sont ni des “viandards”, ni des “pôôêtes”, mais de simples amateurs de promenades dominicales à l'aube, entre copains.

Tirer des faisans d'élevage lâchés la veille dans la nature, et qui arrivent tout confiants vers l'homme retrouvé. Éclater la gueule d'un lapin après l'avoir rendu fou de terreur en le coursant avec des chiens. Accrocher un fil plombé à la patte d'une cane pour l'immobiliser au bord d'un lac, et mitrailler les colverts qui accourent attirés par ses cris de détresse. Ce sont de paisibles promeneurs dominicaux qui font tout ça ? Bien sûr, puisque pour M. S.-J. les animaux ne sont rien. C'est le message central de son articulet. Toute l'astuce consiste à ne pas l'écrire en toutes lettres pour s'épargner la peine d'avoir à le justifier. Au vu du contenu, le texte aurait dû s'intituler « Torturons et massacrons intelligemment les animaux ». Mais M. S.-J. est une vraie professionnelle. Elle a soigneusement évité d'agiter à mauvais escient le hochet [-] (torture, massacre), et elle a bien respecté la règle du juste milieu (certains chasseurs sont des abrutis, d'autres des amoureux de la nature, M. S.-J. sépare pour vous le bon grain de l'ivraie).

Dans le même numéro de L'Événement du Jeudi, Mme Szac-Jacquelin se voit confier une pleine page (p. 75) et peut enfin donner toute la mesure de son talent. Rien qu'à lire le titre, on est déjà béat d'admiration : « Les amis des bêtes sont parfois bébêtes ». Ca rime, et en plus ça a un sens. « Les amis des bêtes sont parfois concons » ou « Les amis des bêtes sont parfois pompette » eut été moins judicieux. Là-dessus, selon la stratégie habituelle, notre auteur commence tout miel : « Ne pas faire souffrir inutilement une petite bête, au nom du respect de la vie ne mérite qu'éloge et respect ». Glissement habile dès la phrase suivante : « Militer pour que des espèces ne meurent pas est une activité utile ». Suit une énumération d'associations diverses rassemblant les « chevaliers des animaux ». Vous vous attendez à apprendre qu'il y en a des bons et des mauvais ? Eh non ! Des bons, il n'y en a pas. Que cela ne nous empêche pas de faire preuve de discernement car, voyez vous, les amis des bêtes se divisent en deux catégories : les inoffensifs et les dangereux. La première rassemble des « mémères à chien-chien » coupables d' « anthropomorphisme mièvre ». Voilà qui « irrite » et « agace » M. S.-J., mais enfin tout cela est « sans réelle gravité », encore que l'on sente bien que ces gens sont sur la mauvaise pente. Quand on a mis le doigt dans l'engrenage, on peut en arriver au pire. Nous voilà au coeur du sujet. Le pire, ce sont ceux qui militent contre la vivisection ou la consommation de viande, et qui heurtent les vrais humanistes par « l'aspect choquant de l'égalité homme-animal » qui guide leur action.

La vivisection d'abord. Vous croyez que M. S.-J. va s'épuiser en contorsions intellectuelles pour expliquer combien il est juste et bon de sacrifier des milliers d'animaux pour tester des crèmes de beauté ou des huiles de vidange ? Pas si bête. Elle ne dira pas un mot sur ce volet de l'expérimentation animale, ni sur ceux qui la combattent pacifiquement. La voilà qui dispose avec soin sa panoplie de hochets [+] et [-] sur le bord de sa table, et qui s'apprête à dénoncer sans faiblesse les cas de « terrorisme intellectuel » qui feront trembler dans les chaumières. Premier exemple : « En 1989, le groupe Arche de Noé réussit un raid contre un labo lyonnais de l'Inserm et kidnappe une centaine de singes, chats, chiens, furets etc. Bilan : des mois, voire des années de retard dans les travaux de recherche. » Un sacrilège commis contre le Dieu Science [+], c'est grave ça. Et vous n'avez encore rien vu. « En 1990 à Marseille un commando du Flam subtilise chiens et lapins du service de chirurgie expérimentale de l'hôpital Salvador (...). Une opération sur un enfant (transplantation de poumons) a été compromise : elle devait être testée sur l'un des chiens volés. » M. S.-J. ajoute encore quelques exemples du même tonneau, juste pour le plaisir, car elle sait qu'elle a déjà porté l'estocade : ces gens là ne respectent même pas les enfants [+] !

