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Agression à Antifascistland – Égalité animale et Euthanasie

On trouvera ici le troisième des trois textes extraits de la brochure Agression à AntifascistLand du Comité « La manipulation verbale » formée suite à l’agression anti-antispéciste d’El Indiano.

Nous sommes plusieurs militantEs lyonnaisEs qui luttons depuis près de dix ans pour la libération animale - nous préférons aujourd'hui dire pour l'égalité animale, ou contre le spécisme, mais peu importe. Les bases théoriques de ce mouvement furent posées dès 1975 par le philosophe australien Peter Singer, et c'est tout naturellement que nous nous référons fréquemment à ses thèses et que nous publions certains de ses textes.

Malgré certaines divergences substantielles avec Singer [1], la convergence avec ses idées est d'autant plus grande que les bases éthiques de Singer sont utilitaristes, anti-religieuses [2].

Peter Singer est connu dans un grand nombre de pays comme militant antispéciste ; ce n'est qu'en Allemagne qu'il est largement connu, et violemment haï particulièrement au sein de l'extrême-gauche, pour ses idées sur un autre sujet, l'euthanasie. En un mot : Singer estime que, dans un certain nombre de cas, l'acte de tuer unE humainE non en mesure de le demander est non seulement licite mais aussi juste. Il s'agit principalement de certains enfants gravement handicapés à la naissance. Le critère central est la qualité de la vie dont on peut raisonnablement espérer voir l'enfant jouir.

Nous, de notre côté, n'avons pratiquement jamais, au cours de ces dix ans, abordé cette question de l'euthanasie des humainEs. Nous ne l'avons pas fuie ; simplement, sachant que c'est un domaine délicat, où chaque mot doit être pesé, et qui soulève des tempêtes outre-Rhin, et vu que ce n'était pas notre sujet, nous n'en avons que peu parlé.

Désormais, nous allons devoir en parler. Nous allons dire - chacunE de nous pourra dire - ce que nous en pensons. Et il se trouve que nous sommes sur l'essentiel d'accord avec les thèses de Singer sur le sujet ; en tout cas, nous n'y voyons rien, mais vraiment rien, de fasciste.

Nous allons donc parler de l'euthanasie ; je voudrais cependant que l'on perçoive notre intervention dans ce domaine autrement que comme purement accidentelle. Effectivement, d'un côté, nous en parlons parce que Singer a parlé de libération animale, que nous parlons de Singer pour cela, que Singer a parlé aussi d'euthanasie et que nous avons été attaquéEs pour cela. D'un autre côté, ce n'est pas par hasard que Singer a abordé le thème de l'euthanasie ; s'il s'agit là d'un autre thème que la libération animale, il n'est pas du tout sans rapports avec lui.

L'antispécisme n'est pas que la base théorique d'une lutte concrète, la lutte contre l'oppression des non-humains. C'est aussi la traduction théorique d'un point de vue non religieux sur le monde et sur l'éthique, la conséquence du refus d'attribuer à la simple frontière d'espèce une quelconque valeur ontologique. Singer a cherché à dégager et à dénoncer les souffrances imposées aux animaux non humains au nom de l'idéologie spéciste. L'oppression qu'ils subissent est évidente et massive : c'est là le sujet du premier livre marquant de Singer, La Libération animale.

Les humainEs étant elles et eux aussi des êtres sensibles, il n'y a aucune raison de se limiter aux oppressions subies par les non-humains. On pourrait cependant penser que, dans le cas du spécisme, ces oppressions n'existent pas : qu'aucunE humainE n'est victime de l'oppression spéciste, puisque celle-ci leur attribue la position dominante.

Il existe pourtant un type d'acte précis, que l'on accomplit couramment sur les non-humains pour leur bien, et que l'on n'accomplit jamais, légalement, pour une personne humaine, même quand, en jugeant selon les mêmes critères que pour les non-humains, cet acte serait aussi à accomplir pour son bien. Il s'agit de l'euthanasie.

