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Le cerveau, l’antispécisme et le neurobiologiste

Ce texte a été écrit suite à la lecture du livre Le sentiment même de soi – corps, émotions, conscience d’Antonio R. Damasio [1] (Odile Jacob, 1999). Ce n’est pas à proprement parler un compte rendu de lecture. D’une part, une partie importante des thèses et hypothèses abordées par Antonio Damasio ne sont pas rapportées ici. D’autre part, la perspective antispéciste n’est pas une composante de son livre. Néanmoins, compte tenu des éclaircissements qu’il apporte à la question de la conscience, abordée d’un point de vue neurobiologique, ses conclusions renforcent l’impératif moral antispéciste on ne peut plus directement.

S.A.

La sensibilité, en tant que capacité à ressentir le plaisir et la souffrance, est un concept central dans l'antispécisme développé au sein des Cahiers. Il aurait pu en être autrement. L'antispécisme au sens large désigne simplement le refus de baser une éthique sur le critère d'appartenance à une espèce donnée, ce qui en soi n'indique pas quels sont les critères moralement pertinents. D'autres antispécistes prennent comme base éthique que « tout ce qui vit a droit à la considération ». On pourrait en imaginer qui fondraient leur éthique sur des critères définis d'intelligence. Nous ne reconnaissons pas la pertinence de tels critères et les intérêts auxquels nous faisons référence découlent directement de la capacité à vivre une vie sensible. Les sujets que nous considérons comme patients moraux sont donc les êtres sensibles, c'est à dire les individus pour lesquels bonheur et souffrance ont une signification.

Si la sensibilité constitue un critère relativement simple à apprécier, c'est que, intuitivement et subjectivement, cela nous parle. Mais la sensibilité des autres n'est pas une donnée immédiatement connaissable. Les insectes sont-ils sensibles ? Le sont-ils tous ? Quid des plantes ? Que penser des reptiles, des poissons ? D'un humain à un stade avancé de la maladie d'Alzheimer ? Nous faisons l'expérience de notre propre sensibilité, mais nous ne pouvons pas directement connaître celle d'un autre, même humain, de situation sociale et culturelle proche, et encore moins celle d'un nourrisson, d'un cochon ou d'une chauve-souris. Nous ne savons pas grand chose de ce que ça fait d'être une grenouille [2].

Le plaisir et la souffrance résultent d'états émotionnels de notre organisme respectivement positifs et négatifs. La gamme des émotions est large [3] et s'attaquer au problème de la sensibilité nous amène à en approfondir les mécanismes.

L'émotion, réaction de l'organisme

Une émotion s'exprime au sein d'un organisme. C'est un état induit par des éléments autant extérieurs qu'intérieurs à un individu. Damasio a fait de la compréhension des émotions sa spécialité, notamment dans L'erreur de Descartes, où il met en évidence leur importance dans les processus de raisonnement. Voici une caractérisation partielle qu'il en fait dans Le sentiment même de soi :

- Les émotions sont des ensembles compliqués de réponses chimiques et neuronales, qui forment une configuration ; toutes les émotions ont telle ou telle sorte de rôle régulateur à jouer, contribuant d'une manière ou d'une autre à la création de circonstances avantageuses pour l'organisme qui manifeste le phénomène ; les émotions ont trait à la vie d'un organisme, à son corps pour être précis, et leur rôle est d'aider l'organisme à se maintenir en vie [...].

- Les dispositifs qui produisent des émotions occupent un ensemble relativement restreint de régions sous-corticales, qui part du niveau du tronc cérébral pour s'élever jusqu'au cerveau supérieur ; les dispositifs font partie d'un ensemble de structures qui à la fois régulent et représentent des états corporels [...].