Il ne lui reste plus qu'à expédier aussi rondement les végétariens. « En 1992, les belges de Global Action in the Interest of Animals dénoncent “l'holocauste des dindons victimes de Noël” ! » Le point d'exclamation à la fin suffirait à montrer le ridicule de la chose. Hélas, M. S.-J. n'a pas encore épuisé le nombre de lignes qui lui est imparti. Il va falloir développer un peu. Et là, elle connaît un petit passage à vide. Elle contemple le plafond, grignote son stylo, tord deux ou trois trombones. Ça ne vient pas. Elle essaye les associations d'idées « Dindons, dindes, oies, canards, poules, colombes, pigeons ». Rien à faire. Bon, dans ces cas là, il faut agir avec méthode. Les outils sont là, bien rangés sur la table. Il suffit de s'en servir. Premier essai : « Ils refusent de déguster la colombe de la paix [+] avec des petits pois autour ». Idiot, c'est les végétariens qui ont le beau rôle. Deuxième essai : « L'abbé Pierre [+] mange de la dinde à Noël ». Pas mal, mais pas assez incisif. Troisième essai : « Pour sauver les hommes de la faim [-], consommons du foie gras ». Voilà qui est excellent sur le fond. Ils auront bonne mine ces végétariens, trop égoïstes pour secourir leur prochain dans le malheur ! Oui, mais sur la forme, il y a quelque chose qui cloche. On dirait une publicité ou un slogan politique. Il faudrait exprimer la même idée dans un style plus enlevé. Un dessin bien sûr ! D. Boll arrive, ses crayons à la main, et brosse le portrait d'un africain famélique brandissant une pancarte où on lit « Sauvons les oies du Périgord ». C'est exactement ce qu'il fallait. Sans compter que le dessin occupe un tiers de la page, ce qui permet d'abréger les souffrances rédactionnelles de M. S.-J.

Bon, nous en étions restés à G.A.I.A. qui s'insurgeait contre l'holocauste des dindons de Noël. Que dire ? Bon sang, mais c'est bien sûr ! « Holocauste » ça fait penser à « génocide » et tout ça nous évoque... Hitler ! (Patience, pas tout de suite Hitler, il faut garder le meilleur pour la fin). Une chance que ce groupe belge n'ait pas parlé simplement d'abattage des dindons, M. S.-J. n'aurait pas pu éluder la question en se rabattant sur la sémantique. Tandis que là, il lui suffit de clamer son dégoût devant ces gens qui « ont perdu le sens des mots », tout comme d'ailleurs les auteurs de la Déclaration universelle des droits de l'animal, qui qualifient de génocide la destruction des espèces sauvages causée par l'homme. Or, « un génocide est la destruction organisée, systématique d'une catégorie humaine pour des raisons ethniques ». Par définition, les dindons (ou tout autre animal) ne sauraient être victimes d'un génocide. Il n'y a donc aucun problème avec les dindons. Vous prendrez une aile ou une cuisse ?

Plus que deux lignes et le pensum sera terminé. C'est le moment de sortir le joker. « Une telle confusion mentale donne froid dans le dos. Il est vrai que Hitler [-] adorait les chiens ». Saluez l'artiste. Par brassage méthodique du vide, en respectant scrupuleusement les règles simples énoncées plus haut, une journaliste expérimentée a réussi à insinuer dans l'esprit du lecteur un message qui n'a rien d'anodin : les « amis des bêtes » sont des bourreaux d'enfants, des affameurs du tiers-monde et des nazis en puissance [1].

Calomniez, il en restera toujours quelque chose. Serait-ce la nouvelle devise de la Presse Indépendante si prompte à se dépeindre elle-même comme le premier garant de la démocratie ? Ou bien ceux qui parlent d'égalité entre l'homme et l'animal enfreignent-ils un tabou si puissant que la seule réponse réside dans la dérision ou l'insulte ? À moins que nous ayons mal compris, et que sous la superficialité apparente du propos, M. S.-J. cache une profondeur de pensée qui nous échappe. Essayons de reprendre point par point.

