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CA n°42 – Carnivorisme éthique - mai 2019

Le carnivorisme éthique, pratique réelle ou discours alibi ?

Dans le débat actuel, plus grand monde ne défend le scénario business as usual comme il y a 20 ans. Les enquêtes de L214 sont passées par là, et ont durablement changé la façon dont les gens se représentent l’élevage et l’abattage. Le discours dominant à l’heure actuelle consiste à dénoncer l’élevage industriel pour mieux défendre un élevage éthique, ou disons un peu plus éthique qu’aujourd’hui, basé sur des images fantasmées de l’élevage traditionnel, des fermes d’antan.

Le double standard éthique

Si vous êtes animaliste, vous en avez probablement marre des questions sur vos chaussures. Je me souviens d’une émission où Christophe Hondelatte, en lorgnant les chaussures de Sébastien Arsac, s’est écrié, le sourire en coin : « elles sont en cuir ! ». Il pensait avoir pris Sébastien en flagrant délit d’incohérence, celui-ci a dû perdre 30 secondes à expliquer à un présentateur dubitatif que non, elles sont en cuir synthétique. On ne compte plus les reportages sur les végétariens, les véganes, les militants pacifistes, les activistes casseurs de vitrines, où le journaliste s’interroge sur les chaussures des animalistes. « C’est du cuir, ça ! ».

Ce n’est pas un problème en soi. Un journaliste se doit de porter un regard critique sur le discours d’un interviewé, jeter un coup d’œil dans le frigo du mangeur hors norme, végane ou autre, tester la cohérence du militant, explorer les implications de son discours. Mais quand le regard journalistique se tourne vers les carnivores éthiques, la curiosité, curieusement, disparaît. Personne ne s’interroge sur la cohérence de leur pratique : est-ce que le cuir des chaussures que vous portez provient d’un élevage éthique ? Est-ce que vous mangez toujours de la viande éthique ? Même au restaurant ? La réponse est vraisemblablement non : des véganes ayant participé à des colloques ou débats avec des partisans du carnivorisme éthique m’ont affirmé que ceux-ci mangent comme tout le monde au buffet ou à la cantine.

Une autre question centrale mais jamais posée est : qu’est-ce que de la viande éthique, et ou la trouver ? On pourrait imaginer des carnivores éthiques modérés, les label-carnivoriens, qui se contentent d’acheter de la viande labellisée (biologique, label rouge, poulet fermier, œuf de poules élevées en plein air) et des carnivores éthiques radicaux ne consommant que des races dites « à très faible effectif » : vache bleue du nord, dindons noirs (de Bresse, du Gers, de Normandie, de Sologne…), vache ferrandaise, porcs noirs de Bigorre et kintoa du Pays Basque, porc blanc de l’ouest… Ces animaux n’ont pas fait l’objet de la sélection artificielle intense subie par les races dites « dominantes » (comme les vaches Holstein ou Charolaise) et vivent en plein air dans de petites exploitations. Évidemment, les prix s’en ressentent : environ deux fois plus élevés que la viande bio ou label rouge ordinaire, et ce bien que ces élevages reçoivent davantage de subventions que les autres. Mais il suffit d’en manger deux fois moins que les label-carnivoriens et le tour est joué.

Une notion floue

Les pratiques végétariennes, végétaliennes et véganes sont clairement définies : un végétarien ne mange pas de viande et de poisson (bien que certains rangent parfois les mangeurs de poisson dans la catégorie « végétariens »), un végétalien pas de produits animaux, les véganes boycottent tous les produits issus de l’exploitation animale. Aucune définition comparable n’existe pour le carnivorisme éthique (appelé parfois omnivorisme éthique ou omnivorisme consciencieux). En toute logique, il consiste à boycotter les produits de l’élevage intensif et de la pêche industrielle, donc à être végane hors de chez soi, à la cantine, au restaurant, chez le boulanger, chez la famille et les amis non fournis en produits animaux éthiques. C’est une pratique plus contraignante que le véganisme, puisqu’elle combine les contraintes du véganisme à la contrainte de trouver une source d’approvisionnement fiable en produits de l’élevage extensif. Les véganes étant peu nombreux à cause de ces contraintes, les carnivores éthiques selon la définition que j’ai donnée sont vraisemblablement encore moins nombreux. Une pratique aussi confidentielle, louable à l’échelle individuelle si on la compare au carnivorisme classique, a peu de chances d’induire un quelconque changement social.

On sait que plus de la moitié des végétariens autodéclarés consomment en réalité de la viande ou du poisson1. Quand j’ai commencé à travailler sur les carnivores éthiques, je m’attendais à ce que la proportion de faux carnivores éthiques, ou si l’on veut être moins sévère de « carnivores éthiques à temps partiel », soit plus importante encore, car la viande industrielle et la viande non industrielle ont les mêmes propriétés organoleptiques de base : les carnivores éthiques ne peuvent donc pas développer une aversion pour le produit boycotté comme les végétariens avec la viande. En outre, leur rejet moral de la viande industrielle est vraisemblablement moins fort que chez les véganes : les véganes s’opposent à la souffrance des animaux d’élevage mais aussi à leur meurtre, les carnivores éthiques ne s’opposent qu’à leur souffrance.