- Toutes les émotions utilisent le corps comme leur théâtre (milieu interne, systèmes viscéral, vestibulaire et musculo-squelettique), mais les émotions affectent aussi le mode de fonctionnement de nombreux circuits cérébraux : la variété des réponses émotionnelles est responsable de profonds changements dans le paysage corporel comme dans le paysage cérébral. L'ensemble de ces changements sert de substrat aux configurations neuronales qui finissent par devenir des sentiments d'émotion. (p. 59)

Et un peu plus loin :

Au niveau le plus fondamental, les émotions font partie de la régulation homéostatique [4], et se trouvent là pour éviter la perte de l'intégrité, qui est un signe avant-coureur de la mort, ou la mort elle-même, ainsi que pour accéder à une source d'énergie, un abri ou la sexualité. Par l'entremise de puissants mécanismes d'apprentissage tels que le conditionnement, des émotions de toutes sortes assurent le lien entre la régulation homéostatique et les valeurs de survie, et les multiples événements et objets qui ponctuent notre expérience autobiographique. Les émotions sont inséparables de l'idée de récompense ou de punition, de plaisir ou de peine, d'approche ou de retrait, d'avantage ou de désavantage personnel. (p. 62)

Cette caractérisation s'éclaire particulièrement dans le large extrait suivant, nous montrant le scénario depuis un stimulus extérieur mettant en danger l'intégrité d'un organisme jusqu'à l'affect de la douleur :

Lorsque vous avez ramassé l'autre jour cette assiette chaude et que vous vous êtes brûlé la peau des doigts, vous avez eu mal et il se peut même que vous ayez souffert de ce mal même. Voici ce qui vous est arrivé, dans les termes neurobiologiques les plus simples :

Premièrement, la chaleur a activé un grand nombre de fibres nerveuses minces et non myélinisées, appelées fibres-C, présentes près de la brûlure. (Ces fibres, qui sont distribuées dans tout le corps littéralement, sont évolutivement anciennes et sont pour une bonne part destinées à acheminer des signaux relatifs aux états corporels internes, y compris ceux qui, pour finir, provoqueront la douleur. On les dit non myélinisées parce qu'elles n'ont pas cette gaine isolante qu'on appelle la myéline. Des fibres légèrement myélinisées appelées fibres-A voyagent avec les fibres-C et jouent un rôle semblable. Considérées conjointement, on les appelle nociceptives parce qu'elles répondent à des stimuli qui peuvent provoquer ou qui provoquent de fait des lésions dans des tissus vivants.)

En second lieu, la chaleur a détruit plusieurs milliers de cellules dermiques, et la destruction a libéré un certain nombre de substances chimiques dans cette zone.

En troisième lieu, plusieurs classes de globules blancs chargées de la réparation des lésions tissulaires ont été appelées dans cette zone, l'appel étant venu de certaines des substances chimiques qui ont été déchargées (par exemple un peptide qu'on appelle la substance P et des ions tels que le potassium).

En quatrième lieu, plusieurs de ces substances chimiques ont activé des fibres nerveuses à elles, joignant leur concert de signaux à celui de la chaleur elle-même.

Une fois déclenchée dans les fibres nerveuses, l'onde d'activation s'est transmise à la moelle épinière, et une chaîne de signaux s'est propagée à travers plusieurs neurones (un neurone est une cellule nerveuse) et synapses (une synapse est le point où deux neurones entrent en connexion et transmettent des signaux), en longeant les voies d'acheminement idoines. Les signaux se sont propagés jusqu'aux niveaux supérieurs du système nerveux : le tronc cérébral, le thalamus et même le cortex cérébral.

Qu'ont entraîné tous ces signaux successifs ? Des ensembles de neurones localisés à plusieurs niveaux du système nerveux ont été temporairement activés, et l'activation a produit une configuration neuronale, une sorte de carte plus ou moins détaillée des signaux relatifs à la blessure de vos doigts. Le système nerveux central est maintenant en possession de configurations neuronales multiples et variées de lésion tissulaire, qui ont été choisies conformément aux caractéristiques biologiques de votre système nerveux et du corps propre avec lequel il est en connexion. Les conditions requises pour qu'une sensation de douleur puisse se produire ont été remplies. (p. 79)

Le sentiment d'émotion,
réaction du sujet conscient

Damasio fait une différence, qui n'est pas forcément celle du sens commun, entre émotion et sentiment d'émotion ou affect. L'émotion est une réponse à un stimulus, elle correspond à une configuration neuronale particulière. Vue de l'extérieur, une émotion se traduit par un ensemble d'observables, comme par exemple une crispation de certains muscles du visage. Mais jusqu'ici, rien ne décrit l'affect de la douleur, en tant que sentiment négatif.

