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Le droit des animaux

La Revue socialiste n°31, juillet 1887

L’article que nous reproduisons ci-dessous a été transcrit en bibliothèque par Denis Andro à partir du numéro 31 de La Revue socialiste paru en juillet 1887.
Le texte original ne comporte pas d’intertitres. Ceux qui apparaissent ont été ajoutés par la rédaction des Cahiers antispécistes.
La lecture du texte de Marie Huot peut être utilement complétée par celle de l’article de Denis Andro « Nos frères des règnes inférieurs – Socialisme et cause animale dans les années 1880 ».
La Rédaction.

Au nombre des principes que le XIXe siècle s'honorera d'avoir soutenus et affirmés, on doit compter le droit des animaux que la plupart des législations européennes ont consacré, d'une façon implicite, en inscrivant dans nos codes des pénalités contre ceux qui maltraitent les animaux domestiques.
Certes, pour ne parler que de la France, notre loi Grammont est loin de donner satisfaction aux desiderata des groupes zoophiles qui ont entrepris la mission d'enseigner la bienveillance envers les animaux. Et il faut avouer que, sur ce point, aucune garantie sérieuse n'est accordée à ceux qui veulent les protéger d'une façon vraiment morale et efficace.
L'animal, en effet, y est simplement considéré comme une chose en propriété et non comme un individu et comme être sentant. Les cruautés, dont il est trop souvent l'objet, sont assimilées à de simples délits, n'entraînant aucune peine infamante, et la jurisprudence n'en fait pas plus de cas que des infractions aux ordonnances de police.
Il y a là une lacune que l'avenir, nous l'espérons, comblera prochainement par une législation nouvelle plus en harmonie avec les aspirations modernes et plus conforme à l'idéal poursuivi par les socialistes.
Car, il n'y a pas à se dissimuler : un grand mouvement d'opinion qui fait notre consolation s'est déclaré depuis quelque temps en faveur des animaux.
Des sociétés zoophiles se sont fondées un peu partout, soit pour propager l'idée de protection, soit pour combattre, par des protestations énergiques, certaines cruautés à prétextes scientifiques que la loi n'atteint pas et qui sont même déclarées légitimes, en vertu de l'intérêt général invoqué, pour les faire absoudre et tolérer.

« La vivisection est un crime »

