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Cahiers antispécistes n°08 - septembre 1993

Éditorial

Où en est la libération animale ? C'est une question à laquelle il nous est difficile de répondre précisément ; je pense cependant qu'une perspective nouvelle se dessine de plus en plus, basée sur une conception du mouvement plus politique, plus idéologique, au sens fort de ces mots, basée sur le fait que la libération animale implique nécessairement une révolution fondamentale dans notre culture. Cette perspective viendrait quelque peu prendre la relève de celle plus immédiatement pragmatique qui semble s'essouffler dans les pays anglo-saxons. Le point de vue développé par Paola Cavalieri dans l'article que l'on trouvera en pages 6 et 7 et qui traite des convergences entre la libération animale et le mouvement féministe correspond bien à cette approche.

Cela ne nous empêche cependant pas d'être aussi pratiques. On trouvera en pages 2 et 8 des informations sur les « articles de propagande » que nous avons produits ; et aussi, en pages 9 à 13, des textes relatifs au groupe lyonnais Boule de Neige.

Il y a un an bientôt que Luc Ferry a publié le livre qui fit de lui la coqueluche des médias. Il y attaquait la libération animale, et cela, disions-nous, était une bonne chose, car les idées antispécistes gagnent à être connues. Et effectivement : c'est par ce livre, nous dit Estiva Reus, qu'elle a appris l'existence d'un mouvement défendant ces idées, qui étaient déjà les siennes. La lettre qu'elle écrivit alors à Ferry, et que l'on trouvera en pages 15 à 26, aborde de vrais problèmes - avec parfois peut-être un peu de pessimisme, car ce ne sont à mon avis pas des problèmes qui se posent spécifiquement à une éthique non spéciste - et aussi critique avec souvent quelque ironie l'entêtement des philosophes à travers les âges à vouloir à tout prix séparer les humains des autres animaux.

Cette frontière - cet abîme - que notre culture trace entre les humains et les autres animaux a un point faible : c'est que nos plus proches cousins dans l'évolution, à savoir les (autres) grands singes anthropoïdes, ont des capacités en fin de compte fort proches des nôtres - le plus étonnant étant que cela puisse étonner. C'est en ce point faible que Paola Cavalieri et Peter Singer ont choisi d'attaquer le spécisme, à travers le Projet Grands Singes anthropoïdes qu'ils ont présenté en juin dernier à Londres et auquel est consacré une grande partie de ce numéro des CAL. J'en ai écrit une courte présentation (page 27), la Déclaration que l'on trouvera en pages 28 à 31 parlant d'elle-même. La presse - généralement pas tellement antispéciste - a accueilli avec faveur cette demande, qui pour une fois ne remet pas en cause, au moins dans l'immédiat, leur beefsteack ; on trouvera des échos des réactions des médias en pages 32 à 35. Nous avons également choisi de traduire et de présenter (pages 36 à 49) un des textes qui accompagnent ce Great Ape Project ; un des textes les plus convaincus et les plus convaincants, écrit par le spécialiste allemand de pédagogie pour handicapés mentaux Christoph Anstötz.

L'intelligence est une qualité que les humains possèdent cependant sans doute en général plus que tout autre animal et c'est aussi - ô hasard ! - celle qu'ils admirent le plus. L'auto-glorification de l'espèce humaine va plus loin : depuis Descartes, il est devenu courant dans les milieux scientifiques de nier que les animaux non humains soient même simplement conscients ; ce ne seraient, à en croire Descartes et ses disciples, que de simples machines, alors que nous autres humains serions maintenus au rang d'êtres conscients, sensibles, capables d'éprouver douleurs, souffrances et joies. Attribuer une conscience et pire encore une capacité de réflexion à des animaux non humains serait alors se rendre coupable d'anthropomorphisme. Cependant, ces conceptions, qui à l'origine étaient motivées surtout par le souci de concilier la religion et la science, ne tiennent pas la route. C'est ce que montre Tom Regan dans les deux premiers chapitres de son livre The Case for Animal Rights, chapitres dont nous publions (pages 50 à 55) la section « résumé et conclusions ». Il ne s'agit pas pour nous de postuler que l'intelligence, à un degré ou un autre, serait une condition nécessaire pour être « moralement considérable », mais simplement ici encore d'affaiblir en rétablissant la vérité la barrière que le chauvinisme humain - analogue du chauvinisme mâle que dénonce le mouvement antisexiste - place entre nous humains et les autres.

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