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Cahiers antispécistes n°01 - octobre 1991

L’implicite

L'emploi du langage implique toujours des non-dits. L'auditeur complète ce qui est dit par ce qui est sous-entendu. Cela n'est possible que si le locuteur et l'auditeur partagent un même cadre d'expériences ou d'idées. Si je dis : « Paul est venu », il faut que l'auditeur connaisse un même « Paul » que moi.

Le non-dit est sans doute inévitable, mais il n'est pas toujours innocent. Puisque ce qui est sous-entendu est indispensable à la compréhension, l'auditeur est comme forcé, au moins l'espace d'un instant, de s'y référer, de s'en servir, et donc d'accepter les idées, voire l'idéologie, qui y sont contenus, même s'il n'est pas d'accord avec elles ; ou alors, il lui faut faire semblant de ne pas comprendre. Même le simple fait d'appeler quelqu'un « Paul » peut être une violence ; par exemple, il peut s'appeler Ahmed, mais s'être vu obligé contre son gré par l'administration de se choisir un prénom français. Autre exemple, celui des insultes : si on traite de « pédé » un homosexuel, celui-ci est obligé soit d'admettre le caractère infamant du qualificatif, soit de feindre de ne pas comprendre qu'on veut l'insulter (en répondant, par exemple : « oui, et alors ? »).

Ainsi, l'emploi du non-dit peut-il être un vrai piège linguistique ; et de fait, il est souvent employé comme tel. Dire, comme le font les défenseurs de la vivisection, que la vivisection est utile, ou, comme beaucoup de ses adversaires, qu'elle est inutile, sous-entend toujours : « utile - ou inutile - pour les humains », et oblige ainsi à admettre qu' « utile/inutile » et « utile/inutile pour les humains » sont synonymes. Si on refuse d'être spéciste, on ne peut comprendre ces phrases ; les comprendre, comme comprendre les dizaines de phrases similaires qu'on entend chaque jour, c'est chaque fois être amené à participer au spécisme. Et amener quelqu'un à participer de lui-même à quelque chose, le « mouiller », est un procédé psychologique puissant pour le dissuader de s'y opposer.

De même, dire que la viande est bonne à la santé, ou qu'elle est mauvaise à la santé, laisse implicite de la santé de qui on parle. Il est clair que manger de la viande n'est pas bon à la santé de celui qui est mangé.