• fr
  • en
  • it
  • es
  • pt-pt

Étonnante promenade

Critique de L. Ferry et C. Germé (dir.), Des Animaux et des Hommes (éd. Livre de Poche, Paris, 1994, 40F).

Déjà le titre du livre n'est pas innocent. Il est vrai que je tends à ressentir de plus en plus mal, au fur et à mesure que le préjugé spéciste me devient de plus en plus étranger, tant l'emploi du masculin « homme » pour désigner les humains - la mise en avant de l'image archétypique du mâle triomphant sur les femelles humaines comme sur les non humains - que celui du mot « animaux » pour les seuls non humains. Et ceci nonobstant la réaction actuelle anti- « political correctness » qui voudrait nous imposer de trouver ridicule, rabat-joie voire terroriste, toute remise en cause de l'idéologie dominante à travers la critique de son empreinte dans la langue [1].

De cette non-innocence, il n'y a pas lieu cependant de trop s'étonner, l'un des deux responsables de ce recueil de textes étant Luc Ferry, bien connu pour sa relation ambiguë à la question animale, faite d'hostilité - on en verra un exemple ici - et aussi d'amour, comme est amour celui que l'on porte à son gagne-pain, à sa propre niche écologique. Luc Ferry est en effet devenu, surtout depuis la sortie de son Nouvel Ordre écologique il y a bientôt deux ans, le spécialiste français de la visite guidée - de la « très étonnante promenade » comme il est dit au dos du recueil - à travers le monde étrange que représente forcément pour les gardiens de l'ordre spéciste toute remise en cause, voire tout examen, de la discrimination qu'ils soutiennent [2].

Il s'agit donc d'une collection de textes, portant sur la question animale - bien que le même Luc Ferry nous avertisse, dans un passage de sa préface reproduit en quatrième de couverture, qu'on puisse avoir « parfois l'impression, en lisant les textes ici rassemblés, que l'enjeu du discours philosophique consacré à l'animal n'est pas l'animal. Et, de fait, continue-t-il, c'est d'abord et avant tout de l'homme qu'il s'agit, de sa définition spécifique, de ses rapports avec la sphère supérieure du divin comme avec celle, inférieure, de la bestialité. »

J'y reviens dans un instant. Poursuivons pour le moment la présentation de l'ouvrage. De textes, il y en a beaucoup - j'en ai compté environ 150 sur moins de 450 pages - de la main de presque autant d'auteurs représentant, nous dit-on, la « pensée occidentale » sur une période allant du XVe siècle au début du XXe - c'est-à-dire, notons-le tout de suite, qu'on ne trouvera que peu de traces du véritable foisonnement d'écrits produits sur la question animale dans le monde anglo-saxon à partir du milieu des années 1970. S'ajoutent en fin d'ouvrage des textes et commentaires législatifs de notre siècle au sein desquels la part belle est faite aux lois nazies de « protection des animaux ». La faible longueur des passages cités est elle-même significative. Moins de trois pages en moyenne, au maximum six : c'est tout ce que les penseurs occidentaux auraient trouvé utile d'écrire pour légitimer le massacre annuel qui se fait de centaines de milliards d'individus.

Dans un sens, donc, on a peu écrit au cours des siècles sur le statut des animaux non humains - au moins, comme je l'ai dit, jusqu'au moment où, après la sortie en 1975 d'Animal Liberation de Peter Singer, le refus des discriminations arbitraires s'est étendu au-delà des frontières de notre espèce. Mais d'un autre côté, le fait que tant d'auteurs, y compris des plus prestigieux, aient tous abordé le thème est lui aussi significatif de la présence constante, quasi obsessionnelle, de la question animale dans la philosophie. Et ainsi on peut lire à l'envers la thèse de Luc Ferry : les philosophes ont toujours cru nécessaire de baser la « définition de l'homme » sur ce qui fait de lui « autre chose » qu'un « animal » - sur la trace du « divin » en lui - et ainsi la presque totalité de la philosophie occidentale portant sur « l'homme » concerne directement la question animale. Et c'est aussi un des enjeux de la lutte antispéciste que d'ouvrir la possibilité d'étudier ce que nous sommes non pas contre autrui - autrui d'une autre race, d'un autre sexe, d'une autre espèce -, mais pour ce que nous sommes par nous-mêmes.

