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Les nazis, les animaux, et l’expérimentation animale

Traduit de l’anglais par David Olivier

Roberta Kalechofsky, « The Nazis, Animals, and Animal Research ». Publié avec l’aimable autorisation de l’auteure.

Jews for Animal Rights (JAR), 255 Humphrey St., Marblehead, MA 01945, États-Unis. Site Web : http://www.enviroweb.org/jar/.

Depuis quelque temps les journaux abondent d'articles traitant de l'attitude des nazis envers les animaux, affirmant en particulier l'existence d'une loi nazie contre la vivisection. Selon cet argument fallacieux, l'adoption en 1933 d'une loi contre la vivisection aurait amené les nazis à expérimenter sur les êtres humains ; il existerait donc un lien entre l'octroi de droits aux animaux et la négation des droits humains. Ainsi les Dr Daniel Johnson et Frederick Goodwin des National Institutes of Health (NIH) ont-ils affirmé le 24 avril 1989 sur le plateau de l'émission télévisée McNeil-Lehrer que « Dans les sociétés modernes, les seuls à ne pas avoir utilisé les animaux pour la recherche furent les nazis. » Rien de tout cela n'est vrai.

Puisque cette question (ainsi que l'affirmation corrélative du végétarisme de Hitler) réapparaît si souvent, il faut rétablir la vérité des faits. Les nazis n'ont aucunement légiféré contre la vivisection. Ils se sont vantés de l'avoir fait, mais ils mentaient, comme le montre l'examen de la loi qu'ils avaient passée, laquelle n'empêcha nullement la poursuite massive de l'expérimentation animale. La prestigieuse revue médicale britannique The Lancet publia un compte-rendu de la loi nazie et déconseilla aux anti-vivisectionnistes de se réjouir, car elle ne différait en rien dans sa substance de la loi britannique de 1875 qui avait édicté certaines restrictions à l'expérimentation animale, mais était bien loin de l'avoir éliminée.

De plus, un texte voté sous le gouvernement de Weimar en 1931 exigeait que toute expérience sur des êtres humains fût d'abord pratiquée sur des animaux. Cette loi ne fut jamais abrogée, et c'est en conformité avec elle que les médecins nazis accompagnèrent leurs demandes de matériel expérimental humain de la mention légale réglementaire selon laquelle les expériences projetées avaient d'abord été menées sur des animaux. La première requête pour des « personnes de test », soumise par le Dr Sigmund Rascher à Himmler le 15 mai 1941, demandait « deux ou trois criminels professionnels » en vue de « recherches de décompression », affirmant le besoin d'êtres humains « parce que ces expériences ne peuvent pas être menées sur des singes, comme cela a été tenté... »

Dans deux livres consacrés à l'expérimentation humaine nazie (The Death Doctors [1] et Doctors of Infamy), A. Mitscherlich et F. Mielke font état de nombreuses expériences sur animaux conduites dans le cadre de la procédure habituelle d'expérimentation sur des êtres humains. Par exemple, l'Inspecteur du Service médical de l'Armée de l'air Hippke écrivait le 6 mars 1943 (p. 33) : « Je donnai immédiatement mon accord pour ces expériences, parce que nos tests préliminaires sur des animaux de grande taille étaient terminés et exigeaient d'être complétés » ; ou encore (p. 36) : « Aujourd'hui encore je suis confronté à un problème appelant une solution finale, après de nombreuses expériences sur des animaux ainsi que des tests sur des volontaires humains ».

Par l'abondance des données existantes, la réalité de l'expérimentation animale nazie ne souffre aucune contestation. Comme le dit John Vyvyan dans The Dark Face of Science (éd. Micah Publications, p. 159) : « Les expériences sur des prisonniers furent nombreuses et variées, mais elles avaient un point en commun : toutes prolongeaient, ou complétaient, des expériences sur animaux. Dans chaque cas, cette littérature scientifique antérieure est mentionnée dans les documents ; et aux camps de Buchenwald et d'Auschwitz, les expériences sur humains et sur animaux furent menées simultanément, comme parties d'un seul programme. » Il s'agissait d'expériences sur le typhus.

Cette « littérature antérieure » est abondamment rapportée dans un livre d'Eugen Kogon, The Theory and Practice of Hell [2] (1950), au chapitre « Expériences scientifiques ». Prisonnier politique à Buchenwald, Kogon avait servi comme secrétaire médical dans un laboratoire où se pratiquaient des expériences sur êtres humains. Dans son livre, on trouve des listes incluant des sérums préparés à partir de poumons de lapins et de foies de souris et de lapins, et des souches de typhus injectées à des cochons d'Inde. Le tristement célèbre programme de stérilisation appliqué à des détenus de camps de concentration fut préalablement développé sur des animaux.

