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CA n°40 - Réduire la souffrance des animaux sauvages - avril 2018

Le transhumanisme et les animaux

Comment devenir un post-chien

Traduit de l’anglais par Estiva Reus

Le texte ci-dessous est la traduction d’un article paru dans Between the Species, volume 20, numéro 1, été 2017, sous le titre « How to Become a Post-Dog: Animals in Transhumanism ». Tous les textes parus dans Between the Species peuvent être consultés et téléchargés gratuitement sur le site de la revue*.

Michael Hauskeller est professeur de philosophie à l’Université d’Exeter. Il est l’auteur de plusieurs écrits sur le transhumanisme.

La Rédaction

* http://digitalcommons.calpoly.edu/bts/

Résumé

Cet article analyse et déconstruit l’engagement du transhumanisme en faveur des droits des animaux et du bien-être de tous les êtres sentients. Certains transhumanistes soutiennent qu’un tel engagement implique une obligation morale d’aider les animaux non humains à surmonter leurs limitations biologiques en augmentant leurs capacités cognitives, et en les « élevant » à une existence plus semblable à celle des humains. Je soutiens que l’approche transhumaniste du bien-être animal vise en fin de compte à détruire l’animal en tant qu’animal. En cherchant à faire que les animaux nous ressemblent davantage, on leur dénie la liberté de vivre leur vie comme la sorte d’êtres qu’ils sont. C’est une tentative de dompter la bête, de la rendre moins étrangère et plus acceptable à nos yeux, et donc une réaffirmation du mythe de la supériorité humaine.

À bien des égards, les transhumanistes, qui défendent le recours à de nouvelles technologies pour surmonter la condition humaine, sont des humanistes. Toutefois, en général ils ne croient pas que les humains soient les seuls êtres dignes de considération morale – qu’ils soient les seuls à posséder une vraie valeur morale. Autrement dit, ils ne souscrivent pas au genre d’humanisme éthique que l’on trouve par exemple dans la philosophie de Thomas d’Aquin ou d’Emmanuel Kant. La plupart des transhumanistes suivent plutôt la tradition utilitariste, qui fait de la capacité à souffrir un caractère commun aux animaux et aux humains ayant une pertinence normative. Puisque les animaux sont sentients, ils méritent au moins une certaine reconnaissance morale. Ainsi, David Pearce, auteur du manifeste transhumaniste The Hedonistic Imperative (Pearce, 1995) dans lequel il plaide pour une abolition biotechnologique de toute souffrance, affirme-t-il ceci :

En adoptant le point de vue de Dieu (s’il existait), j’estime que nous devrions nous soucier tout autant de la maltraitance des animaux non humains fonctionnellement équivalents, que de la maltraitance des membres de notre propre espèce : nous soucier autant de la maltraitance et de l’abattage d’un cochon que de la maltraitance et du meurtre d’un nourrisson humain. (Pearce, 2007)

De même, la Déclaration transhumaniste, rédigée en 1998 par Nick Bostrom, David Pearce, Max More et d’autres, et officiellement adoptée plus tard par l’association transhumaniste mondiale Humanity Plus, engage explicitement les transhumanistes à défendre « le bien-être de tous les êtres sentients, qu’il s’agisse d’humains, d’animaux non humains, de futurs intellects artificiels, de formes de vies modifiées ou d’autres intelligences auxquels le progrès des sciences et des techniques pourrait donner naissance. » (Humanity Plus, 1998). D’autres transhumanistes soulignent le fait qu’au moins certains animaux non humains présentent les caractères requis pour être reconnus comme des personnes (au sens de Locke), et demandent que des droits légaux de niveau humain leurs soient conférés (ou plus généralement, qu’ils soient conférés à toutes les « personnes non humaines » qui, bien entendu, incluent ou pourraient inclure des machines conscientes et intelligentes). L’Institute for Ethics and Emerging Technologies (Institut pour l’éthique et les technologies émergentes) développe un programme dédié aux « droits des personnes non humaines », sous l’égide de George Dvorsky, qui vise à défendre « le droit à la liberté des personnes non humaines, leurs droits à ne pas être soumises à l’incarcération abusive, à l’esclavage, à la torture, à l’expérimentation et à la menace d’une mort non naturelle ». (ieet.org)