La question à laquelle je veux en venir se pose à ce stade : peut-on identifier l'une, voire l'ensemble de ces configurations neuronales de lésion tissulaire au fait de savoir que vous aviez mal ? Et la réponse est : pas vraiment. Savoir que vous avez mal suppose quelque chose d'autre qui se produit après que les configurations neuronales qui correspondent au substrat de la douleur - les signaux nocicepteurs - se déploient dans les zones appropriées du tronc cérébral, du thalamus et du cortex cérébral, et engendrent une image de douleur, une sensation de douleur. Mais on notera que le processus postérieur auquel je fais référence n'est pas au-delà du cerveau, il est bel et bien dans le cerveau, et pour autant que je puisse en juger, il est tout aussi biophysique que le processus qui l'a précédé [...]. Curieusement, s'il n'y avait pas eu de vous, c'est-à-dire si vous n'aviez pas été conscient, et s'il n'y avait pas eu de Soi ni de connaissance relative à des assiettes chaudes et à des doigts qui brûlent, la riche machinerie de votre cerveau sans Soi et sans conscience n'en aurait pas moins utilisé les configurations neuronales nociceptives engendrées par la lésion tissulaire, pour produire un certain nombre de réponses utiles. Par exemple, l'organisme aurait été capable de retirer le bras et la main de la source de chaleur en quelques centièmes de milliseconde après le début de la lésion tissulaire, un processus réflexe médié par le système nerveux central. Mais remarquons que dans la phrase précédente, j'ai parlé d'organisme plutôt que de vous. Sans connaissance et sans Soi, ce n'aurait pas été tout à fait vous, qui étiez en train de retirer le bras. Dans ces circonstances, le réflexe appartiendrait à l'organisme, mais pas nécessairement à vous. Il y aurait en outre un certain nombre de réponses émotionnelles qui se déclencheraient automatiquement, produisant des changements dans l'expression du visage et dans la posture, comme dans le rythme cardiaque et le contrôle de la circulation sanguine - nous n'apprenons pas à grimacer de douleur, nous nous contentons de grimacer [...].

Les lésions tissulaires provoquent des configurations neuronales sur la base desquelles votre organisme se trouve avoir mal. Si vous êtes conscient, ces mêmes configurations peuvent aussi vous permettre de savoir que vous avez mal. Mais que vous soyez ou non conscient, les lésions tissulaires et les configurations sensorielles qui s'ensuivent provoquent aussi la gamme de réponses automatisées évoquée ci-dessus, qui vont du simple retrait d'un membre à une émotion négative complexe. (p. 80)

Damasio souligne la dissociation entre des mécanismes complexes réactifs - qui à eux seuls sont capables de préserver et réparer l'organisme - et l'affect lui-même. Cette dissociation est tout à fait pertinente puisqu'une multitude d'attaques et de réactions de notre organisme échappent à notre connaissance (comme la plupart des attaques microbiennes par exemple). Il y a une différence fondamentale entre le fait que « l'organisme se trouve avoir mal » et le fait de « savoir qu'on a mal ». Savoir qu'on a mal nécessite la conscience [5]. Sans conscience, un organisme est capable d'agir et de mettre en jeu des mécanismes complexes de préservation et de réparation, mais la conscience produit des états émotionnels positifs ou négatifs, qui sont la condition d'existence des intérêts d'un individu. Or la possession d'intérêts est ce qui fait qu'un individu est un sujet de considération pour lui-même, et ce par quoi il accède au statut de patient moral. La recherche de la capacité de conscience chez un animal constitue donc l'enjeu fondamental de la question éthique. Un animal conscient est un animal potentiellement affecté par ses émotions. C'est un animal capable de savoir qu'il est en train de souffrir, au-delà du fait même que son organisme puisse être touché dans son intégrité. Mille choses se déroulent à notre insu, au niveau de la régulation homéostatique, qui relève de la préservation vitale de notre intégrité. Par exemple, le maintien de la température corporelle doit se faire dans une fourchette très étroite, en dehors de laquelle c'est la mort. Mais cette régulation nous est complètement transparente, et les facteurs qui tendent à un dérèglement ne nous sont pas d'emblée source de souffrance. Cela s'explique par le fait que nous ne percevons pas le problème que l'organisme doit gérer, et que nous n'avons pas connaissance que, comme le dit Damasio, l'organisme se trouve avoir mal. Autrement dit, nous n'en n'avons pas conscience. Pensons aussi au cadre des opérations chirurgicales et à l'utilisation qui y est faite de l'interruption de la conscience pour gérer la souffrance des patients. La question de la sensibilité, au-delà de l'existence même d'un système nerveux, débouche directement sur la question de la conscience. Un animal conscient est un animal sensible, un animal qui n'a pas la conscience a un statut éthique équivalent à celui d'un caillou.

