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Des bouts de ficelle pour occuper les dindes

Le texte reproduit ci-après correspond à l’annexe 7 (pages 247 à 251) du livre L’INRA au secours du foie gras paru aux éditions Sentience en 2006.

La plupart des dindes élevées pour leur viande vivent enfermées dans de grands hangars. Plusieurs milliers d'entre elles y sont maintenues à de hautes densités dans un environnement pauvre et sans paille. Les oiseaux placés dans de telles conditions développent entre eux des comportements agressifs qui leur occasionnent stress et blessures douloureuses, aux conséquences parfois mortelles.

Ces comportements affectent la rentabilité des exploitations du fait des blessures et de la mortalité aggravées. Des solutions ont donc été développées pour limiter ces problèmes. Elles reposent sur la combinaison de trois méthodes :

- Recours à des programmes lumineux fractionnés, qui perturbent les cycles normaux de veille et de repos des oiseaux ;

- Intensités lumineuses faibles : on maintient les dindes dans la pénombre afin qu'elles aient du mal à se voir les unes les autres ;

- Débecquage : les oiseaux sont souvent amputés d'une partie de leur bec afin de réduire la gravité des blessures consécutives au picage.

Ces pratiques, aussi satisfaisantes qu'elles puissent être pour la rentabilité des exploitations, portent préjudice aux animaux. C'est pourquoi elles sont interdites par une recommandation du Conseil de l'Europe [1] :

Tous les bâtiments doivent avoir un niveau d'éclairage suffisant pour permettre à tous les oiseaux de se voir les uns les autres, d'être vus distinctement, d'examiner leur environnement proche et d'avoir des niveaux d'activité normaux. […] Le régime d'éclairage doit être tel qu'il prévienne les problèmes de santé et de comportement. En conséquence, après adaptation des dindonneaux au système d'hébergement utilisé, il doit suivre un cycle de 24 heures et comprendre des périodes d'obscurité et de lumière ininterrompues, à titre indicatif, 8 heures, mais pas moins de 4 heures. […]

La mutilation des dindes doit être interdite en général ; des mesures doivent être prises pour éviter de recourir à de telles procédures en changeant les facteurs environnementaux ou les systèmes d'élevage inadéquats, en enrichissant l'environnement et en sélectionnant des races ou des souches d'oiseaux appropriées.

Extraits des articles 16 et 24 de la Recommandation concernant les dindes adoptée le 21 juin 2001 par le Comité permanent de la Convention européenne sur la protection des animaux dans les élevages, souligné par nous

Cette recommandation pourrait précéder une directive de l'Union européenne, plus contraignante encore. C'est dans ce contexte que l'Institut technique de l'aviculture (ITAVI) et l'Agence française de la sécurité sanitaire des aliments (AFSSA), deux organismes partenaires de l'INRA, jugent « nécessaire de réaliser rapidement un bilan du bien-être en élevage » :

[...] dans un contexte où la future Directive concernant le poulet de chair pourrait inspirer un texte sur la dinde, il nous apparaît nécessaire de réaliser rapidement un bilan du bien-être en élevage afin d'identifier d'éventuels points critiques et de rechercher ou de mettre en évidence les solutions techniques appropriées. Et cela doit être réalisé sans dégradation de la compétitivité de la filière. Un défi majeur [2]

Luc Mirabito (Itavi) et Virginie Michel (Afssa), « L'aménagement des bâtiments de dindes : une solution pour enrichir le milieu et réduire les lésions », Sciences et Techniques Avicoles, septembre 2003 (hors série), page 24, souligné par nous

Deux causes quasi évidentes du mal-être et de la fréquence des comportements agressifs sont l'entassement des dindes et la pauvreté de l'environnement. Les études menées par l'ITAVI et l'AFSSA ne pouvaient pas décemment faire l'impasse sur ces deux problèmes. Pourtant, en décrétant que les seules évolutions acceptables sont celles réalisables « sans dégradation de la compétitivité de la filière », les auteurs de ces études ont exclu dès le départ toute mesure de nature à remettre en cause le modèle d'élevage intensif qui est la cause principale des problèmes qu'ils prétendent vouloir résoudre. Ici comme ailleurs, la solution préconisée au terme de leurs recherches est, sans surprise, le maintien des pratiques existantes… et le financement de recherches complémentaires.

« Globalement, il apparaît donc que les effets de la densité sur le comportement des animaux sont très limités [3] »

Alors que « pour l'opinion publique, la concentration des animaux constitue un des points critiques de l'élevage intensif », ces chercheurs rappellent que l'intérêt de l'éleveur est de concentrer le maximum d'animaux dans le minimum d'espace pour rentabiliser au mieux chaque mètre carré de bâtiment :

[...] l'élevage intensif, par définition, induit des restrictions de la surface d'autant plus importantes que, pour d'évidentes raisons économiques, la productivité par unité d'investissement reste un facteur clé de la compétitivité. Aussi, dans le monde de la production, la capacité de maîtrise des hautes densités animales est un des facteurs clés de la réussite. Le compromis est-il possible ?