Suivez le guide

Avouons que je n'ai pas lu tout de l'ouvrage ; beaucoup de choses m'échappent donc quant au choix des textes. Celui-ci, que j'imagine non innocent, n'est pas massivement unilatéral. Dans le débat autour de la thèse cartésienne des animaux-machines, qui occupe le premier tiers de l'ouvrage, sont réunis des textes des deux bords. J'ai trouvé intéressant de voir confirmer ici, par exemple dans la défense par Malebranche (1638-1715) du cartésianisme (p. 45), que l'argument principal à l'encontre de la sensibilité des non-humains était bien d'ordre théologique : ne descendant pas d'Adam et Ève, les non-humains sont innocents du péché originel ; il serait donc impossible que Dieu, qui est juste, les fasse sensibles, et donc permette qu'ils souffrent. Descartes lui-même (p. 7) fait appel au danger qu'il y aurait de croire, si nous nous imaginions semblables aux « bêtes », que notre âme n'est pas immortelle - ce qui pourrait écarter « les esprits faibles du droit chemin de la vertu ». Il est paradoxal que Descartes soit encore actuellement vu comme le champion de la mâle rationalité scientifique, aujourd'hui conçue comme opposée à la religion [3] ; il me semble plutôt que sa thèse des animaux-machines doit être interprétée comme une tentative de faire « la part du feu » face à la montée de la pensée libre, c'est-à-dire de sauver la religion en lui attribuant comme domaine réservé l'espèce humaine, domaine radicalement séparé de la « nature », déclarée, elle, purement mécanique et ouverte à l'investigation scientifique. La volonté affichée encore aujourd'hui par la plupart des scientifiques de couper l'être humain et tout spécialement l'éthique du reste de la réalité et d'en faire un domaine a-rationnel me semble n'être pour une bonne part que la traduction laïcisée de la conception religieuse et dominatrice du monde.

Le choix des textes, disais-je, je ne le critiquerai pas ; on trouve ainsi (p. 388) le célèbre passage de Jeremy Bentham qui se termine par « La question n'est pas : peuvent-ils raisonner ? Ni : peuvent-ils parler ? Mais bien : peuvent-ils souffrir ? » Cependant - et là le bât blesse fort - chaque écrit est introduit - et souvent neutralisé voire trahi - par un chapeau de la main de Luc Ferry et de Claudine Germé (ci-après, L.F. et C.G.), chapeau qui traduit bien plus les leitmotiv obsessionnels ferrysiens que la réalité des textes. Ainsi nous dit-on, en introduction au passage de Bentham mentionné ci-dessus, que celui-ci fonde la prise en compte des non-humains « sur la sensibilité et non sur la raison » - ce que tout lecteur lira comme signifiant non pas, comme il ressort du texte, que Bentham prend comme critère rationnel la sensibilité des non-humains pour décider qu'il faut prendre en compte leurs intérêts, mais que pour lui c'est notre sensibilité, et non notre raison, qui dicte cette prise en compte !

Autre exemple : de Maupertuis (1698-1759) sont cités deux textes (pp. 133 et 367) ; à l'occasion du premier l'auteur est présenté comme, « dans la perspective égalitaire qui est la sienne, [refusant] de priver les animaux d'une âme en vertu du principe selon lequel les différences entre les hommes ne justifient pas » de la contester aux humains qui diffèrent de nous. Perspective égalitaire : cela n'empêche pas L.F. et C.G. de nous asséner, à l'occasion du deuxième de ces textes, que le même Maupertuis « n'hésitait pas à proposer les condamnés à mort comme cobayes pour des expérimentations médicales », tout en se montrant « sensible au sort des animaux ». L' « amour des bêtes » va de pair avec la « haine des hommes » - autre rengaine spéciste [4]. Et immédiatement après, et de façon contradictoire, on nous explique que cette préoccupation pour les « bêtes » n'a comme but réel que l'homme - c'est-à-dire, s'accorde elle encore avec les thèses de Luc Ferry. Et par quoi est justifiée cette assertion ? Voici le passage clé où Maupertuis défend l'idée d'étendre la considération aux non-humains :