Y a-t-il une sorte
de gradation de la conscience ?

L'essentiel du livre de Damasio est consacré au développement des mécanismes de la conscience-noyau. C'est exactement celle à laquelle nous avons fait référence jusqu'ici : « la conscience-noyau dote l'organisme d'un sentiment de soi relativement à un moment, maintenant, et relativement à un lieu, ici. » (p. 26) Damasio développe aussi, mais assez secondairement, le concept de conscience-étendue, comme pour préserver une certaine frontière. L'idée est de pouvoir établir une distinction entre la conscience animale, qui serait la conscience-noyau et un degré supérieur de conscience, la conscience-étendue réservée à l'être humain. Damasio l'exprime finalement assez clairement avec quelques scrupules tout de même :

Si la conscience-noyau reste le fondement de la conscience, la conscience-étendue en est sa manifestation la plus glorieuse. C'est à elle que nous pensons quand nous admirons les hauts faits de notre conscience, à elle encore - et non à la conscience-noyau - que nous pensons quand nous disons, de manière certes abusive, que la conscience est une qualité proprement humaine. Cet accès de fierté qui pourrait sembler proche de l'arrogance n'est pas totalement infondé : la conscience-étendue est bien une fonction mentale extraordinaire et, du moins sous sa forme la plus accomplie, propre à l'homme. (p. 199)

Un peu plus loin, Damasio affine la distinction qu'il fait entre la conscience-noyau et la conscience-étendue :

La conscience-noyau vous permet de savoir, l'espace d'un bref moment, que c'est bien vous qui voyez l'oiseau voler ou qui éprouvez une sensation de douleur, mais la conscience-étendue replace ces expériences dans une perspective plus large et une durée plus longue. (p. 199)

On remarque à nouveau la similitude entre la conscience-noyau, qui nous permet de savoir que c'est bien nous qui éprouvons une sensation de douleur, avec la conscience telle que nous l'évoquions plus tôt dans cet article. Mais cette citation nous permet également de constater, qu'il n'y a pas, dans cette distinction, de véritable gradation de la conscience. C'est l'environnement cérébral reposant notamment sur un espace mémoire plus étendu dans le temps, qui donne à la conscience un aspect extérieur différent.

