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Cahiers antispécistes n°03 - avril 1992

Anima, animus, animal

Carol J. Adams est l’auteur de The Sexual Politics of Meat: A Feminist-Vegetarian Critical Theory, Polity Press, Cambridge, 1990.

Le présent article, reproduit ici avec l’autorisation de l’auteur, est tiré du numéro de mai-juin 1991 de la revue américaine Ms.

Les féministes, se fondant sur les expériences des femmes, ont mis l'accent sur des valeurs comme la liaison [1], la responsabilité, l'amour attentif, et sur une éthique corporalisée [2] incluant la connaissance transmise à travers le corps. Si nous devions toucher, entendre, et voir les animaux que nous mangeons, que nous portons comme vêtements ou utilisons d'autres manières, nous remplacerions peut-être l'exploitation actuelle par une relation respectueuse.

Les idées que l'on se fait de la nature humaine exagèrent les différences et minimisent les similarités entre les autres animaux et nous-mêmes. Nous parlons des animaux comme si nous n'en étions pas nous-mêmes. Ceci permet aux humains dans les seuls États-Unis d'emprisonner près de six milliards d'animaux dans des systèmes d'élevage intensif qui enfreignent leurs besoins physiques et comportementaux de base ; de tolérer la mise à mort de trois animaux par seconde dans les laboratoires ; d'acheter des vêtements en fourrure qui impliquent la souffrance et la mort d'au moins 70 millions d'animaux chaque année ; de chasser et tuer 200 millions d'animaux chaque année pour le « sport » ; et d'exhiber des millions d'animaux dans les cirques, les rodéos et les zoos, où ils endurent l'ennui, les mauvais traitements, le manque d'intimité et la privation de leur environnement naturel.

La littérature et la théorie féministes ont établi de façon répétée des parallèles entre les expériences des femmes et celles des autres animaux. Les animaux sont de la viande, des cobayes pour des expériences, et des corps objectifiés ; les femmes sont traitées comme de la viande, comme des cobayes, et comme des corps objectifiés. Nous voyons des images pornographiques de « chasseurs de castors » qui « mettent la main sur [3] » une femme, ou de femmes passées à travers un broyeur à viande. Des auteurs de violences conjugales ont forcé leurs victimes à assister à la mise à mort d'un animal favori. Des enfants victimes d'abus sexuels sont parfois menacés de la mort d'un animal familier pour assurer leur soumission. « Pourquoi ce veau à viande ne peut-il pas marcher » ( « Why Can't This Veal Calf Walk ») est le titre d'un poème par l'artiste de performance Karen Finley, sur le viol et l'inceste. (Eh bien, pourquoi ne peut-il/elle pas marcher ? Elevés dans de petites caisses à claire-voie, les veaux « à viande » sont mis dans l'incapacité de se retourner, car tout exercice augmenterait leur développement musculaire, durcirait leur chair, et ralentirait leur prise de poids. Le fait de les maintenir sur un sol en lattes à claire-voie les oblige à une tension constante. La diarrhée, due à un régime inadapté calculé pour leur causer une anémie donnant une chair blanche, rend les lattes glissantes ; les veaux tombent souvent, se blessant les pattes. Quand ils sont menés à l'abattoir, beaucoup d'entre eux peuvent à peine marcher.)

Les autres animaux élevés intensivement ne connaissent pas un sort meilleur. Leur vie, dans des bâtiments clos, dans le noir ou dans la pénombre, est caractérisée par une pauvreté de stimulations non nécessaires, une liberté de mouvement restreinte, l'absence de liberté de choix de leurs interactions sociales, par une atmosphère chargée d'émanations intenses et déplaisantes, et par l'ingestion d'antibiotiques à des doses subthérapeutiques (50 % des antibiotiques consommés aux États-Unis vont aux animaux d'élevage). Jusqu'à cinq poules sont maintenues dans une cage dont la surface de sol excède à peine celle de deux feuilles de papier pour machine à écrire. La poule dispose de quatre fois plus d'espace lorsqu'elle cuit dans un four qu'elle n'en avait quand elle était vivante.