Cependant, les transhumanistes croient encore que seuls les humains ont la capacité de s’auto-transformer au moyen de la raison, conformément aux objectifs issus d’une évaluation rationnelle de ce qui importe dans la vie, et de ce qui est objectivement bon et qu’il vaut la peine d’être ou d’avoir. Nous seuls pouvons procéder à cette évaluation, et nous seuls pouvons utiliser notre discernement pour remodeler un monde sous-optimal, ce qui inclut la transformation de nos propres personnes sous-optimales, ainsi que la transformation des autres. Telle est notre principale obligation, notre mission en ce monde. Cette mission, les animaux ne peuvent pas l’accomplir, parce que même les plus intelligents d’entre eux sont enlisés dans le monde naturel, enfermés à jamais dans les corps et les esprits spécifiques que leur a donnés la nature, condamnés à accepter leurs diverses incapacités – leur relatif manque de compréhension, la brièveté de leur vie, l’inéluctabilité de leur mort –, parce qu’ils n’ont pas le choix. Mais nous avons le choix. Notre aptitude à raisonner fait une énorme différence. Bien qu’elle ne nous rende pas autonomes, elle nous donne la potentialité de nous libérer des contraintes de la nature. Tout comme les animaux non humains, nous sommes encore les « esclaves de nos gènes », et sommes soumis à « la tyrannie de la vieillesse et de la mort » (More, 2016, p. 450), mais au moins nous avons de bonnes chances de nous libérer de tout cela, pour peu que nous y employions notre esprit (et ses prolongements, la science et la technique). Les transhumanistes nous exhortent à nous lancer enfin sérieusement dans cette bataille. C’est ainsi que Max More affiche le programme suivant dans une « Lettre à Mère Nature », qui débute par la reconnaissance des « nombreuses merveilleuses qualités » dont elle nous a dotés et qui s’achève par ce qui ressemble davantage à une déclaration de guerre en bonne et due forme :

Nous allons prendre en main notre programmation génétique et parvenir à la maîtrise de nos processus biologiques et neurologiques. Nous allons corriger tous les défauts des individus et des espèces résultant de l’évolution par sélection naturelle. Et ce n’est pas tout. Nous chercherons à avoir totalement le choix de la forme et du fonctionnement de notre corps ; nous allons améliorer et augmenter nos capacités physiques et intellectuelles pour les porter à un niveau jamais atteint par aucun humain dans l’histoire. Nous […] n’allons pas limiter nos capacités physiques, intellectuelles ou émotionnelles en demeurent des organismes purement biologiques. Tout en progressant dans la maîtrise de notre propre biochimie, nous intégrerons de plus en plus à nos personnes des éléments de nos nouvelles technologies. (More, 2013, p. 450)