Damasio décrit le cas concret d'un individu dont il dit qu'il a une conscience noyau sans avoir une conscience-étendue : David, c'est son prénom, est un grand amnésique, « le plus profond qui ait jamais existé ». Il ne possède que la mémoire à court terme, c'est-à-dire n'excédant pas 45 secondes. Sa mémoire était normale jusqu'au jour où une grave encéphalite, causée par un virus herpès, le toucha à 46 ans. Depuis, David est incapable d'apprendre le moindre fait nouveau. Damasio dit que David possède la conscience-noyau, il est éveillé et alerte, capable de tenir une conversation sensée, il ressent une large palette d'émotions, son comportement spontané est finalisé et peut se prolonger sur de longues heures. « En termes de conscience-noyau, David est aussi conscient que vous et moi. » Par contre, Damasio argue que David possède une conscience-étendue déteriorée, essentiellement sur la base de son incapacité à faire appel aux éléments spécifiques ayant trait à des choses, personnes, lieux ou événements uniques. David serait obligé de s'en tenir à des notions d'ordre général. Or, dans l'espace des 45 secondes que dure sa mémoire des choses nouvelles, David se souvient de ce qui est particulier devant lui. Il voit bien la personne à qui il parle comme une personne particulière, comme la même personne que celle qui était là cinq secondes auparavant, puisqu'il sait dire son prénom et la reconnaître si elle ne s'absente pas plus de 45 secondes ; il n'a pas devant lui la notion abstraite « être humain », mais un être humain spécifique, qui vient de lui poser une question, par exemple. En fait, son vécu doit être extrêmement proche de celui de n'importe qui. Les objets qui nous entourent ont d'abord une existence en tant qu'objets immédiats, présents. Si quelqu'un me demande l'heure dans la rue, dans dix secondes quand nous repartirons chacun dans notre direction, je l'aurai oublié, mais ça n'en est pas moins pour moi une personne spécifique. Ce n'est que s'il s'exclame, « Mais tu ne me reconnais pas ?? Je suis Charlie !! » que je vais commencer à me poser des questions ayant trait au long terme. Dans mon cas, il se peut que le souvenir de Charlie me revienne en mémoire ; il se peut aussi que non. Dans le cas de David, c'est toujours non. Mais dans un cas comme dans l'autre, j'ai bien face à moi un individu spécifique ; et tant que ce qui m'importe est seulement le désir immédiat de cet individu de savoir l'heure, j'ai à portée de conscience tout ce qu'il me faut savoir pour interagir avec lui d'individu à individu. Ce qui différencie donc David de chacun de nous, ce n'est pas sa conscience, en tant que vécu. Simplement, certaines choses ne lui viennent pas à l'esprit. Cette différence a une grande importance à long terme pour la personne - sans la possibilité de mémoriser les choses plus de 45 secondes, il est difficile de se livrer à des projets à long terme - mais elle ne modifie en rien la conscience elle-même, en tant qu'expérience subjective.

La conscience-noyau n'est pas autre chose que la conscience tout court. Ce que Damasio appelle la conscience-étendue n'est pas une super conscience, mais simplement la conscience placée dans un certain contexte cérébral, celle d'une mémoire capable de restituer des informations à long terme. On est conscient ou on ne l'est pas.

L'utilisation du concept de conscience-étendue consistant à reconnaître la conscience comme un objet décomposable en plusieurs espèces est là pour préserver la peau de chagrin de cette prétendue spécificité humaine. Cette parenthèse sur la question de la gradation de la conscience a son importance. On retrouve souvent cette échappatoire dans la littérature sur la question animale. Elle permet, tout en admettant que beaucoup d'animaux non-humains sont conscients, puisqu'il devient de plus en plus difficile de le nier, de maintenir un fossé avec la conscience humaine qui serait une sorte de super-conscience, la seule qui soit finalement valable.

Les indices extérieurs de la conscience

On ne sait pas caractériser précisément la conscience, encore moins expliquer son existence. Philosophes, biologistes et particulièrement chercheurs en intelligence artificielle aujourd'hui tentent des descriptions qui n'aboutissent pas vraiment. Le cadre théorique habituel de la physique semble insuffisant pour fournir des ébauches de solutions. L'éclaircissement du problème de la conscience nécessite peut-être la mise au point d'autres modèles d'explication du monde qui dépasseront les modèles actuels comme l'ont fait plusieurs révolutions épistémologiques précédentes. On fait personnellement l'expérience de la conscience mais c'est autre chose d'apprécier son existence ou non chez d'autres. On peut subodorer sa présence chez des humains qui nous communiquent son existence mais qu'en est-il d'autres humains qui ne peuvent communiquer, comme les nourrissons ou comme les adultes atteints de certains troubles neurologiques ? Qu'en est-il des animaux non-humains ? Les considérations sur la conscience se font sur des inférences, les seules qui peuvent nous guider actuellement.

En neurobiologie, on admet qu'un sujet humain capable de communiquer son état de conscience la possède effectivement. On admet que des patients dans le coma ou dans un état végétatif persistant ne la possédent pas en s'appuyant sur la base de la suspension conjointe d'états définis comme l'état de veille, les états d'émotions, de l'attention et des comportements volontaires, c'est-à-dire en cas d'absence directe de signe d'activité mentale consciente. Le patient ne présente pas non plus de signes indirects de la présence de la conscience. En admettant cette dernière hypothèse, on peut déjà mettre en évidence des corrélations entre la conscience et certaines lésions du cerveau qui ne permettent pas son existence.