Hitler aimait les chiens. Ce qui prouve que l'amour des chiens n'empêche pas la cruauté envers les hommes. On s'en doutait un peu. Hitler aimait aussi la peinture. M. S.-J. partira-t-elle en guerre contre les amateurs de beaux arts, à moins que ce ne soit contre les porteurs de moustache ? Non, bien sûr. Hitler ne serait pas gravé dans la mémoire collective européenne comme le plus grand monstre de l'histoire s'il n'avait fait qu'aimer la peinture et porter la moustache. Il ne le serait pas davantage s'il n'avait fait qu'aimer les chiens. Alors pourquoi nous bassine-t-on avec son amour des chiens ou son végétarisme supposé ? La seule réponse cohérente consisterait à démontrer que le respect des intérêts des animaux conduit nécessairement à la guerre, et à l'asservissement ou l'extermination des « races humaines inférieures ». La preuve reste à faire. Il est curieux de voir les pourfendeurs des thèses antispécistes accuser leurs auteurs de favoriser la discrimination entre les hommes, et leur reprocher dans le même temps de transposer indûment aux animaux des arguments développés pour combattre l'oppression dont sont victimes des groupes humains. Car pourquoi s'empareraient-ils de tels arguments s'ils ne les jugeaient pas pertinents ? Bref, en première comme en ennième lecture, il semble que Hitler ne soit dans cette affaire qu'un épouvantail gratuit.

Passons au point suivant : le dessin de D. Boll. Si tant est qu'il ait un sens, ce serait probablement celui-ci : occupons-nous du malheur des hommes avant de nous intéresser à celui des animaux. Pour que cette belle maxime ait quelque fondement, deux conditions doivent être réunies : 1) que la souffrance des hommes soit plus grave que celle des autres animaux ; 2) qu'alléger la première exclue de remédier à la seconde. À ma connaissance, il n'est pas prouvé que la souffrance soit plus pénible à supporter pour l'homme que pour tout autre être sensible. Heureusement, il n'est pas toujours nécessaire de choisir. Si Monsieur Boll n'éprouve pas de sympathie pour les animaux, personne ne lui demande de leur rendre service. En revanche, rien ne l'autorise à leur nuire, sinon la loi du plus fort. De même que s'il n'aime pas les jeunes, il a parfaitement le droit de ne pas les fréquenter, mais pas celui de les prendre comme cible pour tirer à la carabine. Or, M. Boll nuit quotidiennement aux animaux en consommant leur chair, donc en exigeant qu'ils soient tués pour lui. Cette pratique serait-elle justifiée par son désir de privilégier la lutte contre la faim dans le tiers monde ? Absolument pas. Supposons que demain M. Boll devienne végétarien et cesse d'employer des produits testés sur des animaux. Cela n'amputerait en rien son temps libre dont - n'en doutons pas - il consacre chaque seconde à soulager la misère humaine.

Reste des circonstances où le dilemme est bien réel, celle-là mêmes que M. S.-J. se complaît à mettre en avant dans l'espoir de faire croire qu'elles sont le cas général. C'est l'exemple du chien que l'on sacrifie pour sauver un enfant. Certes, l'exemple est faussé, car ce n'est pas la vie d'un chien contre celle d'un enfant, mais la vie de 100 chiens, 1000 cobayes, 10 000 souris... contre celle d'un enfant. Faussé aussi parce que bon nombre d'animaux utilisés pour la recherche, y compris dans le domaine médical, pourraient être épargnés si on cessait de les considérer comme du matériel de laboratoire, au même titre que les éprouvettes. Mais ne tortillons pas. Il doit bien y avoir des circonstances où en tuant un chien, on permet à un enfant de vivre. Est-il juste de le faire ? À vrai dire, je l'ignore. Je doute même qu'il soit possible d'établir une réponse incontestable par le simple usage de la raison. Quand un individu meurt, il n'y a rien qui puisse compenser la perte qu'il subit, car on ne peut dédommager que des vivants. La vie de l'un ne rachète pas la mort de l'autre. Sauf peut être si l'un des deux se sacrifie volontairement. Mais demain, les gens ne feront pas la queue à la porte des laboratoires, prêts à se faire disséquer dans l'intérêt de leurs semblables. Le cas du chien et de l'enfant nous reste donc sur les bras. Le chien préfère continuer à vivre et l'enfant aussi. Un point partout.