Dans l’optique transhumaniste, l’acte délibéré d’autocréation ainsi envisagé est la marque même de notre humanité. Ce que nous laisserons derrière nous en coupant tous les liens avec Mère Nature, c’est précisément ce que nous avons en commun avec les animaux non humains, ce qui n’est pas spécifiquement humain en nous. En d’autres termes, ce que nous allons laisser derrière nous, ou que nous allons « corriger », c’est l’animal en nous. Nous tuons la mère afin de ne plus être ses fils et filles, tandis que tous les autres animaux le restent. À moins, bien sûr, que nous n’intervenions. Si nous admettons que nos vies sont pauvres et insatisfaisantes, que nous menons des vies d’esclaves (de notre propre biologie), et que la raison en est fondamentalement que nous sommes (encore) des animaux (ou peut-être des transanimaux), alors cela vaut aussi pour les vies des animaux non humains. Sévèrement limités dans leurs possibilités comme ils le sont, encore plus que nous ne le sommes nous-mêmes, leurs vies doivent être considérées comme encore plus pauvres que les nôtres. Alors que nous avons au moins un certain degré d’auto-détermination et un potentiel d’autocréation, ils n’en ont aucun. Toutefois, si nous pouvons être corrigés, ils doivent pouvoir l’être aussi. Puisque le transhumanisme est une philosophie qui adhère officiellement à l’idée que la considération morale est due à tous les êtres sentients, et qu’on doit leur apporter aide et soutien si nécessaire, alors, en tant que transhumanistes, nous avons le devoir de sauter le pas, et de ne pas seulement nous corriger nous-mêmes, mais aussi tous les autres animaux. Par conséquent, selon James Hughes, « nous avons l’obligation de procurer aux enfants une éducation et un foyer sûr, afin qu’ils puissent réaliser leurs talents. Nous avons l’obligation de fournir aux malades mentaux des traitements qui leur permettent de redevenir sains d’esprit. Outre la satisfaction des besoins fondamentaux, l’accès à l’éducation et le soutien d’un entourage attentionné, nous sommes de plus en plus capables d’offrir aux gens de la technologie comme moyen de réaliser pleinement leur potentiel. […] Je pense que nous avons tout autant l’obligation de rehausser les citoyens animaux "handicapés" que nous avons l’obligation de rehausser les citoyens humains handicapés. » (Hughes, 2004, p. 224)

Voilà qui part peut-être d’un bon sentiment, mais qui est aussi extrêmement paternaliste. Ce qui s’exprime ici n’est pas de la compassion mais de la pitié, un sentiment dont nous ne voudrions pas être l’objet, parce qu’il témoigne toujours de la condescendance et du sentiment de supériorité de celui qui le manifeste. Pauvres bêtes ! Comme leurs vies sont misérables ! Prenons-les en pitié et élevons-les jusqu’à nos nobles sommets ! On est bien loin de ce que Donna Haraway appelle la rencontre des espèces, qui implique la reconnaissance pratique de l’animal comme compagnon, comme égal, comme partenaire réceptif et actif dans la danse boueuse de la vie. « Je suis une créature de la boue, pas du ciel » dit Haraway (2008, p. 4). Ce n’est pas le cas du transhumaniste, qui tend avec détermination vers le ciel, comme vers sa (notre) vraie maison. Les animaux vivent dans la boue et les enfants y jouent. Du ciel, ils ne savent rien. Pour Hughes, les animaux ressemblent aux enfants humains, qui sont des déficients parce qu’ils n’ont pas encore pleinement développé leur potentiel. Mais les enfants grandiront un jour, se rapprocheront du ciel, tandis que les animaux ne le feront jamais, du moins pas sans un coup de pouce de leurs amis, c’est-à-dire nous. Les animaux sont dans une sorte d’état infantile permanent, ce qui ici ne renvoie pas à la l’innocence, mais à l’immaturité et la dépendance. Nous seuls pouvons les sauver de l’infortune d’une enfance permanente. Et pour ajouter l’insulte au préjudice, les animaux sont également comparés aux malades et handicapés mentaux. Il manque quelque chose d’important à leur constitution, quelque chose qu’ils devraient avoir mais qu’ils ne peuvent acquérir par eux-mêmes. Il faut nous jeter à l’eau et leur venir en aide, les ramener à la santé mentale.