Le coma par exemple : suite à une attaque cérébrale, la personne se retrouve comme endormie, « son cœur bat, son sang circule, ses poumons tout comme ses reins et tous les autres organes ou systèmes nécessaires à la survie immédiate fonctionnent [...]. Le problème se situe au niveau du cerveau dont une partie, réduite mais cruciale, a été endommagée par l'attaque. On observe alors la suspension de la conscience. Non seulement le patient est incapable de manifester le moindre signe d'activité mentale consciente, mais il ne donne pas non plus les signes indirects de la présence d'une conscience. Il est bien vivant, mais son organisme a subi une modification radicale. » (p. 237) L'état de coma peut se prolonger et conduire à la mort, ou bien évoluer vers un état permanent d'inconscience appelé état végétatif persistant. Celui-ci se caractérise par une alternance cyclique d'états apparents de veille et de sommeil attestés par encéphalogramme et par la réponse de la personne à certains stimuli comme le mouvement des yeux et de la tête. « Ni l'émotion, ni l'attention ni les comportements volontaires ne reviennent chez les végétatifs. On pourra raisonnablement en déduire que la conscience n'est pas à l'ordre du jour, déduction corroborée par les rares témoignages de patients qui ont fini par reprendre conscience. » (p. 238) Le coma est dû à une lésion d'une toute petite partie du tronc cérébral. « Le tronc cérébral relie la moelle épinière aux plus vastes régions des deux hémisphères cérébraux : il s'agit de cette structure en forme d'arbre qui relie la moelle épinière (une partie du système nerveux central, située au sein du canal de la colonne vertébrale qu'elle parcourt de haut en bas) au cerveau (la partie de ce même système nerveux central située à l'intérieur du crâne). » (p. 238)
A contrario, il existe des lésions du tronc cérébral qui n'affectent pas la conscience, c'est le cas du syndrome de locked-in (enfermement) pour lequel les lésions touchent aussi une région du tronc cérébral située à quelques millimètres de la région associée au coma. Une personne atteinte du syndrome de locked-in est presque entièrement paralysée comme dans le cas du coma, seule lui reste la maîtrise de deux mouvements : lever ou baisser les yeux, cligner des paupières ; on parle aussi du syndrome du papillon. Cet infime reste de mobilité permet d'établir un contact avec le patient qui montre clairement un état de conscience. Il est possible d'établir un code et par là, de permettre un dialogue avec le malade.

Les lésions à l'origine d'un « locked-in » sont tout à fait similaires à celles du coma, tant par leur taille que leur emplacement et leur mécanisme causal. Mais parce qu'elles ne se situent pas exactement au même endroit, le résultat est différent et le patient demeure conscient. Le syndrome du « locked-in » n'apparaît que si les lésions sont situées sur la partie antérieure et non postérieure du tronc cérébral. Comme les voies de transmission qui véhiculent les signaux moteurs émis par l'ensemble du corps se trouvent dans la partie antérieure du tronc cérébral, les attaques à l'origine du « locked-in » annihilent en les détruisant toute possibilité de mouvement dans presque tous les groupes de muscles du corps. Il y a une heureuse exception : les voies de transmission commandant au clignement des paupières et aux mouvements verticaux des yeux se situent toutes deux dans la région postérieure du tronc cérébral [... ]. Une aire cérébrale détruite en cas de coma est préservée en cas de « locked-in ». (p. 243)

D'autres situations de lésions neuronales permettent d'établir ces sortes de corrélations entre structures cérébrales et existence ou non de la conscience chez un sujet. L'aphasie globale, par exemple, se traduit par une panne majeure de toutes les facultés du langage et résulte de lésions d'aires cérébrales dédiées au langage (aire de Broca et Wernicke) et à d'autres endroits. Pourtant des patients atteints d'aphasie globale présentent toutes sortes de comportements qui forcent les neurologues à admettre leur état de conscience.