Parmi ces groupes zoophiles, les antivisectionnistes se sont montrés particulièrement ardents.
ll faut reconnaître, d'ailleurs, que c'est surtout depuis leur campagne vigoureuse contre la vivisection que le droit des animaux a été proclamé à nouveau par la presse et par la parole avec une véhémence et une conviction inconnues jusqu'alors.
C'est parce que je fais partie de l'un de ces groupes, qu'à cette tribune socialiste qui m'est offerte et où nos revendications ont été accueillies avec sympathie, je viens exposer les motifs qui ont poussé nos coreligionnaires à la lutte.
Depuis les travaux de Magendie et de Claude Bernard, une école de savants a surgi, pour étudier spécialement les troubles organiques sur le corps des animaux vivants.
De nombreux disciples de ces maîtres, les uns enthousiastes convaincus, les autres ambitieux vulgaires, ont poussé jusqu'à l'abus cette méthode dite expérimentale et s'en sont fait une recommandation auprès de la Faculté et du public. On les a vus, on les voit malheureusement encore, prodiguant inutilement les victimes dans des démonstrations mille fois répétées, oubliant que, si la science a des droits, la morale, la pitié ont aussi les leurs.
À leur suite, quelques banquistes, avides de réclame, plus charlatans qu'hommes de science n'ont pas craint de transporter sur la place publique le spectacle odieux des tortures et des agonies.
C'est dans les salles même d'un monument de l'Etat, gracieusement mis à leur disposition par une administration aveugle, que ces derniers osèrent convier le public parisien à venir assister à des expériences in anima vili.
Je m'abstiendrai de narrer ici le scandale qui se produisit à la première séance, laquelle fut heureusement la dernière, grâce à l'intervention d'une personne venue exprès pour interpeller les auteurs de ces exhibitions écoeurantes [1].
Or, chose incroyable, le physiologiste qui présidait à ces sanglantes hécatombes était...membre du conseil d'administration de la Société protectrice des animaux ! – Laquelle se garda bien d'infliger le moindre blâme à cet étrange protecteur.
Bien au contraire : foulant aux pieds toute pudeur et tout principe, elle expulsa de son sein la personne qui avait osé protester, coram populo, contre le physiologiste en question.
Dès lors, il devint évident pour tous les protecteurs sincères que la cause zoophile, mal représentée et mal défendue par cette société plus paperassière que militante, ne devrait guère plus compter sur son appui et sur son concours actif [2].
Indignés de cette défaillance, plusieurs de ses membres donnèrent leur démission et se groupèrent dans le but d'organiser des protestations contre les abus de la vivisection et en général contre toutes les barbaries et les cruautés susceptibles de démoraliser les masses.
Ce fut donc cette phalange de membres démissionnaires de la Société protectrice des animaux qui commença, il y a cinq ans, la croisade antivivisectionniste sous le patronage auguste de Victor Hugo.
« La vivisection est un crime », dit-il à ceux qui venaient lui offrir la présidence d'honneur de la ligue en formation, « l'humanité réprouve ces procédés barbares ».
Prononcés par l'immortel poète dont la lyre avait gémi la sublime élégie du Crapaud, par le penseur habitué à sonder toutes les profondeurs de la conscience, ces paroles consacraient notre lutte, lutte aussi ardue que complexe, à cause des problèmes philosophiques et scientifiques qu'elle soulève. Cependant, le pouvoir d'empêcher le mal nous fut bien mesuré encore. Mais, à mesure que des actes extérieurs, suscités par les événements, ont attiré l'attention, l'examen de nos revendications s'est imposé aux plus indifférents, et la question du droit des animaux est aujourd'hui discutée et prise en considération par la plupart des théoriciens socialistes.
C'est dans le but d'arriver à ce résultat que plusieurs d'entre nous, serviteurs dévoués de la sainte cause de la pitié ont dû accepter un rôle qui a pu paraître parfois excentrique.

« Un apostolat de la compatissance universelle plein de déboires et d'avanies »

Hélas ! comprendra-t-on jamais ce qu'il a fallu d'abnégation et, disons-le, quoique le mot soit bien ambitieux, d'héroïsme intrépide, à ces amis des bêtes, pour affronter les huées, les clameurs, le ridicule.
Ce dernier surtout, le ridicule qui tue et devant lequel il faut rester debout, calme et digne, à ces heures où l'on sent faiblir son être tout entier. Et ce n'est que par un effort suprême de volonté que l'on arrive à surmonter les répulsions instinctives, la timidité naturelle et le respect humain qu'imposent aux plus hardis et aux plus braves, l'éducation, le sexe quand il s'agit des femmes et le milieu social.
Qu'on ne s'imagine pas que l'aveu que je fais ici masque une plate excuse ou plaide des circonstances atténuantes à l'égard de ceux d'entre nous que l'on a qualifiés de « personnalités bruyantes ».
Non. - Ceux-là ont pris depuis longtemps leur parti des objurgations et des persiflages et ils sont assez vaillants pour accepter toutes les conséquences de leur audace dans leur apostolat de la compatissance universelle, apostolat plein de déboires et d'avanies.
Je tiens seulement à expliquer en passant, une attitude nécessaire et qui a été trop souvent mal interprétée et mal comprise.
Chaque fois qu'une minorité, ne comptant qu'une poignée de soldats, se trouve en présence d'une majorité puissante par le nombre et l'autorité, tous les moyens d'action capables de faire échec à l'ennemi sont bons et acceptables, si extraordinaires qu'ils paraissent. Là, où d'aucuns ont cru voir un acte insensé, simplement impulsif, il y avait un calcul parfaitement raisonné. Ceci dit pour l'édification de nos adversaires et pour l'étonnement des sots. Que ce soit notre justification ou notre condamnation aux yeux des uns et des autres, qu'importe !
Mais, en tout cas, il est impossible même aux esprits goguenards, même aux sceptiques et surtout à nos adversaires, de ne pas prendre en considération l'examen de conscience suivant, que je soumets aux réflexions de tous les juges impartiaux :
C'est parce que ma chair a saigné, parce que mon coeur a été broyé, parce que j'ai connu les misères, les humiliations : c'est aussi parce que j'ai senti les égoïsmes, les lâchetés et tous les instincts de l'animalité remuer mes entrailles que je me penche vers la bête déchirée, gémissante, repoussante et méprisée, ensauvagie à la fois par les brutalités de l'homme et les fatalités de la nature.
J'ajoute que c'est parce que j'ai senti ma pensée sortir peu à peu des limbes de la matière : parce que j'ai senti mon intelligence grandir et se développer, à mesure que mes sens s'affinaient : parce que j'ai senti mon âme s'ouvrir et s'épanouir plus aimante et plus douce sous les effluves de la sympathie : c'est pour tout cela, j'ose le dire, que je choye l'animal rencontré sur ma route. Car il suffit souvent d'une caresse pour faire jaillir de cet être, plongé dans les ténèbres de la bestialité, l'âme embryonnaire enfermée dans sa chair passive.
De tous ces sentiments, de toutes ces pensées, se compose notre mystérieux amour pour les animaux, notre religion de la souffrance, qui elle aussi a ses zélés et ses dévoués. Je demande la permission d'en citer quelques exemples qui ne feront pas rire ceux qui pensent avec le plus grand poète du siècle que la loi philosophique suprême a pour enseignement « Tout aimer ou tout plaindre » et qui savent que le devoir des devoirs consiste à diminuer, dans le rayon de notre pensée et de notre action, le mal et la souffrance.