L’humain est ici conçu comme un meilleur animal (précisément parce qu’il est moins animal ou transanimal), tout comme le post-humain est conçu comme un meilleur humain (parce qu’il est encore moins animal). Les animaux sont vus comme des pré-humains (tout comme nous sommes vus, téléologiquement, ou du moins par notre trajectoire, comme des pré-post-humains). Par conséquent, veiller au bien-être d’un animal, c’est l’aider à devenir quelque chose qui n’est plus un animal. Ce qui est bon pour un animal (qu’il soit humain ou non humain) est de disparaître en tant qu’animal. Améliorer l’animal consiste à l’éliminer ; le seul bon animal est un ex-animal. C’est finalement ce que suggèrent toutes les propositions d’amélioration des animaux. L’élévation transhumaniste ne fait que suivre cette tradition. La différence réside seulement dans le type d’élimination proposé. Ce qui est commun à toutes les propositions « d’augmenter » [enhance] les animaux (ou de les diminuer1) est la détermination à ne pas les laisser être tels que la nature les a faits. D’une manière ou d’une autre, l’animal non augmenté, c’est-à-dire l’animal en tant qu’animal, est toujours une nuisance. C’est ainsi que David Pearce (1995, section I.10), dans son ardeur à libérer le monde et les êtres sentients de toute souffrance, esquisse un plan pour convertir tous les animaux carnivores en herbivores, ou, si cela s’avérait impossible, pour se débarrasser des carnivores. C’est la version transhumaniste de la prophétie biblique (interprétée au sens littéral) d’un âge d’or à venir où « le loup et l’agneau paîtront ensemble ; le lion comme le bœuf mangera de la paille, et le serpent aura la poussière pour nourriture ». (Isaïe, 65 :25) Sauf que c’est moins indulgent et plus extensif. Les chats et autres carnivores, déclare Pearce, ne sont en fait rien d’autre que l’équivalent animal des psychopathes (encore une référence au déséquilibre mental). Ils sont des « machines préprogrammées pour tuer » (ce qui apparemment est le mauvais modèle de machines), dont nous ne devrions pas permettre que l’existence perdure. En fait, c’est notre devoir moral de veiller à ce qu’elles n’existent pas. Tout désir de les préserver n’est rien d’autre que du « sentimentalisme malavisé ». « À l’avenir, dit-il, les formes de vie qui existeront sur cette planète, n’y seront que parce que nous l’aurons permis, ou parce que nous aurons choisi de les créer. » Pearce est conscient que ces propos sur la permission d’exister accordée, ou pas, à des êtres vivants « sentent l’hubris », mais il assume pleinement l’idée parce qu’il la croit à la fois vraie et juste. George Dvorsky, qui est lui aussi un transhumaniste et un défenseur des animaux, partage le « paternalisme technovisionnaire » (Ferrari, 2015) avoué de Pearce : la conviction que nous sommes mieux placés pour savoir ce qui est bon pour les animaux non humains ; en fait, pour savoir ce qui est bon et désirable en général et pour tout le monde. Du reste, nous avons le pouvoir. Qui dit pouvoir, dit responsabilité, et nous ne devons pas fuir nos responsabilités. Dvorsky définit l’élévation des animaux (expression empruntée à la série de romans intitulés Élévation de David Brin, parus dans les années 1980) comme « la perspective théorique de doter les non-humains de capacités accrues, et tout particulièrement d’une plus grande intelligence » (Dvorsky, 2008, p. 130). Il affirme que « nous avons l’obligation morale d’augmenter biologiquement les animaux non humains et de les intégrer à la société humaine et post-humaine (Dvorsky, 2008, p. 129). L’hypothèse qui sous-tend « l’impératif éthique d’élévation » ainsi posé est qu’en général, la vie d’un non-humain ressemble davantage à un cauchemar hobbesien qu’à un jardin d’Eden rousseauiste : elle est « pénible, brutale et brève ». De plus, les animaux ne peuvent accéder à la participation politique, et à ce qu’elle apporte, à savoir la justice et la liberté. En élevant leur intelligence jusqu’à un niveau humain (ou à un niveau post-humain si nous augmentons aussi la nôtre), nous permettrons aux animaux non humains de « participer à la communauté sociale élargie » (Dvorsky, 2008, p. 137) et de mener « une vie plus digne et plus épanouie » (Dvorsky, 2008, p. 132) que celle à laquelle ils sont réduits aujourd’hui, du fait de leurs insuffisances naturelles. Pour eux comme pour nous, l’élévation permettra de dépasser les limitations biologiques. Mais comme pour eux ces limitations sont beaucoup plus sévères et inflexibles qu’elles ne le sont (normalement) pour nous, de sorte qu’ils n’atteignent jamais vraiment « des modes de fonctionnement un tant soit peu acceptables », les animaux non humains peuvent être « considérés comme des humains handicapés » (Dvorsky, 2008, p. 138). Ainsi, Dvorsky adopte et réaffirme la référence au handicap de Hughes. Le mot disability, qui désigne en anglais le handicap, est formé du mot ability (capacité), précédé du préfixe privatif « dis- »2. Le terme même suggère non seulement une absence, mais l’absence de quelque chose qui devrait se trouver là. Il leur manque quelque chose d’important que nous avons.