De même, Damasio nous décrit un cas d'amnésie profonde, nous l'avons évoqué plus haut. David était parfaitement conscient et capable de ressentir toutes sortes d'émotions. Plusieurs régions corticales et sous-corticales de son cerveau, à savoir les cortex préfrontaux, ventro-médians, le télencéphale basal, l'amygdale sont détruits. Ils ne sont donc pas indispensables à la conscience. D'autres structures sont intactes comme le tronc cérébral, l'hypothalamus, le thalamus, la plupart des cortex cingulaires et presque toutes les structures sensorielles et motrices.

Au passage, notons que Damasio constate qu'il est possible de séparer la conscience en général des fonctions telles que l'éveil, l'attention de faible niveau, la mémoire de travail, la mémoire conventionnelle, le langage et le raisonnement. Ces différents aspects de la cognition peuvent être analysés et étudiés séparément en dépit du fait qu'ils opèrent généralement avec la conscience. Par contre, émotion et conscience sont manifestement associées. Elles sont présentes ensemble ou absentes toutes deux, ce qui est tout à fait remarquable, dans la mesure où des émotions peuvent tout à fait être induites de façon inconsciente. « Cette association suggère, à tout le moins, que certains dispositifs neuronaux dont dépendent et l'émotion et la conscience-noyau sont situés dans la même région. Mais il est également plausible que le lien entre l'émotion et la conscience-noyau dépasse la simple contiguïté des dispositifs neuronaux dont ils dépendent. » (p. 128)

Le siège de la conscience :
un résultat contre-intuitif

La conscience est considérée comme une faculté particulièrement noble. Il n'est pas étonnant qu'elle soit souvent présentée comme une spécificité humaine associée au dernier développement du cerveau humain, autrement dit on a coutume de croire que « conscience = néocortex ». Certains animaux comme les dauphins ayant un néocortex, on est bien obligé d'admettre que chez eux la présence de la conscience est plus que probable, mais l'occasion est bien belle de mettre en doute son existence chez la plupart des autres animaux (ceux qu'on mange par exemple) qui effectivement ne possèdentpas un néocortex vraiment développé. C'est le principal argument qui a été donné par James D. Rose, professeur de zoologie, pour réfuter une étude de Lynne U. Sneddon et Mickaël J. Gentle de l'institut Roslin, qui concluait à la souffrance des poissons. Les poissons n'ayant pas de néocortex, ils n'ont pas conscience de leur douleur, qui n'est qu'une réponse inconsciente à des stimuli nocifs. L'équation « néocortex=conscience » est un fantasme : par une analyse systématique des différentes recherches et observations, notamment sur l'étude d'attaques cérébrales de ses patients, Damasio en vient aux conclusions suivantes, encore provisoires mais fort intéressantes :

[Les régions qui perturbent la conscience] 1/ appartiennent aux structures évolutivement anciennes du cerveau ; 2/ elles se trouvent généralement à proximité de la ligne médiane ; 3/ aucune d'entre elles n'est localisée sur la surface externe du cortex cérébral [...].

L'ensemble des régions dont les lésions ne perturbent pas la conscience-noyau représente une plus large proportion du système nerveuxcentral que l'ensemble des régions dont la lésion affecte la conscience-noyau [...]

Autrement dit, la conscience-noyau repose de manière critique sur l'activité d'un nombre restreint de structurescérébrales évolutivement anciennes,commençant dans le tronc cérébral et se terminant dans les cortex somato-sensoriels et cingulaires [...]. Ces structures [...] présentent un surprenant chevauchement de fonctions biologiques. Chacune de ces structures est en effet impliquée dans la plupart des cinq fonctions suivantes : 1/ réguler l'homéostasie et transmettre les informations sur l'état et la structure du corps, notamment en traitant les signaux relatifs à la douleur, au plaisir et aux désirs ; 2/ participer aux processus de l'émotion et du sentiment ; 3/ participer aux processus de l'attention ; 4/ participer aux cycles de veille et de sommeil ; 5/ participer au processus d'apprentissage [...]. Les chevauchements sont sans doute le fruit de l'activité de « familles » distinctes (les noyaux) situées dans des sous-régions très proches les unes des autres [...]. La conscience repose essentiellement sur des régions évolutivement plus anciennes, situées au cœur du cerveau plutôt qu'à sa surface [...]. La lumière de la conscience est donc à la fois soigneusement cachée et ancienne.