Portraits

Je connais telle pauvresse, vieille et seule, qu'un dur labeur a courbée toute sa vie, devenue trop chancelante pour travailler, ne sachant ni lire ni écrire et peu familière avec les idées quintessenciées ; qui se nourrit des rebuts ramassés sur le carreau des halles et qui, malgré toutes ses misères et ses ignorances, s'en va, chaque soir, donner la pâtée aux chats perdus vaguant dans les coins sombres du quartier Mouffetard où elle habite.
Je connais tel mendiant déguenillé, épave de la correctionnelle, vieillard brisé par soixante ans de malheur, qui distribue toutes les nuits aux chiens errants réfugiés sous les hangars des riches hôtels en construction, dans le voisinage des Champs-Élysées, le pain qu'il a récolté le jour, et dont il ne mange pas toujours à sa faim, quand ses protégés sont trop nombreux.
A côté de ces deux dévoués de la grande misère, une femme du monde, jeune, belle, riche, titrée, qui, au retour du bal de l'Opéra, jette un manteau sur ses épaules nues, chausse des brodequins ad hoc et court, par tous les temps, un panier de provisions sous le bras, régaler de reliefs succulents les minets qui vivent en tribu dans les ruines fantastiques de la Cour des Comptes.
Il en est une autre, non moins belle et non moins bien partagée sous le rapport de la fortune, savante et, de plus, docteur en médecine de la Faculté de Paris. Celle-là a rendu son nom célèbre en Angleterre, et même en France, par son grand talent d'orateur et d'écrivain, car elle parle et écrit magnifiquement dans la langue des deux pays.
Cette charmante femme, qui est mariée et mère de famille, pourrait se laisser bercer mollement par toutes les joies de la vie. Elle a sacrifié jeunesse et santé pour se dévouer à la cause zoophile, dans un but de prosélytisme touchant. Elle va prêchant partout dans ses conférences quelquefois périlleuses, toujours fatigantes pour sa poitrine affaiblie, la sainte pitié pour les animaux et la solidarité universelle. Un jour, que nous devisions philosophie et morale, elle me dit, en manière de conclusion catégorique : je ne connais qu'un seul vice, la cruauté. Que de sincérité et d'indulgent pardon dans ce mot profond qui est peut-être une vérité universelle.
Tout le monde ne connaît-il pas l'histoire émouvante de ces deux filles d'un illustre physiologiste français [3] auxquelles la gloire de leur père n'a pu faire oublier les victimes martyrisées par lui sur l'autel de la science : sans rien vouloir garder de l'auréole paternelle, elles se sont condamnées à l'humble mission de recueillir et de soigner tous les animaux en détresse que l'insouciance parisienne jette à la rue. Saintes et sublimes filles que leur mère elle-même aide dans leur besogne rédemptrice ! Femmes sensibles que tout cela, dira un Gaudissart ou un Joseph Prud'homme quelconque.

