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Cahiers antispécistes n°13 - décembre 1995

Éthique et pratique à propos de notre responsabilité politique

Proposer une éthique globale, valide, qui prenne en compte les intérêts de tous les êtres sensibles, tel est l'objectif de l'antispécisme. Toute théorie morale doit permettre de dégager des valeurs essentielles, dont la mise en oeuvre est la tâche de l'action politique à développer. La condition sine qua non de la cohérence d'une réflexion éthique réside dans la validité des pratiques qui constituent son champ d'action.

L'engagement politique antispéciste doit permettre de concrétiser dans la sphère personnelle et sociale, les valeurs morales fondamentales de non discrimination des individus sur la base de l'appartenance à une espèce. L'application de ces préceptes vise l'abolition des pratiques sur lesquelles s'étaye l'idéologie spéciste. Il s'agit de mettre un terme aux actes institutionnalisés, qui d'une manière directe ou indirecte sont responsables de la souffrance et de la mort d'individus non humains.

La pratique considérée comme la mise en acte de la théorie, est le garant de l'ancrage dans le réel d'une philosophie qui ne se réduit pas à une simple élaboration utopique. Elle s'oriente sur plusieurs axes interdépendants qui sont autant de niveaux d'actions dans le domaine politique et social.

En premier lieu, les applications concrètes de l'antispécisme sont une validation de la cohérence interne de nos thèses, qui pour être fondées doivent avoir un aboutissement tangible.

Sur un plan personnel, nos pratiques témoignent de la mesure de notre investissement des idées antispécistes.

Au niveau social, c'est la somme des volontés individuelles mues par une pratique rigoureuse qui aura les répercussions sur la consommation et rendra obsolète « l'industrie animalière », source de tant de souffrances.

En terme de stratégie, l'attitude cohérente des militants et des partisans de l'antispécisme a une portée didactique, aspect primordial pour une éthique que partagent encore une minorité d'individus. La pensée antispéciste a pour fonction de provoquer une réflexion sur les pratiques, de permettre leur changement. Ne pas appliquer de manière rigoureuse les conséquences logiques de nos thèses en prétextant que ce n'est pas le plus important est une mystification. Le prolongement concret de nos idées à travers nos pratiques est la seule manière d'ouvrir les geôles de la structure spéciste.

Les vaches, les poules, les poissons n'ont que faire de déclarations d'intentions à leur égard, ils ont simplement intérêt à ne plus être traités comme des produits de consommation, à voir la fin de leur exploitation.

Le postulat de la pratique antispéciste est simple : si c'est contre la souffrance que nous luttons, alors nous devons éliminer de notre consommation les produits de la souffrance.

En première ligne des produits à rejeter se trouve la viande bien sûr, mais aussi le cuir. En effet, si on accepte de cautionner les souffrances et la mort des êtres sensibles dont on utilise la peau, pour en porter des morceaux, il n'est pas logique de refuser de manger leur chair, sous des prétextes éthiques spécieux. Ce sont les végétariens pour raisons de santé et autres mystiques qui peuvent justifier une telle attitude. En revanche, quelqu'un qui a des positions antispécistes ruine sa crédibilité en portant des chaussures en cuir. D'un point de vue stratégique, refuser le cuir c'est montrer que nous ne focalisons pas notre attention sur la nourriture pour des raisons d'intérêt strictement humain [*]. De la même manière que le cuir n'arbore pas le look « saignant » d'un steack tout en étant de même nature, les produits laitiers et les oeufs en apparence si anodins, sont loin d'être au-dessus de tout soupçon. Pour que les humains puissent consommer des produits laitiers, les vaches sont obligées d'avoir un veau tous les ans, qui sera exploité pour la boucherie. A chaque portion de laitage correspond une escalope.

À propos des oeufs, on peut rappeler que pour constituer un élevage de poules « pondeuses » les poussins mâles sont tués dans des conditions effroyables.

Il est impossible de dresser une liste exhaustive des multiples produits et activités compromis dans l'exploitation animale. Il est donc nécessaire d'être vigilant-e et surtout d'expliquer les raisons de notre attitude. Cette tâche d'information est primordiale, les dessous de la production d'origine animale étant soigneusement occultés par ceux qui font commerce de l'esclavage et du crime.

À ceux qui considèrent que c'est une trop grande frustration de supprimer le fromage, ou que le lait de soja est trop cher, il faut signaler que leur satisfaction à continuer à absorber des laitages n'est pas une consolation pour les femelles dont on vole le lait, cela n'allège pas la détresse de leurs petits non plus.

Quels qu'ils soient, les efforts que nous devons faire pour changer nos habitudes alimentaires sont dérisoires en comparaison du prix payé en souffrance par les autres ; ceux qui ne peuvent pas se défendre face à la voracité sans scrupule des humains.

On a toujours de bonnes raisons de faire prévaloir nos intérêts futiles au mépris des intérêts vitaux des autres, ça s'appelle le spécisme...