Les carnivores éthiques existent-ils ?

J’aurais bien aimé écrire pour ce numéro des Cahiers un article sur les carnivores éthiques. Malheureusement, je n’ai trouvé aucune étude sur cette population chimérique. Le plus approchant que j’ai pu identifier est une étude2 sur la consommation de viande chez les membres du mouvement Slow Food. Il s’avère qu’ils ressemblent à la population générale : 93,5 % d’omnivores, 3 % de mangeurs de poisson (que les auteurs classent dans les végétariens…), 3 % de végétariens et 0,5 % de véganes. Comme tout le monde, ils déclarent être préoccupés par le bien-être animal (mais sont opposés aux deux tiers à la viande de culture, cherchez l’erreur) et y penser quand ils achètent de la viande. Comme tout le monde, ils estiment qu’il faudrait manger moins de viande et disent qu’ils seraient prêts à payer davantage pour que le bien-être animal soit mieux pris en compte. Pas trop quand même : ils ne sont qu’un tiers à déclarer qu’ils consentiraient à une hausse des prix supérieure à 20 %.

La seule question sur leur comportement d’achat est « quelle sorte de viande choisissez-vous ? », et les réponses correspondent à celles des omnivores ordinaires :

 

J’achète la viande auprès d’un vendeur de confiance 47%
J’achète de la viande auprès d’un producteur de confiance 32%
J’achète uniquement de la viande produite localement 28%
J’achète de la viande bio 24%
J’achète de la viande garantie par certains labels 20%
J’achète de la viande uniquement dans certains pays 8%

 

On décèle derrière ces réponses les alibis habituels : je connais mon boucher, il ne se fournit qu’auprès de petits fermiers traditionnels ; seule la viande d’entrée de gamme provient d’élevage industriel, pas la viande des autres gammes, surtout si l’emballage affiche les mots « village », « ferme », « traditionnel », « terroir » ; « ce qu’on entend sur les États-Unis n’existe pas en France » ou, variante suisse, « ce qu’on entend sur la France n’existe pas en Suisse », etc.

Notons que seules deux des réponses proposées contiennent le mot « uniquement » : pas besoin de le faire systématiquement pour cocher les autres cases. Bref, même chez des gens qui réfléchissent à leur alimentation et déclarent s’intéresser au bien-être animal, on ne trouve pas de carnivores éthiques.

Je n’ai trouvé non plus aucune association de carnivores éthiques. Aucun forum sur le carnivorisme éthique. Pratiquement aucun guide sur le carnivorisme éthique, si ce n’est des brochures sur les différents labels et The Ethical Meat Handbook de Meredith Leigh, qui raconte comment élever des animaux dans son jardin, les abattre et les transformer en charcuterie. Il existe certes un Ethical Omnivore Movement, mais qui se limite à une page Facebook et à un blog, qui contient surtout des billets anti-véganes3.

Décidément, il semble que beaucoup de personnes qui se revendiquent du carnivorisme éthique, comme Jocelyne Porcher ou ce Mouvement des omnivores éthiques, passent moins de temps à œuvrer pour la moralisation du carnivorisme qu’à tirer à boulets rouges sur les véganes. C’est un peu comme si, au 19e siècle, des partisans autoproclamés de la moralisation de la culture du coton passaient leur temps à critiquer ceux qui s’habillent en lin plutôt qu’à militer contre l’esclavage. Ces carnivores éthiques sont carnivores avant tout, et éthiques secondairement.

Le carnivorisme éthique doit s’accompagner d’une baisse de la consommation de viande, une pratique connue sous le nom de flexitarisme. Se pose le même problème de définition que pour le carnivorisme éthique. À l’origine, ce mot désignait les végétariens s’autorisant des écarts (notamment hors de chez soi pour des raisons sociales). D’autres définissent le flexitarisme comme le fait de manger de la viande une à deux fois par semaine. D’autres encore parlent simplement de « manger moins de viande », mais moins par rapport à quoi ?

Au salon de l’agriculture 2019, le lobby de l’élevage Interbev tenait un stand consacré au flexitarisme. Il n’était évidemment pas question de réduire sa consommation de viande, dont étaient vantées les vertus nutritionnelles et gastronomiques, mais d’en « manger mieux ». Toutes les recettes proposées étaient carnées, sans exception4.

Ce qui m’intéresse dans ce détournement marketing, délicieusement croqué par Rosa B. (Insolente veggie)5, c’est qu’il ait pu avoir lieu sans ridicule immédiat. Il confirme que le flexitarisme est une notion on ne peut plus floue, et laisse penser que si la filière s’en sert comme alibi pour continuer à manger autant de viande qu’avant, c’est peut-être qu’elle est effectivement un alibi pour continuer à manger autant de viande qu’avant.