Beaucoup de féministes ont noté que l'oppression des femmes et l'exploitation des animaux s'interpénètrent. Rosemary Ruether a établi un lien entre la domestication des animaux, le développement des centres urbains, la création de l'esclavage, et les inégalités entre les sexes. Certains anthropologues établissent une corrélation entre la domination mâle et les économies chasseresses. Une écoféministe, Sally Abbott, spécule que l'avènement des religions patriarcales aurait résulté du sentiment de culpabilité dû à la consommation les animaux. Une autre écoféministe, Elizabeth Fisher, propose que l'élevage des animaux a suggéré des méthodes pour contrôler l'activité reproductrice des femmes. Gena Corea montre comment le transfert d'embryon a été appliqué aux femmes après avoir été développé dans l'industrie de l'élevage bovin. Andrée Collard et d'autres argumentent la thèse selon laquelle la bête tuée dans les mythologies héroïques représente la déesse auparavant puissante.

Des philosophes féministes ont dénoncé la méthodologie de la science comme reflétant et valorisant l'expérience des humains mâles (et généralement blancs, hétérosexuels et de la classe supérieure). Selon elles, la façon dont la science définit ou sélectionne les problèmes de recherche, la façon dont elle définit pourquoi ces problèmes en sont, dont elle conçoit les expériences, et construit et confère du sens - tous aspects de la science qui sont aussi utilisés pour défendre l'expérimentation animale - cette façon est sexiste, raciste, homophobe, et classiste. Les droits des animaux ajoutent le spécisme à cette analyse.

Pourtant, pour beaucoup de personnes, le féminisme et les droits des animaux sont antithétiques, en partie en raison d'approches adoptées par le mouvement des droits des animaux. Qui n'est pas offensé par une affiche montrant une femme, et qui déclare : « Il faut jusqu'à 40 animaux bêtes [4] pour faire un manteau de fourrure. Mais seulement un pour le porter » ? Pourquoi les animaux d'élevage - qui représentent au moins 90% des animaux exploités - n'ont-ils pas été au centre de l'activisme animalier, plutôt que ces objets de consommation marqués d'une image féminine que sont les cosmétiques et la fourrure ? Aucune loi n'exige de tester les cosmétiques sur animaux, et par conséquent, les cosmétiques, comme la fourrure, sont identifiés avec la vanité, et ressentis comme plus faciles à sacrifier que les produits animaux alimentaires. Par ailleurs, les femmes sont perçues comme plus attentionnées envers les animaux. Le mouvement des droits des animaux semble déceler que les femmes s'identifieront avec l'animal exploité en raison de notre propre exploitation.

Certaines féministes craignent que les droits des animaux ne créent un précédent pour les droits du foetus. De façon ironique, les opposants à l'avortement sont justement de cet avis, et assaillent les activistes en leur reprochant de se soucier des animaux mais non des foetus. Mais il n'est pas innocent de comparer un foetus avec un animal qui vit et qui respire. Un foetus a des intérêts potentiels ; un animal a des intérêts effectifs. Le spécisme est peut-être nulle part aussi prononcé que dans la protestation à propos du destin d'un conceptus humain, alors que le caractère sensible d'autres animaux est déclaré moralement non pertinent parce qu'ils ne sont pas humains. Certains opposants à l'avortement définissent la vie moralement pertinente de façon tellement large qu'elle englobe l'ovule qui vient d'être fertilisé, mais en même temps de façon tellement étroite que des animaux adultes, avec un système nerveux bien développé et des sensibilités sociales, en sont exclus. Si nous étendons la compréhension féministe de la liberté reproductrice, nous voyons que tant les femmes que d'autres animaux femelles subissent des grossesses imposées.