Au fait, comment se fait-il que chaque fois que l'on cherche à justifier l'expérimentation médicale, on choisisse des illustrations où les bénéficiaires sont des enfants ? Pourquoi la mort d'un enfant paraît-elle plus terrible que celle d'un adulte ? Cela vient sans doute de ce que dans la conscience commune les enfants « méritent » moins que quiconque le malheur qui les frappe parce qu'ils sont innocents. Ce qui ne signifie pas qu'ils ne commettent pas d'actes néfastes pour leur entourage (comme provoquer un incendie), ni qu'ils n'agissent jamais dans l'intention de nuire (un enfant jaloux arrachera les cheveux d'un autre pour le faire pleurer). Néanmoins, les enfants restent innocents parce qu'ils ne sont pas responsables de leurs actes. On considère qu'ils n'ont pas encore acquis la faculté de jugement moral si bien que, quoi qu'ils fassent, ils ne sauraient être coupables. Mais habituellement, on admet aussi que les chiens ne sont pas doués de jugement moral. Ils sont donc innocents dans le sens exact où les enfants le sont. Nous n'avons pas avancé d'un pouce sur notre problème.

Bien, sûr, il y a une différence de taille entre les deux individus concernés : l'enfant est plus intelligent, ou il le deviendra. Sauf handicap mental, il saura faire et penser beaucoup plus de choses différentes que le chien. Mais est-il certain que la satisfaction qu'il tirera de la vie sera plus grande que celle ressentie par le chien ? Le degré de bonheur accessible est-il fonction de l'intelligence ? Le doute persiste, à moins qu'on ne valorise l'intelligence en soi, indépendamment des joies qu'elle procure ou non à qui la possède. Supposons que le jour où Mozart agonisait, il eût été possible de lui rendre la santé en abattant cent humains appartenant au commun des mortels pour extraire de leurs corps quelque substance vitale. Fallait-il les décapiter sur-le-champ ? Vous tergiversez ? Alors pourquoi le doute ne vous effleure-t-il pas quand il s'agit de sacrifier cent chiens pour un homme ? Et s'il avait plu au divin Mozart de déguster chaque 25 décembre un idiot de village servi avec des marrons, auriez-vous refusé ce plaisir à un être exceptionnel ? Oui ? Alors pourquoi trouvez-vous naturel qu'un modeste dindon vienne réjouir vos papilles à Noël sous prétexte qu'à côté de lui vous faites figure de génie ?

Mais revenons à notre dilemme initial. Peut être est-il préférable de sacrifier le chien parce que son espérance de vie est plus courte que celle d'un humain. (On renoncerait dans ce cas aux expérimentations destinées à soulager les maladies des vieux). Cela revient à dire qu'il vaut mieux voler sa fortune à un pauvre qu'à un riche, parce que le premier a moins à perdre. D'un autre côté, on pourrait soutenir que les délits sont équivalents puisque dans les deux cas on prive la victime de tout ce qu'elle possédait.

Décidément, je renonce. Pour choisir entre l'enfant et le chien, je n'entrevois pas le début d'une idée qui se tienne. Mme Szac-Jacquelin est quant à elle prête à affirmer qu'il est juste de faire périr un milliard d'animaux s'il le faut pour sauver un seul homme. Elle dispose certainement d'arguments d'une logique imparable pour soutenir une position aussi radicale. Alors qu'est-ce que cela lui coûterait de les faire connaître aux lecteurs ignorants ? Mais c'est trop demander sans doute. Le travail de M. S.-J. consiste à écrire des articles, non à donner des cours particuliers de philosophie. Quand on veut du sur mesure, on n'achète pas du prêt à penser. D'ailleurs, le dossier du n°505 de l'Événement du Jeudi s'intitulait « Les plus grandes idioties de notre temps ». J'en ai largement eu pour mes trente francs.

[1] À l'examen, la performance est moins éblouissante qu'il n'y paraît. M. S-J s'est contentée de réchauffer les lieux communs déjà servis par ses confrères. Depuis que Luc Ferry a exhumé la loi allemande de protection des animaux de 1933, on ne compte plus les publications évoquant le lien entre idéologie nazie et amour des bêtes. On trouvera la leçon de vocabulaire adressée aux auteurs de la Déclaration universelle des droits de l'animal à propos du terme « génocide » dans le Nouvel Observateur du 29 octobre 1992, sous la plume de François Reynaert, qui par ailleurs nous mettait en garde contre les thèses de Singer avant même que son livre ne soit publié en France. L'holocauste des dindons de Noël dénoncé par G.A.I.A. a déjà fait les délices de Marc Traverson dans Le Point du 6 mars 1993. En novembre 1993, on pouvait lire dans la revue Réflex que « les préceptes mêmes de l'antispécisme sont autant d'appels à l'intolérance ». (Voir à ce propos l'article d'Yves Bonnardel dans le n°9 des Cahiers antispécistes).