(...) il me semble qu'on a une raison plus décisive pour ne point croire permis de tuer ou de tourmenter les bêtes : il suffit de croire, comme on ne peut guère s'en empêcher, qu'elles sont capables de sentiment. Faut-il qu'une âme soit précisément celle de tel ou tel homme, ou celle d'un homme en général, pour qu'il ne faille pas l'affliger d'un sentiment douloureux ? Ceux qui raisonneraient de la sorte, ne pourraient-ils pas par degrés aller jusqu'à tuer ou tourmenter sans scrupule, tout ce qui ne serait pas de leurs parents ou de leurs amis ?

L'intention est bien ici de mettre en valeur le fait que la bienveillance n'est pas obligatoire parce qu'il s'agit « de tel ou tel homme » ni parce qu'il s'agit « d'un homme en général ». Ce sont L.F. et C.G. qui, ne voyant que la dernière phrase, interprètent cette position presque antispéciste dans le sens d'une injonction à ne pas maltraiter les non-humains pour ne pas être amené à maltraiter les humains.

Des animaux et des Allemands

On est souvent surpris, donc, quand on compare les textes à ce qu'en disent L.F. et C.G. Celui qui ne lirait que les chapeaux - après tout, c'est plus facile - va croire ce qui y est dit, et en particulier, que tout ce qui a pu être écrit au cours des siècles en faveur de la considération pour les animaux non humains était motivé par la volonté de préserver la dignité humaine. Et ceci sauf - Luc Ferry ne manque pas une occasion de le dire - dans le cas des nazis. Autre refrain, donc, et auquel j'ai moi-même cru longtemps, qui est que les lois nazies étaient exceptionnelles pour leur époque en ce que, comme disent L.F. et C.G. dans la présentation qu'ils en font vers la fin du livre (p. 505), « de leur propre aveu, [leur] originalité tient au fait que, pour la première fois dans l'histoire, l'animal est protégé en tant qu'être naturel, pour lui-même, et non par rapport aux hommes. » (les derniers mots sont mis en relief par L.F. et C.G.). De leur propre aveu : on avoue quelque chose qu'on n'a pas envie de dire - alors qu'au contraire, les nazis n'ont pas attendu Luc Ferry pour faire de cette particularité alléguée un article de propagande explicite, comme en témoigne un discours de Himmler, qui devant des SS proclamait fièrement « Nous autres Allemands, qui sommes les seuls à traiter correctement les animaux... »

De ces lois nazies elles-mêmes en fait on ne nous cite pratiquement rien, hormis les déclarations d'intention à caractère propagandiste qui les accompagnaient et dont les thèses sont reprises telles qu'elles par L.F. et C.G. On ne pourra donc juger si elles avaient, en réalité, quoi que ce soit d'original ; mais pour comprendre ce que voulait dire dans les faits « traiter correctement » pour les nazis, il suffit d'examiner le contexte du brin de phrase de Himmler que j'ai cité [5] :

Que 10 000 femmes russes tombent d'épuisement en creusant un fossé antichars, cela m'est totalement indifférent, pourvu que le fossé soit creusé.

Évidemment, il ne s'agit pas d'être dur et impitoyable inutilement. Nous autres Allemands, qui sommes les seuls à traiter correctement les animaux, nous traiterons correctement les animaux humains. Mais ce serait un crime contre notre sang que de se soucier d'eux (...)