Vous croyez ? Eh bien ! je connais des hommes coupables du même crime de pitié. J'en connais, les uns viveurs sceptiques, les autres soldats intrépides, ayant gagné leurs distinctions d'honneur et leur haut grade sur les champs de bataille, qui se laissent vaincre par les mêmes émotions et ne croient pas abdiquer leur dignité virile en étant bon envers tous les écrasés, tous les torturés de la vie, même quand ce sont des animaux.
Je sais des libres penseurs, imbus de théories positivistes, gens peu enclins au sentimentalisme, qui ne peuvent assister, sans être navrés, à l'agonie d'une bête et qui n'hésitent pas à s'élancer à son secours, pour lui procurer quelque soulagement.
Je sais un catholique, âme tendre et mystique que le doute a saisi un jour en écoutant prêcher un prêtre. Voici ce qu'il écrivait à ce propos, à l'un des nôtres : « Je sors du sermon ; le vicaire exhortait les fidèles à l'amour et à la charité envers nos semblables. Il n'a pas dit un seul mot pour engager les assistants à avoir un peu de bonté et de pitié envers les pauvres animaux, nos frères inférieurs. Hélas ! Toujours l'égoïsme humain, jusque dans la religion, que le prêtre enseigne au nom de Dieu ! » - Et quelques lignes plus loin : « Depuis que je connais les horribles tortures des laboratoires, ma vie est devenue toute grise et ma foi dans l'espérance céleste et la justice divine s'en est allée. »
Allons donc ! diront les égoïstes, les railleurs ! monomanes, déséquilibrés que tous ces sentimentaux !
« Vous êtes tous des mystiques ! » - s'est écrié un jour devant moi un physiologiste connu, qui passe en même temps pour un psychologue distingué, lequel me faisait l'honneur de me soumettre à un interview... scientifique – Soit ! ai-je répondu, mais tous les altruistes, quel que soit l'idéal qui les guide, sont aussi des mystiques, voire des illuminés... et j'aime à penser, docteur, que l'on pourrait vous retourner l'épithète à certains moments.
Tous ces exemples ne prouvent-ils pas que l'amour des animaux fait partie de l'évolution morale, et que l'homme, en se perfectionnant, sent naître en lui des sentiments ignorés, des pensées et des affections nouvelles ? Et ne prévoit-on pas déjà le jour où, pour le moins des demi droits, selon la jolie expression de Paul Janet, seront reconnus aux animaux que nous avons soumis et asservis ?
Chose digne de remarque, les sentiments zoophiles ne sont plus seulement le partage de quelques esprits privilégiés que les spéculations de la pensée ont amené à un degré supérieur d'esthétique raffinée, mais ils sont éclos également dans la masse populaire.
Je n'en veux pour preuve que les actes de dévouement, cités plus haut, émanant d'individus aussi différents par les habitudes et les opinions que par le caractère et la caste.

« Marâtre nature – funèbres devoirs »

D'où vient, qu'en dépit d'influences si diverses, l'affection pour les animaux revêt cette physionomie mélancolique ?
C'est qu'au milieu de l'universelle bataille des appétits et des intérêts un sombre fait domine :
La marâtre nature détruit éternellement son oeuvre. Prodigue d'existences, elle distribue la vie sans compter et n'oppose à l'encombrement provenant de la multiplication incessante des êtres que la loi du plus fort. C'est par les plus avides, les plus voraces, les plus prédateurs qu'elle procède à l'élimination des espèces, et c'est par le meurtre et le carnage qu'elle répare sa propre impéritie.
D'où, pour la honte d'elle-même, de funèbres devoirs : afin de restreindre ces sinistres recommencements de crimes et d'agonies, il lui faut assumer ce lugubre remords, d'annihiler cette exubérance génératrice et d'étouffer la vie à son aurore.
Pour être tutélaire, elle a recours au malthusianisme. C'est pourquoi sa sollicitude tout imprégnée de mélancolie, se fait vis à vis des animaux, dont elle mutile parfois le sexe ou supprime la lignée.
Du fond de l'univers chaotique, où l'écrasement des proies et des victimes emplit d'angoisse la pensée des contemplatifs, certaines âmes altières et généreuses, que la résignation n'a point domptées, jettent superbement à la force aveugle le défi de l'archange. Et s'étreignant corps à corps avec l'inexorable puissance, dont ils sont, atomes pensants, les antagonistes conscients, ils font capituler le monstrueux minotaure. Et quand même ces paladins d'une espérance rénovatrice ne poursuivraient qu'une illusion irréalisable, quand même, terrassés par la fatalité inéluctable, leurs vains efforts devraient demeurer stériles, ce qui n'est pas le cas, nous qui ne sommes pas les courtisans de la victoire, nous saluerions, encore, leur sublime folie !