C'est un fait établi, et non une hypothèse - quelle que soit la validité de mes thèses, il n'en demeure pas moins vrai que des lésions de ces régions perturbent la conscience, ce qui n'est pas le cas de lésions situées ailleurs. C'est là un résultat contre-intuitif. Nous pensons à juste titre que la conscience est un pas en avant biologique significatif, même quand nous l'attribuons à des créatures non humaines. Ce pas en avant est certainement important, mais il est aussi peut-être beaucoup plus vieux que nous le pensions. (p. 269-273)

La localisation de la conscience dans les zones définies par Damasio nous donne donc des pistes sérieuses quant à la caractérisation a minima des individus dotés de conscience et qui sont donc ceux qui possèdent à proprement parler des intérêts.

La conscience étant la capacité déterminante du vécu subjectif, elle a acquis un caractère précieux que les humanistes seront déçus de retrouver si largement partagé ! En effet, sa large diffusion dans le règne animal constitue précisément le résultat « contre-intuitif » auquel arrive Damasio. Les structures cérébrales sur lesquelles repose la conscience se situent sur une ligne médiane au cœur du cerveau, au sommet de la moelle épinière, elles commencent avec le tronc cérébral et se terminent dans les cortex somato-sensoriels (qui se rapportent aux fonctions des sens et de la locomotion) et cingulaires. Le cortex somato-sensoriel comprend notamment le thalamus qui semble avoir un rôle crucial pour la conscience.

L'organisation cérébrale est très similaire chez les différentes espèces de vertébrés. Les traits distinctifs les plus marquants de notre espèce se situent au niveau du néocortex, et plus particulièrement au niveau du cortex préfrontal. Les primates et les espèces pré-hominiennes qui ont un cortex préfrontal développé ont hérité d'une capacité d'abstraction et de planification que n'ont pas les autres espèces. Mais tous les vertébrés - veaux, vaches, cochons, poules, poulets, poissons... - possèdent les structures cérébrales évoquées par Damasio sur lesquelles repose la conscience.

De tels résultats renforcent la nécessité d'une éthique antispéciste. Le neurobiologiste a jeté un cerveau dans la mare, le spécisme prend l'eau de tous côtés.

[1] Antonio R. Damasio dirige le département de neurologie de l'Université de l'Iowa et enseigne à l'institut Salk d'études biologiques de La Jolla, aux États-Unis. Il est aussi l'auteur de L'erreur de Descartes - la raison des émotions (Odile Jacob, 1995) qui a connu un très grand succès et a été traduit en dix-huit langues. Le dernier livre qu'il vient de publier s'intitule Spinoza avait raison : le Cerveau des émotions (Odile Jacob, 2003).

[2] Malgré une belle tentative dans la BD Garulfo, où une grenouille rêvant de s'humaniser, au sens propre, part à la recherche d'un baiser de princesse. Alain Ayroles et Bruno Maïorana, Garulfo, éd. Delcourt, 1995.

[3] Pour une approche détaillée de la palette des émotions chez les animaux non-humains, voir par exemple : Jeffrey Moussaieff Masson et Susan McCarthy, Quand les éléphants pleurent, La vie émotionnelle des animaux, Albin Michel, 1997. On trouvera une présentation de cet ouvrage p. 123 dans ce numéro des Cahiers.

[4] « L'homéostasie désigne les réactions physiologiques coordonnées, et en grande partie automatisées, qui sont indispensables au maintien des états internes stables d'un organisme vivant ; l'homéostasie décrit la régulation automatique de la température, la concentration en oxygène, ou le pH de notre corps. » (p. 47)

[5] Notons bien que la conscience est entendue ici comme perception, connaissance d'une situation de l'organisme et non pas comme le sentiment par lequel un individu peut juger de la moralité de ses actions, autre sens couramment utilisé pour ce terme.