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L’expertise en bien-être animal en question

La plupart des textes réunis dans ce numéro des Cahiers sont extraits de L'INRA au secours du foie gras d'Antoine Comiti [1] (Éditions Sentience, 2006). Le travail qui a permis d'aboutir à ce livre a été réalisé dans le cadre de l'association Stop Gavage [2]. Il apporte un éclairage sur la recherche en bien-être animal dont la portée dépasse le seul cas des oiseaux gavés.

Pour donner corps aux lois protégeant les animaux, des normes précises sont élaborées afin d'amenuiser la maltraitance qu'ils subissent ; c'est le cas notamment concernant les méthodes d'élevage. Des scientifiques interviennent en amont de l'élaboration des règlements s'y rapportant. Leur mission consiste à apporter une information sur les besoins des animaux, sur ce qui est pour eux source de maladies, de stress ou de blessures, et à suggérer des aménagements ou des interdictions en conséquence. Du moins est-ce là, en principe, ce à quoi l'expertise doit servir.

Mais il existe aussi des experts en statu quo. Leur spécialité : produire des études niant ou masquant les torts causés aux animaux élevés pour la consommation humaine ; contester que les améliorations envisagées des conditions d'élevage soient nécessaires. Le phénomène est loin d'être marginal. Des facteurs structurels engendrent cette « science de la négation de la souffrance animale » déguisée en recherche sur le bien-être.

Les extraits de L'INRA au secours du foie gras inclus dans ce numéro des Cahiers donnent des exemples d'expertises biaisées et mettent en évidence les facteurs qui en sont la cause.

Parmi ses composantes non reproduites, ce livre comporte un autre volet : il suggère des remèdes, en particulier concernant le fonctionnement de l'INRA (Institut national de la recherche agronomique). Des propositions de réforme sont formulées afin d'assurer l'intégrité des recherches sur le bien-être animal menées au sein de cet organisme public. Il s'agit de dispositions simples découlant d'un principe évident : faire en sorte que la question du bien-être animal cesse d'être sous la dépendance de ceux qui ont tout intérêt à ce qu'elle soit ignorée. Les propositions avancées sont de surcroît conformes, pour l'essentiel, aux recommandations affichées par le comité d'éthique de l'INRA et approuvées par sa direction, depuis plusieurs années maintenant. Seulement… la mise en pratique de ces recommandations tarde singulièrement à venir.

Ce constat conduit à concevoir des doutes sérieux sur la capacité de l'INRA à se libérer par ses seules forces des pressions qu'exercent sur lui tant les filières viande que le ministère de l'agriculture. L'évolution à l'intérieur de cet organisme de recherche ne se fera pas seule : elle a d'autant plus de chances de se produire que la crédibilité scientifique de l'institut sera ébranlée par une critique extérieure solidement étayée.

Le mouvement animaliste a tout intérêt à investir le domaine de la recherche en bien-être animal de façon à faire pression en faveur d'une expertise honnête. La mise sur pied d'un véritable pouvoir de contre-expertise – dont L'INRA au secours du foie gras est un exemple ponctuel – serait une avancée considérable [3].

L'enjeu n'est pas seulement – et c'est déjà beaucoup – d'éviter que des expertises spécieuses empêchent l'adoption des quelques mesures envisagées en faveur des animaux d'élevage. ll s'agit aussi de contrer cette « science de la négation de la souffrance animale » qui produit et répand les fables savantes qui aident les humains à se cacher ce qu'ils infligent aux bêtes.

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Ce numéro consacré à l'expertise en bien-être animal s'inscrit dans la continuité de la place primordiale que les Cahiers entendent accorder au thème de la sentience. Faire reculer le spécisme, c'est d'abord rendre présente cette simple vérité : les animaux sont sensibles – et donc soumettre à la critique les discours qui tendent à l'occulter.

[1] par ailleurs nouveau membre de la rédaction des Cahiers antispécistes.

[3] À l'image de ce qui a eu lieu dans le domaine du nucléaire. Dans un secteur où les industriels et les pouvoirs publics détenaient le monopole des études produites, la création de la CRIIRAD (Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité) a permis d'apporter une source d'information alternative qui vient questionner la crédibilité de l'expertise officielle (cf. http://www.criirad.com).