« Elargir le cercle des sympathies au-delà de l'espèce humaine »

Doux aux petits et rude aux forts - telle est notre devise à nous autres champions de tous les humbles, et de tous les déshérités, de tous les martyrisés, et qui nous croyons, à cause de cela, les précurseurs d'un avenir meilleur.
Nous ne méconnaissons pas le grand devoir social et nous applaudissons ceux qui ont assumé la tâche relativement plus facile de soutenir les grands intérêts humains.
Quant à nous, c'est parce que la société offre, en somme, quelques garanties à nos semblables, laissant de côté d'autres êtres livrés à la merci du bon ou du mauvais plaisir, que nous avons choisi la tâche ingrate de sauvegarder les animaux. C'est aussi afin d'élargir le cercle des sympathies au-delà de l'espèce humaine que nous demandons pour ces êtres muets, nos compagnons, nos serviteurs, nos jouets ou nos proies, un peu de cette équité et un peu de cet amour qui sont la gloire de l'homme, car nous devons la pitié à tous.
Ici nous relèverons en passant une objection qui pour être un lieu commun n'en est pas moins une calomnie et nous le ferons en citant le directeur de La Revue socialiste : « A-t-on à s'occuper des bêtes, quand tant d'êtres humains sont encore écrasés par la vie ? disent certains. C'est voir les choses par le petit côté. Le souci des bêtes n'empêche pas le souci des hommes. Ils sont certainement les mieux doués par le coeur, ceux dont la pitié, non contente de s'exercer dans la société humaine, va à tout être susceptible de souffrances. Qui est cruel envers les animaux n'est jamais doux à ses semblables. Nous devons d'une part combattre l'égoïsme, la dureté et la cruauté partout où nous les rencontrons, d'autre part nous devons, dans la mesure de nos forces et des nécessités sociales, compatir à toute souffrance, soulager toute victime de la nature, de la brutalité animale ou de la méchanceté humaine. Voilà le devoir large [4] ».
Le même auteur dit très bien encore :

L'homme est en présence de quatre sortes d'animaux : les animaux domestiques, les animaux utiles ou agréables, les animaux indifférents et les animaux nuisibles. Quels sont ses devoirs vis à vis des uns et des autres ?
1) Animaux domestiques : Paul Janet a dit excellemment que les animaux domestiques sont des demi-personnes ayant des demi-droits. Fouillée, qu'il doit y avoir pour eux une justice et une charité. En retour d'un travail si dur que nous imposons à certains d'entre eux, nous devrions les entourer du plus de soins possibles et les traiter avec douceur et bonté ; malheureusement, c'est là l'exception. Et qui de nous n'a été révolté des mauvais traitements prodigués à ces utiles collaborateurs de l'homme par de grossiers et méchants individus contre lesquels la méritante Société protectrice des animaux est malheureusement impuissante ! Nous nous sommes arrogé le droit de vivre de la mort d'autres animaux que nous avons domestiqués : pour cela nous leur devrions au moins une mort douce. Trop souvent pourtant leur meurtrier semble prendre plaisir à ces tortures. Un jour viendra où les pouvoirs publics stipuleront non seulement pour les hommes mais pour les animaux.
2) Animaux diversement utiles ou agréables. Nous leur devons pour le moins de ne leur infliger aucune souffrance inutile.
3) Animaux indifférents : il est cruel, coupable de les tourmenter. 4) Animaux nuisibles. Nous avons le droit de les détruire, mais non de les torturer.
En un mot à ceux de nos frères inférieurs, nous dit notre Michelet, qui nous sont utiles et qui nous aiment nous devons la bienveillance : à tous les autres, à tout ce qui vit et souffre sur notre planète nous devons la pitié.