Les nazis ne remplacèrent pas l'expérimentation animale par l'expérimentation humaine. Au contraire, l'expérimentation animale mena à l'expérimentation humaine, l'accompagna, et en constitua la base légale. L'expérimentation humaine et l'expérimentation animale sont deux faces d'une même médaille. Elles participent au même processus historique. J'ai développé ce thème dans ma contribution à une conférence sur l'Holocauste en 1988, « Les antécédents sociaux et médicaux de l'expérimentation nazie dans les camps de concentration ». Cet article fut par la suite inclus dans une anthologie d'écrits sur l'Holocauste, Bearing Witness, ainsi que dans ma collection d'articles Autobiography of a Revolutionary (éd. Micah Publications).

Voici un exemple de lettre que j'ai rédigée récemment pour réfuter l'un de ces écrits véhiculant des énormités à propos des nazis (qu'ils n'expérimentaient pas sur les animaux et que Hitler était végétarien).

L'article que votre chroniqueur Charley Reese a publié sous le titre « Aucune distinction, aucune différence, entre les êtres humains et les autres animaux ? », est rempli de contre-vérités grossières concernant l'amour des nazis pour les animaux, leur répugnance envers l'expérimentation animale et le végétarisme de Hitler. Les nazis non seulement ont pratiqué l'expérimentation animale, mais étaient dans l'obligation légale d'expérimenter sur les animaux avant de le faire sur les êtres humains. Les demandes écrites pour des « sujets de test humains » portaient toujours la mention d'une expérimentation animale préalable, comme l'exigeait la loi. Pendant les procès de Nuremberg, le Professeur Gebhardt affirma pour sa défense que « Durant toute la période en question, j'ai fait procéder dans mon domaine de recherche à des expériences sur animaux » - la procédure étant ainsi légale. Des expériences sur animaux sont décrites dans le livre d'Eugene Kogon, The Theory and Practice of Hell (1950). L'expérimentation humaine ne fut pas menée en remplacement de l'expérimentation animale ; au contraire, cette dernière la rendit possible.

L'affirmation de Charles Reese selon laquelle « c'est aux militants pour les droits des animaux version années 30 que le monde doit l'Holocauste » est scandaleusement contraire à la réalité historique. Tout d'abord, elle confond les expériences sur êtres humains avec l'Holocauste proprement dit, qui fut la chasse aux Juifs dans le but de les exterminer. Les expériences médicales n'eurent qu'un rapport circonstanciel avec l'Holocauste, comme l'affirme Raul Hilberg dans The Destruction of the European Jews. Le Japon mena des expériences comparables sur un nombre similaire de personnes (environ trois mille, dont beaucoup de civils chinois et de soldats américains), sans qu'il y ait d'Holocauste de Juifs. L'histoire de l'expérimentation médicale aux États-Unis, en Allemagne, au Japon et ailleurs n'a rien à voir avec l'antisémitisme, et résulte d'une histoire indépendante concernant le développement de la médecine moderne.

Quant au végétarisme attribué à Hitler, les données indiquent que celui-ci suivit parfois un régime végétarien sur les conseils de son médecin. Son penchant pour le jambon, le foie et le gibier - aliments peu végétaux - a été décrit par Albert Speer. On connaît son zèle pour les mesures sanitaires ; il fit édicter une législation anti-tabac des plus ambitieuses. Mais rien n'indique qu'il ait tenté à quelque moment que ce soit de promouvoir le végétarisme, ni pour des raisons de santé ni par éthique. On trouvera une mise au point sur la question du végétarisme de Hitler dans le supplément magazine que le New York Times a publié le dimanche 14 avril 1996 pour son centenaire. Y est réimprimé un article de 1937 sur Hitler, qui le décrit comme végétarien amateur de jambon et de caviar. Qui sait quel sens on peut encore donner à de telles affirmations ?

Pourquoi Charley Reese croit-il sur parole les dires des nazis sur cette question ? Les nazis étaient des maîtres de propagande ! Accorde-t-il le même crédit à tout ce qu'ils disaient ?

Sincèrement,

Roberta Kalechofsky, Présidente de Jews for Animal Rights

[1] Titre allemand : Medizin ohne Menschlichkeit.

[2] L'État SS : le système des camps de concentration allemands, Éd. du Seuil, 1993 (Der SS-Staat : das System der deutschen Konzentrationslager).