Bien que Dvorsky s’en défende (Dvorsky, 2008, p. 138), le projet d’élévation est intrinsèquement anthropocentrique. Le mot même « élévation » suggère une hiérarchie, une différence entre des formes d’existence plus basses ou plus hautes. On ne peut élever que ce qui se trouve à un niveau inférieur, et nous ne pouvons procéder à l’élévation que si nous sommes déjà à un niveau supérieur (ce qui n’exclut pas la possibilité de niveaux situés encore au-dessus de l’humain). Dvorsky (2012) cite avec approbation David Brin, l’auteur de la saga Élévation (et par ailleurs membre, tout comme Dvorsky et Hughes, de l’Institute for Ethics and Emerging technologies) qui, dans une interview, dénonce la « mesquinerie » de l’évolution qui maintient les animaux « sous un solide plafond de verre » que leurs capacités limitées ne leur permettent pas de traverser. (Nous, par contre, avons quelque peu dépassé le plafond, mais il se peut que, dans notre cas, il ait été moins solide.) Pour Brin, il serait égoïste de notre part de les laisser là où ils sont et de nous réserver les bienfaits des technologies d’amélioration. « Imaginez des dauphins philosophes, des bonobos thérapeutes, des corbeaux poètes et dramaturges, dit-il. Comme nous serons seuls si nous y renonçons sans même avoir essayé. » Il est curieux et révélateur de s’inquiéter de ce que nous puissions nous sentir seuls en l’absence d’animaux augmentés. Cela suppose que nous ne pouvons pas communiquer avec les animaux non humains, que leur monde et le nôtre sont complètement séparés. Que nous ne puissions pas communiquer avec eux dans notre langue (c.a.d. dans une langue que nous pouvons comprendre) est clairement perçu comme frustrant. C’est une limitation de plus qui nous est imposée. Il existe des mondes subjectifs que nous ne comprenons pas, qui nous sont inaccessibles. Nous n’avons aucune idée du tout de ce cela fait d’être une chauve-souris. Ou un chien. L’élévation y remédiera : elle nous permettra enfin de savoir ce que cela fait. Sauf que la chauve-souris augmentée n’est plus une chauve-souris, le dauphin transformé en philosophe n’est plus un dauphin, et le corbeau devenu poète n’est plus un corbeau. Une fois rendus capables de communiquer avec nous dans notre langue, ils ne sont plus ces êtres d’un autre monde avec qui nous voulions communiquer au départ. « Si un lion pouvait parler, notait Wittgenstein (1953, p. 223), nous ne pourrions le comprendre. » Par contre, nous comprendrons le post-lion, précisément parce qu’il ne sera plus un lion, ce qui est tout aussi bien. Lorsqu’il n’y aura plus que des post-animaux autour de nous (puisque nous ne permettrons l’existence d’aucun animal non augmenté), nos limitations ne nous seront plus rappelées en permanence parce qu’il ne restera plus personne avec qui nous ne puissions communiquer, plus personne pour défier notre entendement, demeurer hors d’atteinte, échapper à notre contrôle. L’animal, c’est celui qui ne peut être contrôlé (et l’animal en nous, l’animal que nous sommes, c’est tout ce que nous ne pouvons pas contrôler chez nous). Donner aux animaux non humains des capacités mentales de type humain est un moyen de les rendre moins étrangers et plus dociles. L’autonomie qui leur est octroyée est une forme d’appropriation. L’élévation consiste moins à donner aux animaux non humains une forme mentale qui les rende enfin dignes d’une reconnaissance morale égale (comme Hughes semble le penser), qu’à leur donner les moyens de nous reconnaître : comme leurs créateurs, leurs sauveurs et, au final, leurs supérieurs. Dans Jusqu’au cœur du soleil, le premier volume de la trilogie Élévation de Brin (2012), dont la première édition date de 1980, une dispute a lieu entre un humain et un technicien nommé Jeffrey, qui est un chimpanzé augmenté. Quand Jeffrey se fâche et agresse physiquement l’humain à la manière d’un singe, le personnage principal du livre, un humain nommé Jacob, intervient. « Jacob prit le visage du chimpanzé entre ses mains. Jeffrey lui lança un grognement. "Chimpanzé Jeffrey, écoute-moi ! Je suis un superviseur du Projet Élévation. Je te le dis, ton attitude est inqualifiable… tu te comportes comme un animal !" La tête de Jeffrey fut projetée vers l’arrière comme s’il avait reçu une gifle. » Lorsqu’après avoir été réprimandé, Jeffrey présente ses excuses à son adversaire humain, Jacob le félicite : « "Voilà qui est bien, dit Jacob, un homme, un vrai, sait s’excuser." » (Brin, 2012, p. 67)