Et immédiatement après, abordant l' « extermination du peuple juif », Himmler ajoute que les SS peuvent être orgueilleux de ce que, fréquentant des « monceau[x] de 100 cadavres, de 500, ou de 1 000 », ils soient « passés par là, et en même temps (...) restés corrects ».

On voit donc bien ce que pour les nazis signifiait « traiter correctement les animaux » : à savoir les traiter comme ils ont traité les Juifs et d'autres, c'est-à-dire les traiter comme le spécisme que défendent L.F. et C.G. implique de traiter les animaux non humains. Et le fait même que les Juifs eux aussi fussent traités « correctement » par les nazis, c'est-à-dire sans « dureté et cruauté inutiles », était encore un autre article de la propagande hitlérienne, article que certains - pas L.F. et C.G. cette fois - reprennent aujourd'hui eux aussi à leur compte.

On peut en fait construire un tableau instructif montrant le parallèle assez remarquable qui existe entre les points de ce discours de Himmler et les thèmes constants de la propagande spéciste :

Heinrich Himmler Luc Ferry et Claudine Germé
L'utilisation du terme « animaux » pour désigner une catégorie « inférieure », à laquelle on n'appartient pas soi-même. Idem.
Mise en avant de l'exigence de traiter « correctement » lesdits « animaux ». Idem.
C'est au nom de sa propre dignité d' « Allemand » qu'on ne doit pas être inutilement dur et impitoyable à l'égard des autres. C'est au nom de sa propre dignité d' « homme » qu'on ne doit pas être inutilement dur et impitoyable à l'égard des autres.
Mais ce serait un crime contre le « sang allemand » que de protéger les « inférieurs » pour eux-mêmes. Mais ce serait une atteinte à l' « homme » que de protéger les « animaux » pour eux-mêmes.
Condamnation des seuls mauvais traitements « inutiles ». Idem.
Traduction concrète de ce « traitement correct » : une brutalité sans nom et des monceaux de cadavres. Idem

Le fait que l'on puisse faire ce parallèle n'est pas dû au hasard : les nazis ont simplement repris à leur compte les paradigmes discriminatoires existants, humanistes, mais en déplaçant la frontière tracée entre les êtres qui comptent et ceux qui réellement ne comptent pas [6]. Nous aussi nous voulons déplacer cette frontière, et c'est là le point d'ancrage de l'obsession de Luc Ferry à comparer le nazisme et l'antispécisme : c'est que nous ne respectons pas la frontière. Seulement... il y a une nuance : nous, nous voulons la déplacer dans l'autre sens, étendre la communauté des êtres qui comptent pour y inclure tous ceux qui peuvent en bénéficier, pour eux-mêmes. Nuance que L.F. et C.G. font mine de ne pas saisir...

Revenons aux chapeaux, et à l'originalité attribuée aux nazis dans le fait de vouloir respecter les animaux pour eux-mêmes. À la lecture, il m'a semblé clair qu'il s'agissait bien moins, quoi qu'en disent les propagandes, de prendre en compte les animaux pour eux-mêmes, que de respecter la nature en tant que base de l'ordre du monde. Exemple de protection des « animaux » par ces lois nazies (p. 515) : « Le devoir d'un chasseur digne de ce nom n'est pas seulement de chasser le gibier, mais aussi de l'entretenir et de le soigner afin que naisse et se préserve une situation du gibier plus saine, plus forte et plus diversifiée quant aux espèces. » Et d'un autre côté l'humanisme non plus, dans un certain sens, n'exige nullement que quiconque, même humain, soit pris en compte pour lui-même ; ce que lui aussi défend, c'est un ordre du monde - la suprématie humaine ; pas le même ordre que les nazis, du moins pour les humains, mais un ordre tout aussi indifférent à la réalité de ce qui fait pour chacun de nous, animaux, êtres sensibles et désireux de jouir de notre existence, la valeur de celle-ci.