C'est le propre de la « protection animale » d'avoir une indignation sélective face aux souffrances des animaux non humains, afin d'éviter une remise en cause profonde des comportements humains envers eux. Nous devons nous démarquer de cette attitude incohérente.

En ce qui concerne les produits qu'on peut se procurer gratuitement, la « récupération », les repas pris chez les autres, nous devons considérer qu'un acte de consommation a une portée beaucoup plus large que l'achat en lui-même.

Consommer contre paiement ou non, c'est affirmer un choix, c'est apporter une caution morale à l'usage d'un produit. Nous ne pouvons ignorer la valeur politique de nos actes dans la sphère sociale et leurs enjeux stratégiques. Notre consommation doit être une marque de notre contestation politique. Refuser d'absorber, de porter, les produits banalisés de la souffrance, c'est faire acte de désolidarisation des moeurs spécistes.

Et si Roger trouve un steak ou un camembert en pleine nuit, dans un endroit désert, est-ce qu'il peut le manger ? Roger fera ce qu'il voudra, cet exemple ne présente pas d'intérêt pour l'élaboration d'une politique générale de refus des comportements spécistes. Nous ne pouvons établir une théorie qui par définition demeure globale, à partir de l'étude de cas d'espèce qui n'aident en rien à la gestion au quotidien des pratiques antispécistes que nous essayons de propager. Il nous suffit de savoir qu'en certaines situations particulières, la consommation de produits animaux ne pose pas de problème moral. Mais déduire qu'on peut consommer ces produits régulièrement sans être en rupture avec une attitude antispéciste cohérente, parce qu'en situation exceptionnelle on peut le faire, est une extrapolation invalidable.

De même, bien que nous devions considérer humblement notre faillibilité d'humain et de militant, ériger a posteriori une théorie pour justifier des défaillances individuelles constitue une malhonnêteté intellectuelle.

C'est la responsabilité personnelle qui est engagée dans l'analyse d'une situation spéciale. Toute pratique comporte des écarts acceptables, ils ne justifient pas qu'on les exhibe pour avaliser tous les débordements chroniques, qui ne sont que la conséquence d'un manque de rigueur morale et d'un faible investissement des idées antispécistes.

Aucune théorie ne peut régir la totalité de nos actes, notre libre arbitre est primordial, ce qu'il faut donner cependant, c'est une ligne directrice qui ne s'élabore pas à partir d'exemples à probabilité statistique faible ni de défaillances individuelles.

Il ne s'agit pas non plus de se fixer comme objectif d'avoir une position consensuelle de juste milieu, mais de faire ce qu'il faut pour être en accord avec nos préceptes éthiques, sans concession, que ce soit facile ou non. La complaisance n'est pas notre but, et la démagogie ne peut que nuire à notre propos.

Un autre obstacle à l'application d'un végétalisme rigoureux réside pour certains dans la volonté de se démarquer de personnes observant un contrôle alimentaire drastique dans un but de pureté personnelle.

Le végétalisme n'est pas à proscrire parce que certains lui donnent une valeur galvaudée.

Vouloir se distinguer d'autres mouvements en consommant des produits qu'ils refusent, c'est faire d'un problème moral grave (en souffrance, en vies perdues), une question identitaire sans importance, reléguant à l'arrière plan la vraie question politique et stratégique de la consommation des produits animaux. Plutôt que de dénoncer la dérive de ces groupes en adoptant des pratiques différentes par opposition, il serait préférable de nous distinguer en restituant la vraie signification éthique de notre rejet des produits de l'exploitation.

Notre unique motivation doit être l'affranchissement des animaux non humains de la domination des humains, responsable des pires souffrances. L'aboutissement de notre lutte sera à la mesure de notre détermination. Il est important de développer les fondements théoriques de l'exigence éthique fondamentale de considération des intérêts de tous les êtres sensibles. Cependant, les idées sans les actes ne sont d'aucune utilité pour les animaux dont la valeur est bafouée. C'est pourquoi nous devons stigmatiser les pratiques qui constituent le support de la structure légitimée du spécisme. Gardons-nous pour cela d'afficher nous-mêmes les signes ostentatoires de spécisme que sont les produits animaux.

Nous n'avons pas à faire acte de pureté, mais nous devons faire preuve de cohérence, il en va de notre crédibilité.

L'antispécisme n'existe pas, il n'y a que des preuves d'antispécisme.

[*] Le mode d'alimentation végétarien est avant tout associé à des préoccupations diététiques dans l'esprit de la majorité des gens. Certains végétariens, même s'ils se préoccupent du sort des animaux, pensent que les choses évolueront plus vite si on avance des arguments de santé, propres à toucher davantage de gens. C'est une impasse. On ne peut pas prétendre que le cuir donne le cancer du pied ! Mais il y a une certitude : le commerce de la peau intervient pour une part importante dans la rentabilisation du meurtre de l'animal. Si on cesse de manger les animaux en continuant d'utiliser leurs organes pour d'autres usages, on tuera toujours autant. Les arguments éthiques sont seuls susceptibles de venir à bout du massacre, à travers leurs applications. La cohérence personnelle est donc indispensable si on utilise ces arguments.