Luc Mirabito (Itavi) et Virginie Michel (Afssa), op. cit., page 25

Concernant la densité, quel « compromis » préconisent donc ces experts ? Celui de maintenir les animaux aux hautes densités actuelles.

Il s'appuient pour ce faire sur une étude menée par l'ITAVI reposant sur la comparaison entre un lot de dindes élevées à la « densité habituelle (8,5 oiseaux/m2) » et un autre lot élevé à « densité réduite (7 oiseaux/m2) ». Résultat de l'expérience : la fréquence des lésions est comparable dans les deux lots.

À la densité habituelle, les dindes disposent chacune, en moyenne, d'une surface équivalente à un carré de 34 cm de côté. Constatant que leur état ne s'améliore pas significativement lorsqu'on leur octroie la surface d'un carré de 38 cm de côté, ces scientifiques concluent que « les effets de la densité sur le comportement des animaux sont extrêmement limités ».

Pourtant, Luc Mirabito et Virginie Michel indiquent dans l'article précité qu'une autre étude a été menée par l'AFSSA, comparant trois densités d'élevage : 5, 6 1/2, ou 8 oiseaux au m2. Elle a révélé une amélioration du bien-être des dindes à la densité la plus faible. Ce résultat invalide manifestement l'affirmation selon laquelle « les effets de la densité sur le comportement des animaux sont extrêmement limités » ; il indique au contraire qu'un accroissement de la surface disponible est bénéfique pour les dindes. La conclusion qu'en tirent les chercheurs est pourtant tout autre :

Il faudrait envisager des réductions drastiques de la densité, de l'ordre de 40 % et incompatibles avec les réalités économiques, pour pouvoir mesurer en station expérimentale des effets positifs [sur le bien-être des dindes].

Luc Mirabito (ITAVI) et Virginie Michel (AFSSA), op. cit., page 25, souligné par nous

Une fois posé qu'il est exclu d'accroître significativement l'espace alloué aux oiseaux, il est facile de parvenir à la conclusion souhaitée par les producteurs : puisqu'une réduction négligeable de la densité dans des hangars surpeuplés a un impact négligeable sur le bien-être des animaux, autant ne rien changer à leur niveau d'entassement.

À première vue, la seconde voie d'amélioration de l'existence des dindes est accueillie plus favorablement par ces experts : « le recours aux solutions d'enrichissement […] apparaît nettement plus réaliste qu'une réduction de la densité qui n'offre qu'un gain marginal pour un coût exorbitant ». Voyons ce qu'il en est.

« Le rôle de ces ficelles est de se substituer à la paille »

La recommandation européenne préconise d'enrichir l'environnement dans lequel sont élevées les dindes :

On doit s'efforcer de mettre à la disposition des dindes des installations adéquates pour permettre l'expression des différents comportements décrits sous « Caractéristiques biologiques ». En particulier, du matériel et des moyens – par exemple des balles de paille, des plateformes pour se percher – doivent être fournis, qui encouragent l'activité et l'exploration, réduisent les comportements conduisant à des blessures et permettent aux animaux d'échapper aux agresseurs.

Extrait de l'article 11 de la Recommandation concernant les dindes, op. cit.

Une première étude de l'AFSSA confirme que ce type d'équipements a des effets positifs pour les dindes :

Encadré « Dindes : l'enrichissement du milieu améliore les conditions d'élevage », page 86 de l'article de Nicolas Nativel et Gérard Le Boucher, « L'Afssa veut des références scientifiques objectives... », Filières Avicoles, numéro 657, septembre 2003, pages 83-87

Les animaux utilisent effectivement les équipements mis à leur disposition. Leurs activités sont plus variées. Les agressions diminuent, d'où une baisse des blessures et de la mortalité. Le perchage permet en outre de réduire la densité au sol.

Les chercheurs rapportent un pourcentage d'animaux blessés significativement inférieur sur les parquets enrichis que sur les parquets standard, aussi bien chez les mâles que chez les femelles (figure 1).

Luc Mirabito et Virginie Michel, op. cit., graphique page 26

Les équipements suggérés par la recommandation européenne ont donc été testés avec succès. Pourtant, ils vont être nettement revus à la baisse dans une seconde expérience. Les « plates-formes coûteuses et encombrantes » sont remplacées par des barrières grillagées, et « les ingénieurs ont utilisé des ficelles » dont « le rôle […] est de se substituer à la paille » :

Mais, pour limiter les conséquences pour les éleveurs en termes de conditions et d'organisation du travail, les râteliers de paille ont été remplacés par des ficelles multibrin suspendues et des barrières métalliques verticales ont été substituées aux plates-formes. Elles étaient disposées au centre du bâtiment. En complément, des disques brillants (type CD) ont été répartis dans l'ensemble de l'aire de vie des animaux.