Inversement, le texte que citent L.F. et C.G. concernant la législation des autres pays européens à la même époque (il s'agit d'ailleurs d'une simple thèse de droit de 1931, donc d'un document de seconde main) n'étaye que peu, et contredit souvent, les affirmations qui les introduisent (p. 485), et en particulier celle selon laquelle « exception faite des lois nazies, [les lois adoptées dans les années 1930] visent toutes la protection de la sensibilité humaine » plutôt que celle des animaux pour eux-mêmes, et ne protègent donc que de la cruauté publique. Ainsi, dès les premières lignes de l'étude citée, il est question de la réglementation de l'abattage en Écosse qui imposait l'insensibilisation préalable. Une foule d'autres dispositions dans de nombreux pays - et pas seulement, ni même très particulièrement, en Belgique, comme le dit souvent Luc Ferry - concernent ainsi la protection des animaux contre leur propriétaire, et ceci y compris en privé. Et par ailleurs, il est assez clair que, malgré toutes les ambiguïtés, une bonne part de la pression publique en faveur des lois de protection animale correspondait bien à une volonté de protéger les non-humains pour eux-mêmes.

Quelques omissions

Je l'ai dit, du débat moderne sur le statut moral des non-humains le lecteur ne saura rien, hormis dans la préface où Luc Ferry cite les noms de Peter Singer et de quelques autres, et note que « la littérature américaine et allemande sur le droit des animaux est d'une abondance et d'une richesse étonnantes » (étonnement, quand tu nous tiens !). Pas un seul passage extrait de cette littérature n'est inclus dans le recueil, même pas une citation de Singer dont le livre La Libération animale a pourtant été traduit récemment en français chez Grasset - ce que Luc Ferry sait assez. Ce fait n'est même pas noté. Dans la « bibliographie des ouvrages non cités » qu'on trouve en fin de volume cette littérature n'est présente que par le Case for Animal Rights de Tom Regan. Et les Cahiers antispécistes ? Aucune mention non plus, malgré le fait que nous ayons publié assez d'extraits significatifs de cette littérature pour que notre présence puisse être tout à fait appropriée dans une telle bibliographie. Aucune mention... sauf sans doute ceci, que j'interprète comme une allusion voilée à notre existence : page 506, L.F. et C.G. nous assènent que, « [dépassant] l'opposition entre les animaux domestiques et les animaux sauvages (...) la législation nazie anticipe de façon novatrice sur les exigences les plus radicales de l'antispécisme contemporain » [7] ! L'antispécisme contemporain ayant dans l'esprit de L.F. et C.G. les « exigences les plus radicales », c'est, à mon avis, nous-mêmes - parce que notre souci des non-humains ne dépend effectivement pas de leur proximité d'avec « l'homme », et que nous ne faisons donc pas de distinction de principe entre animaux domestiques et animaux sauvages. Les nazis, selon leur propagande et selon celle de L.F. et C.G., ne faisaient pas non plus cette distinction. Qu'importe que le corps même des textes que citent L.F. et C.G. montre cette fois encore le contraire, c'est une nouvelle occasion gratuite pour tenter de nous salir !

On peut se demander quel démon pousse L.F. et C.G. à blinder ainsi, par leur réinterprétation trompeuse, les passages qu'ils nous présentent de la « pensée occidentale » sur les non-humains, textes dont on pourrait attendre une limpide et sereine défense du spécisme. C'est sans doute que, au sein même de cette pensée occidentale, se font jour des contradictions et des tendances qui fragilisent l'ordre spéciste, sans jamais cependant aller jusqu'à l'attaquer de front - sauf, bien sûr, au cours des vingt dernières années, celles qui sont omises dans le livre. Luc Ferry, qui n'est pas de gauche, semble sentir implicitement que c'est de ce côté, du côté des partisans de l'égalité et de la générosité, que peut venir le danger. D'où son acharnement quelque peu puéril à agiter l'épouvantail de la « zoophilie des nazis ».

Le livre peut, malgré tout cela, être utile, à cause de l'ensemble des textes qu'il rend disponibles pour un prix abordable - à condition que le lecteur justement les lise, et sache oublier la prose de Luc Ferry et Claudine Germé !