On accuse les droits des animaux d'être anti-humains. (Ceci rappelle l'accusation d'être « anti-hommes » portée contre les féministes.) Il est facile de séparer la question des droits des animaux des questions des droits des humains, pour se plaindre que nous nous préoccupons des animaux alors que des humains meurent de faim. Mais cette division est perpétuée par l'ignorance ; car l'agriculture animale contribue grandement à la dévastation de l'environnement et à l'iniquité de la distribution de nourriture. Frances Moore Lappé a décrit comment la moitié de toute l'eau que consomment les États-Unis, qui est tirée en grande partie de ressources non renouvelables, est utilisée pour arroser des récoltes servant à nourrir des animaux d'élevage. Plus de 50 % de la pollution de l'eau est due aux rejets de l'industrie de l'élevage (comprenant le fumier, la terre érodée et les pesticides et engrais synthétiques). La production de « viande » pèse aussi lourdement sur les sources d'énergie : les 500 calories d'énergie alimentaire que fournissent une livre de « bifteck » cuit demandent 20 000 calories de carburant fossile à produire. Certains environnementalistes argumentent que nos besoins d'importation de pétrole chuteraient de 40% si nous adoptions un régime végétarien (à cause de l'énergie utilisée à produire la nourriture pour les animaux, à les maintenir vivants, à les tuer, et à traiter leurs corps). Les animaux d'élevage sont responsables de plus de 85% de l'érosion de la couche fertile, et le méthane, un gaz dont une grande partie provient des vaches élevées pour devenir notre nourriture, contribue à hauteur d'au moins 20% à l'augmentation de l'effet de serre dont sont responsables les activités humaines.

De fait, c'est l'exploitation des animaux qui est anti-humaine. En posant la souffrance animale comme essentielle au progrès humain et en conceptualisant la moralité de façon à ce que cette souffrance soit déclarée non pertinente, on fait prévaloir une définition déformée de l'humanité. En plus de la dégradation de l'environnement, de nombreuses maladies humaines sont liées à la consommation alimentaire des animaux (une alimentation purement végétarienne réduit le risque de mort par attaque cardiaque de 50 % à 4 %, et divise par trois le risque de cancer du sein et des ovaires). La recherche animale aujourd'hui gaspille des milliards de dollars des deniers publics, en fournissant des résultats trompeurs faute d'utiliser des modèles qui pourraient fournir les informations plus rapidement, de façon plus fiable, et pour un coût bien plus faible que ne le font les « modèles » animaux.

Les accusations portées contre les droits des animaux d'être anti-humains signifient en réalité : « Le mouvement des droits des animaux est contre ce que je suis en train de faire et par conséquent est contre moi. » Si les arguments pour les droits des animaux sont persuasifs, alors le changement personnel devient nécessaire. De même que pour le féminisme, si vous acceptez les arguments, les conséquences sont immédiates. Vous ne pouvez pas continuer à vivre comme vous avez vécu, car tout-à-coup vous comprenez votre complicité avec une quantité immense d'exploitation. Ceci peut mettre très mal à l'aise si vous aimez manger ou porter les animaux morts, ou si vous acceptez les prémisses de l'expérimentation animale.

Je le sais : cette description s'applique à moi. Pendant la première moitié de ma vie j'ai mangé les animaux et joui par d'autres manières de leur exploitation. Mais le féminisme m'a prédisposé à me demander si ceci était juste ou nécessaire. Il m'a donné les moyens de remettre en cause le langage qui fait disparaître l'agent [5] et qui masque la violence : « Quelqu'un tue des animaux pour que je puisse manger leur cadavre en tant que viande » devient « Les animaux sont tués pour être mangés comme viande », puis « Les animaux sont de la viande », et enfin « Animaux à viande », c'est-à-dire simplement « Viande ». Quelque chose que nous faisons aux animaux devient quelque chose qui fait partie de leur nature, et nous perdons entièrement de vue notre rôle. Alice Walker retrouva la compréhension de ce rôle grâce à un cheval, se rappelant que « les animaux humains et non humains peuvent communiquer entre eux assez bien », et en percevant le fait qu'elle mangeait un « bifteck » comme « Je mange de la misère ».

Si l'être humain modèle était, par exemple, féministe et végétarien plutôt que mâle et mangeur de viande, alors notre idée de la nature humaine serait fondamentalement remise en cause - les animaux seraient conçus comme des parents, et non comme des proies, des « modèles », ou des « machines animales » ; nous-mêmes serions vus comme radicalement liés à ces parents, et non comme des prédateurs, des expérimentateurs, ou comme propriétaires. La reconstruction de la nature humaine comme féministe inclut l'examen de la manière dont, en tant qu'humains, nous interagissons avec le monde non humain. Les droits des animaux ne sont pas anti-humains ; ils sont anti-patriarcaux.

[1] Connectedness [NdT].

[2] Embodied [NdT].

[3] To bag = mettre en sac, mettre la main sur, ou abattre, en parlant de la chasse [NdT].

[4] Dumb = « idiot », « débile », mais aussi « muet » [NdT].

[5] Removes agency [NdT].