« Que la pitié soit apostolat et la bonté sacerdoce »

Pour revenir, j'estime que les gens impassibles qui n'ont ni aimé, ni souffert, ni pensé, qui n'ont jamais eu dans leur coeur ni un blasphème ni une révolte en face d'une injustice ou d'une tyrannie, qui n'ont jamais senti l'indignation vengeresse armer leur bras, ni la peine meurtrir leur cœur ; j'estime que ceux là ont la faculté de rire de cette fraternité touchante qui s'établit entre un être humain et un animal dans des circonstances douloureuses. Ces gens-là peuvent aussi rire des cas où l'homme isolé, meurtri, désespéré, ne trouve plus pour le consoler que la fidélité et l'affection d'un chien et des cas où la bête abandonnée et blessée semble avoir contre elle la férocité des uns, l'indifférence des autres, l'oubli de tous, et n'avoir pour la sauver que la compassion d'un seul au sein de l'humanité.
Tout concourt, tout conspire à faire de l'animal une chose lamentable et torturable à merci. La gourmandise, plus encore que la faim, nous pousse à le sacrifier avec des raffinements de cruauté et notre cupidité nous pousse à le surmener dans son travail ; la sottise à le tourmenter pour en faire un objet d'amusement et de curiosité scientifique et l'égoïsme à le transformer dans les laboratoires en chair à scalpel et en réactif, lorsqu'il s'agit d'expérimenter les poisons qui convulsent et qui tuent. Et enfin pour comble, notre lâcheté nous pousse tous les jours à l'abandonner ou à le sacrifier, chaque fois que sa présence nous gêne, nous répugne, ou simplement nous déplaît.
Or, en présence de cette conduite de l'homme envers l'animal, la conclusion logique déduite du raisonnement moral, est celle-ci : protéger le patient contre le bourreau et, en vertu des lois compensatrices, arriver par l'apitoiement à l'amour des êtres tyrannisés et à la haine des tyrans.
Cette haine que nous proclamons, et qui provoque l'irritation de nos insulteurs ne revêt cependant ni vengeance ni représailles. Elle pardonne à l'inconscient immolant avec insouciance les tristes martyrs de ses passions abruptes ; elle pardonne à la brute, que l'éducation n'a point adoucie et que le malheur n'a pu attendrir, les coups furieux que sa rage fait pleuvoir sur la bête esclave.
Mais aux pontifes de la science, aux initiateurs de la pensée, elle demande compte du sang versé ; car ceux-là n'ignorent pas l'abomination du sacrifice en suppliciant l'animal, ayant constaté sa capacité intellectuelle et sa parenté évidente avec l'homme.
D'aucuns s'imaginent être exempts de tout reproche parce qu'ils demeurent spectateurs, flegmatiques sur les confins d'une prudente réserve.
Ils croient éviter le fardeau des responsabilités en disant : si je ne fais pas le bien, en revanche je ne fais pas le mal.
La couardise de ces timorés dissimule mal leur complicité. Une telle apathie est criminelle aussi.
Et puis, en vérité, la morale ne compte pas avec les qualités négatives et le progrès n'a que faire des consciences eunuques. Il faut à tous des sentiments altruistes. Il faut que l'idée ne se fige pas dans la théorie et qu'elle se réalise dans la pratique.
Car il faut, pour anéantir le passé et voir fleurir l'avenir, que la pitié soit apostolat et la bonté sacerdoce.

Article mis en ligne le 12 août 2010

[1] Cette personne n'est autre que notre vaillante et généreuse collaboratrice Marie Huot, qui ce jour-là sut remplir courageusement un grand devoir (La Rédaction).

[2] La Société protectrice des animaux peut être pour le moment au-dessous de sa tâche ; ce n'en est pas moins une très utile fondation poursuivant un but qui devrait être celui de tous les hommes de coeur (La Rédaction).

[3] Mesdemoiselles Claude Bernard.

[4] B. Malon : La Morale sociale, 43, rue des Petits-Carreaux, Paris.