[1] La volonté affichée de tourner en ridicule le projet même de réformer la langue pour des motifs politiques cache en fait le dessein, politique lui aussi, de défendre, à travers la langue telle qu'elle est, les éléments particuliers de l'idéologie dominante que les réformes projetées remettraient en cause. La langue a toujours été un enjeu politique, tant pour la droite que pour la gauche, comme en témoigne, en un autre domaine, l'emprise des institutions réactionnaires comme l'Académie française, ou la volonté gouvernementale de limiter l'emploi des expressions anglaises. Cela ne veut pas dire qu'il faille être pour toute volonté de « political correctness » : c'est évidemment cas par cas qu'il faut juger.

[2] Dans cette façon de postuler l'étrangeté d'un sujet on retrouve la très courante volonté de neutraliser, de mettre « entre parenthèses », de disqualifier dès avant l'abord, toute discussion sérieuse du statut des non-humains. Quoi qu'il puisse ressortir de la discussion philosophique rationnelle, tout se passe comme si elle concernait la planète Mars - le livre refermé, on redescend sur terre, la vie continue comme si de rien n'était. À quoi donc doit servir la philosophie ? De quelle utilité autre que touristique peut être l'examen d'une pensée dont on sait a priori qu'elle est étrange, étrangère à la vie réelle ? Luc Ferry avait déjà employé le même procédé d'étrangéisation dans son Nouvel Ordre écologique. Jean-Yves Goffi atteint le même résultat, d'une façon différente, dans son livre récent Le Philosophe et ses Animaux (éd. Jacqueline Chambon, Nîmes, 1994, 170F), dont nous comptons parler dans un prochain numéro.

[3] Il fut un temps où la théologie avait le même mâle prestige que la science aujourd'hui. Un passage cité (p. 151) d'André-Charles Cailleau (1751-1798), commence ainsi : « Ce sont surtout les femmes, même les plus instruites, qui rejettent, comme de concert et trouvent même ridicule le système cartésien » ; mais ceci n'est pas grave, parce que « n'étant pas philosophes, il n'est pas à craindre qu'elles en tirent des conséquences contraires à la Religion ».

[4] Si la peine de mort à moi me paraît une pratique révulsante, elle était à l'époque de Maupertuis admise par presque tous et l'est encore aujourd'hui par la majorité des Français, et en particulier au sein de la droite que fréquente Luc Ferry. Ce n'est donc pas l'acceptation par Maupertuis de cette peine qui paraît en soi scandaleuse à L.F. et C.G., ou « très étonnante », mais la suggestion qu'ils lui attribuent (on peut d'ailleurs douter de la véracité de cette attibution) d'y ajouter la souffrance d'une expérimentation médicale - voire, plutôt, le fait de ravaler un « homme » au rang de cobaye. Personnellement, je tiens à affirmer clairement qu'effectivement, malgré les cris perçants des bonnes âmes humanistes, le fait d'imposer à un humain, condamné à mort ou pas, une souffrance intense par une expérimentation médicale n'aurait rien en soi de plus scandaleux que le fait de faire de même à un rat.

[5] Discours secret prononcé par Heinrich Himmler devant les chefs SS en 1943, cité par Maurice Duverger dans Constitutions et Documents politiques, p. 859.

[6] La littérature pro-esclavagiste des XVIIIe et XIXe siècles abonde aussi de références à la nécessité de traiter « correctement » les esclaves, sans brutalité « excessive » ou « inutile ». Par ailleurs, un argument courant contre l'esclavage se basait sur... les mauvais effets que sa pratique pouvait avoir sur la moralité des maîtres (incitation à l'oisiveté, tentations sexuelles) (informations communiquées par Yves Bonnardel).

[7] Il est remarquable que le terme « antispécisme » soit utilisé ici avec tant de naturel, puisque c'est là je crois la seule apparition de ce mot, ou de tout autre formé sur « spécisme ».