L’ex-animal s’excuse de s’être comporté comme un animal. Le processus d’élévation était censé le civiliser et le discipliner ; lorsqu’il régresse vers ses manières d’animal, il faut le discipliner à nouveau en lui rappelant son statut, sa position précaire et paradoxale d’animal-qu’il-a-été-mais-qu’il-n’est-plus. Il n’est donc pas surprenant que l’élévation puisse, comme le reconnaît Dvorsky (2012) « être vue comme impérialiste et hyper-dominatrice : l’imposition injuste et abusive de "l’humanitude" au règne animal ». Dvorsky admet qu’ « on peut valoriser le fait de vivre dans un état d’esprit innocent – même si c’est dans la jungle ». Mais cette concession sonne faux. La formulation trahit l’attitude condescendante envers les animaux réels, avant qu’ils n’aient été « augmentés », qui caractérise le projet d’élévation tout entier. « L’innocence » de l’animal n’est qu’un euphémisme pour désigner son absence de savoir et de compréhension (de type humain), toute chose qu’un transhumaniste ne peut manquer de déplorer. Pour le transhumaniste, l’innocence signifie l’ignorance, et l’ignorance est mauvaise. Ce genre d’innocence est tout à fait compatible avec le qualificatif de « psychopathes » accolé aux animaux carnivores par Pearce. Et la « jungle » renvoie à une nature aux dents et aux griffes rouge sang, sauvage, barbare, imprévisible. Clairement, la jungle n’est pas un paradis. C’est un endroit où on imagine que nul ne resterait s’il avait la possibilité de partir. Je suis un animal… sortez-moi de là.

C’est précisément ce que les transhumanistes nous exhortent à faire : sortir la bête de la jungle, la rendre présentable. Une nouvelle de Franz Kafka parue il y a un siècle, « Rapport pour une académie », me revient en mémoire. Dans cette histoire, un ancien singe médite sur sa transformation en post-singe de type humain et explique pourquoi la transformation s’est produite. Peter Le Rouge, comme l’a surnommé la société humaine, vivait en singe libre jusqu’au jour où il fut blessé et capturé par des chasseurs, qui lui apprirent à boire de l’alcool et à cracher. Il se retrouve coincé dans une petite cage ; on se moque de lui, et parfois on le torture. Il sait que même s’il parvenait à s’échapper, il n’y gagnerait rien car il serait repris à nouveau. Il réfléchit et se dit que si c’est là qu’un singe doit vivre, la seule façon pour lui de s’en sortir est de cesser d’en être un, et de devenir humain. Alors, il observe les humains, les imite, apprend à parler et à se comporter comme eux, jusqu’à finalement devenir suffisamment humain pour être autorisé à mener une vie humaine dans un monde humain. En adoptant les manières humaines, il a réussi à survivre et à sortir de la cage. Mais, il n’a pas gagné la liberté. La liberté, dit-il, c’est quelque chose qu’il avait peut-être (il n’arrive plus vraiment à s’en souvenir) quand il était un singe, une chose que pourraient désirer certains humains. Cette liberté, il ne l’a pas récupérée en se soumettant au « joug » de la civilisation humaine.