Luc Mirabito (ITAVI) et Virginie Michel (AFSSA), op. cit., page 27, souligné par nous

Du point de vue des producteurs, « cet essai s'est [...] révélé très positif » comparativement au premier. Le contraire eut été étonnant : le matériel requis est moins cher, récupérable pour d'autres usages et, une fois installé, il n'implique aucun surcoût en travail :

[…] les solutions retenues ne perturbent pas la conduite [d'élevage] et peuvent même trouver un usage secondaire au moment de l'enlèvement. Par rapport à d'autres solutions déjà testées, cet essai s'est donc révélé très positif sur ce plan.

Nicolas Nativel, « À l'Itavi, le bien-être s'étudie sur le terrain ! », Filières Avicoles, numéro 657, septembre 2003, page 96

Nicolas Nativel, « À l'Itavi, le bien-être s'étudie sur le terrain ! », Filières Avicoles, numéro 657, septembre 2003, photo de Claire Brunel, page 90

Nicolas Nativel, op. cit., photo de Claire Brunel, page 96

Du point de vue des dindes par contre, les résultats semblent moins convaincants qu'avec la paille et les plates-formes. Les ficelles et disques brillants n'exercent qu'un attrait très limité sur les oiseaux. Les effets sur la mortalité restent incertains :

Selon les sites, les résultats s'avèrent très discordants. Les ingénieurs ont été surpris de constater une baisse significative de la mortalité chez les femelles du lot expérimental, en bâtiment de type Louisiane (site 2). […] Chez les mâles, la baisse est moins flagrante. En revanche, sur le site 1, l'enrichissement du milieu n'au eu aucun effet sur la mortalité. […]

Les panneaux créent des espaces de couchage. Toutefois, ils ne favorisent pas les zones de passage et ne limitent donc pas les dérangements entre volailles.

Concernant les autres supports (CD et ficelles), ils ont été utilisés avec modération. Les femelles ont surtout été attirées par les CD, 6% d'entre elles les ont piqués. Les mâles ont été 2% à apprécier les ficelles multibrins. Il est probable que les volailles se désintéressent un peu de ces supports avec le temps. […]

La baisse de la mortalité dans les lots expérimentaux des bâtiments « Louisiane » constitue un résultat extrêmement intéressant. Celui-ci doit cependant être confirmé.

Nicolas Nativel, op. cit., pages 95-96

« Cela nous permettra d'argumenter sur l'irréalisme des solutions proposées par la recommandation »

Même si la solution faite de bouts de ficelles et de barrières grillagées ne se révèle pas efficace pour réduire le mal-être des dindes, le chercheur qui a dirigé cette étude voit déjà le parti qu'il pourra en tirer :

« Si les prochains travaux sont couronnés de succès, cela sera synonyme de maîtrise technologique et de facteur de compétitivité pour la filière. Dans le cas inverse, cela nous permettra d'argumenter sur l'irréalisme des solutions proposées par la recommandation » estime Luc Mirabito.

Nicolas Nativel, op. cit., page 96

Une fois posé que les aménagements exigeant une réorganisation de la conduite d'élevage sont exclus, la conclusion souhaitée par les producteurs coule de source : puisque des aménagements de détail ont un impact négligeable, autant n'apporter aucun aménagement du tout. Tout comme ils ne préconiseront pas d'accorder plus de place aux animaux, ces chercheurs se préparent à argumenter que les équipements suggérés par la recommandation, et qui ont fait la preuve de leur efficacité, constituent une solution irréaliste.

À la question « Comment remédier au mal-être flagrant des dindes en élevage intensif ? », la réponse de l'expert est : « Avec des bouts de ficelles, sinon rien ». Ainsi, sous l'apparence d'un diagnostic scientifique supposé objectif, ces chercheurs effectuent des arbitrages éminemment politiques consistant à défendre la position des producteurs, quel qu'en soit le coût pour les animaux.

[1] Recommandation concernant les dindes adoptée le 21 juin 2001 par le Comité permanent de la Convention européenne sur la protection des animaux dans les élevages. Le texte intégral de cette recommandation est disponible sur le site du Conseil de l'Europe : http://www.coe.int/T/F/affaires%5Fj....

[2] L'article en question n'indique pas si ces organismes – et le ministère de l'agriculture – se seraient intéressés aux « points critiques » du bien-être des dindes dans les élevages français si des mesures d'interdiction de certaines pratiques n'émergeaient pas dans les instances européennes

[3] Cette citation, ainsi que les suivantes dont la source n'est pas indiquée dans le corps du texte, proviennent de l'article de Luc Mirabito et Virginie Michel, « L'aménagement des bâtiments de dindes : une solution pour enrichir le milieu et réduire les lésions », Sciences et Techniques Avicoles, septembre 2003 (hors série), pages 22-27.