Le mot euthanasie est utilisé à tort et à travers. On parle d'euthanasie des chats de rue à la SPA - alors que le but de ces mises à mort n'est pas le bien du chat, mais la propreté (?) de la ville. Hitler aussi a appelé euthanasie ce qui en fait n'était que des meurtres. J'appelle, et je crois qu'on doit appeler, euthanasie l'acte de tuer pour le bien de l'individuE tuéE

J'ai une expérience personnelle de l'euthanasie. Je l'ai moi-même fait pratiquer sur un être que j'aimais. Il s'agissait d'une chatte, et je n'avais donc pas son accord pour cela. Si j'ai mal agi, je crois que c'est de ne l'avoir pas fait tuer plus tôt, de ne pas lui avoir épargné plusieurs jours de souffrance. Je ne me suis pas précipité pour « éliminer une bouche inutile à la société » ; j'ai eu du mal à admettre le verdict des vétérinaires, j'ai eu du mal enfin à soulever le combiné pour appeler le vétérinaire d'urgence. Quand j'entends dire à nos « antifascistes » que l'euthanasie = nazisme, je me dis que je fais face à des androïdes idéologiques monoprogrammés, totalement étrangers dans leur dure certitude aux aspects les plus basiques de la vie réelle.

Tout le monde s'accorde sur le fait que dans certains cas - dans de nombreux cas - l'euthanasie est un geste juste pour un animal non humain, est un geste pour son bien.

Pourquoi ce geste ne serait-il jamais juste pour unE humainE ? Par quel miracle le simple fait pour unE individuE d'appartenir à l'espèce humaine ferait-il qu'il ne peut jamais être dans son intérêt de mourir tout de suite ?

On pratique l'euthanasie sur les non-humains sans leur demander leur avis, parce qu'ils sont incapables de le donner ; dans bien des cas, unE humainE n'en est pas capable lui ou elle non plus, voire n'en a jamais été ni n'en sera jamais capable. Par quel miracle, dans les mêmes circonstances - l'absence de perspective raisonnable de vie un minimum heureuse, l'absence de possibilité de consulter l'intéresséE - l'appartenance à l'espèce humaine transformerait-elle ce qui est un bien pour les uns en un mal pour les autres ?

Tout autant que je suis convaincu que tuer ma chatte était un bien pour elle, je pense que dans un certain nombre de cas tuer unE nouveau-néE humainE est un bien pour elle ou lui. Que la décision soit difficile à prendre, qu'il soit difficile de dégager des critères précis pour la prendre, de savoir qui doit la prendre, selon quelle procédure, qu'il soit difficile d'établir des garanties contre tout abus, je le conçois tout à fait. Cela implique, je le crois, non de fuir le problème, mais, tout au contraire, d'en débattre, le plus largement possible, de manière à établir la plus grande transparence possible.

La vérité est que les humainEs auxquelLEs on refuse la mort alors que ce serait dans leur intérêt sont victimes elles et eux aussi du spécisme ; ils et elles doivent souffrir jusqu'au bout, au nom, non de leur bien, mais de l'intangibilité de l' « humanité » dont chacunE d'entre nous est censéE être le ou la représentantE. L'église catholique le dit très clairement : c'est au nom, non des intérêts de l'individuE, mais de la « dignité » de l' « homme » - notion tout à fait indifférente au/à la nouveau-néE qui souffre - que l'euthanasie doit être interdite.

Singer, en abordant la question de l'euthanasie d'humainEs, n'a fait que dénoncer les conséquences du spécisme, la souffrance que cette idéologie impose, des deux côtés de la barrière d'espèce.

[1] Voir par exemple David Olivier, « Que tous les animaux soient égaux : sur la libération animale, la défense animale et Peter Singer », Cahiers antispécistes n.10 (septembre 1994).

[2] « Utilitariste » et « anti-religieux » ne sont pas des expressions synonymes, mais, à notre avis, presque !