Cela suggère qu’il y a deux sortes de liberté. L’une d’elles est l’autonomie autorégulée qui caractérise la vie humaine moderne et que les transhumanistes cherchent à élargir et à étendre aux animaux non humains, le but ultime étant la libération de toute contrainte biologique. L’autre, c’est la liberté de la jungle, que tout animal sauvage possède encore et que nous autres humains avons en grande partie perdue : la liberté de vivre sa vie comme le genre d’être que l’on est, sans pression ni besoin de changer pour devenir autre chose. Tout comme le Peter le Rouge de Kafka, il se peut que les animaux ne veuillent choisir la première que quand ils n’ont pas d’autre issue : si cesser d’être ce qu’ils sont est leur seule chance d’être laissés en paix et de ne pas être soumis aux besoins et désirs humains.

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Références

  • Brin, David. 2012. Uplift. The Complete Original Trilogy, London : Orbit. [Ces romans existent en traduction française : Élévation, tomes 1, 2, 3, poche]
  • Dvorsky, George. 2008. « All Together Now: Developmental and ethical considerations for biologically uplifting non- human animals ». Journal of Evolution and Technology 18/1 : 129-140.
  • Dvorsky, George. 2012. « Should we upgrade the intelligence of animals? », io9 blog, 17 septembre 2012, https://io9.gizmodo.com/5943832/should-we-upgrade-the-intelligence-of-animals. Consulté le 18 janvier 2017.
  • Ferrari, Arianna. 2015. « Animal Enhancement: Technovisionary Paternalism and the Colonisation of Nature ». In Inquiring into Animal Enhancement: Model or Counter- model of Human Enhancement?, sous la direction de Simone Bateman et al., 13-33. Basingstoke : Palgrave Macmillan.
  • Haraway, Donna. 2008. When Species Meet, Minneapolis : University of Minnesota Press.
  • Hughes, James. 2004. Citizen Cyborg. Why Democratic Societies Must Respond to the Redesigned Human of the Future, Cambridge, MA : Westview Press.
  • Humanity Plus. 1998. Transhumanist Declaration. http://humanityplus.org/philosophy/transhumanist-declaration/. Consulté le 18 janvier 2017.
  • More, Max. 2013. « A Letter to Mother Nature ». In The Transhumanist Reader, sous la direction de Max More et Natasha Vita-More, 449-450. Chichester : Wiley-Blackwell.
  • Pearce, David. 1995. The Hedonistic Imperative, www.hedweb.com. Consulté le 18 janvier 2017.
  • Pearce, David. 2007. « The Abolitionist Project ». www.abolitionist.com. Consulté le 18 janvier 2017.
  • Wittgenstein, Ludwig. 1953. Philosophical Investigations, Oxford : Basil Blackwell.

Notes

  1. dis-enhance en anglais. On peut supposer que Michael Hauskeller fait référence aux projets visant à priver les animaux de certaines capacités, pour mieux les adapter aux usages auxquels on les destine : produire des animaux décérébrés ou moins sensibles à la douleur pour l’expérimentation ; créer des lignées de poulets aveugles, moins sensibles au stress causé par l’entassement dans les élevages industriels… [NdT]
  2. Phrase ajoutée par la traductrice.