On observe en France une augmentation du nombre de personnes se déclarant flexitariennes : selon l’étude Kantar World Panel de 2017, un tiers des ménages français comporte une personne se déclarant flexitarienne. Mais lorsqu’on compare ces déclarations aux chiffres de la consommation de viande, on s’aperçoit que la consommation totale ne baisse pas. On consomme moins de viande rouge, mais plus de volaille et de poisson. Donc, lorsqu’ils déclarent « manger moins de viande », les gens font en réalité uniquement référence aux grosses portions de viande rouge.

Un discours alibi

Le carnivorisme éthique n’existe donc guère dans la pratique, mais il existe comme discours déculpabilisant. Les véganes ont tous eu affaire à ce tour de passe-passe dans les discussions avec les non-végétariens : même si la production de viande est à l’heure actuelle épouvantable, la possibilité théorique de manger de la viande éthique légitime en pratique la consommation de viande… de toute provenance.

Le ressort de cet argument est de faire reposer la responsabilité des mauvais traitements infligés aux animaux sur les producteurs. Ces derniers pourraient en théorie produire de la viande sans souffrance comme le souhaiteraient les consommateurs ; s’ils ne le font pas, c’est de leur responsabilité, pas de celle du consommateur.

Évidemment, c’est hypocrite : il est rigoureusement impossible de produire de la viande éthique à bas coût, donc en achetant de la viande à bas coût, on souscrit à la production industrielle. D’un autre côté, je trouve un fond de vérité dans cet argument : les consommateurs ne sont pas seuls responsables. Ils n’ont pas choisi sciemment de promouvoir l’élevage industriel pour faire baisser le prix de leur bifteck. Les prix ont baissé au cours des décennies, et les consommateurs ont eu le tort de s’en satisfaire sans se poser de question. Mais c’est un tort partagé par tous les consommateurs : nous nous demandons rarement si les baisses de prix qui nous font tant plaisir ont été rendues possibles par des baisses de standards éthiques. Et quand nous prenons conscience des manquements éthiques des producteurs, notre premier réflexe est de réclamer une réglementation plus rigoureuse, pas de pratiquer le boycott individuel.

Pousser les consommateurs à se limiter au boycott individuel pour faire évoluer les pratiques des producteurs est un piège dans lequel les industriels et leurs relais politiques veulent nous enfermer. Lors des débats autour du projet de loi Agriculture et alimentation au printemps 2018, de nombreux amendements ont été rejetés au motif que c’est aux consommateurs de choisir selon leurs convictions6. Si vous êtes contre l’élevage de poules en cage, vous n’avez qu’à ne pas acheter d’œufs issus de ces élevages. Dans la même veine, les amateurs de corrida rétorquent à ceux qui sont contre qu’ils n’ont qu’à ne pas y assister, comme s’il ne s’agissait que d’un goût personnel, et qu’il fallait respecter les préférences personnelles des aficionados comme celles des amateurs de soupe aromatisée à l’aneth.

Un article d’Axelle Playoust-Braure abordant en profondeur cette question7, je ne m’y attarderai pas, mais il me paraît important de tirer parti de la volonté des mangeurs de viande de moraliser leur consommation sans stigmatiser l’incohérence de leur comportement, afin d’exiger la prise de mesures collectives, telles que l’instauration de repas végétariens à la cantine ou la promotion de l’agriculture cellulaire.

L'hypocrisie est un bon signe

Si le carnivorisme éthique et ses succédanés (flexitarisme) n’existent guère comme pratique, ils existent comme attitude. Que des mangeurs de viande se sentent obligés d’affirmer qu’ils essayent de changer qualitativement ou quantitativement leur consommation signifie que la moralité du carnivorisme ne va plus de soi.

Il est frustrant pour les animalistes et tragique pour les animaux que les enquêtes des associations animalistes n’aient pas plus d’effet, qu’il n’y ait pas une augmentation massive du nombre de végétariens et de véganes. Il semblerait que, passé le choc de la découverte de ce qui se trame derrière les murs des élevages et des abattoirs, les gens aient fini par s’habituer à la triste réalité : les abattoirs, une tragédie de plus dans ce monde tragique où des gens meurent de faim ou du paludisme, vivent avec moins de deux dollars par jour, fuient les guerres et se noient en Méditerranée.

Mais les changements sociaux ne se font pas en un jour. Les enquêtes sociologiques font apparaître que, sur le rapport à la viande, certains omnivores fournissent des réponses similaires aux végétariens, une catégorie que certains ont appelée les « végétariens cognitifs »8. Si vous êtes un végétarien cognitif, comment vous définir ? Certains se qualifient de végétariens : beaucoup de végétariens autodéclarés mangent des animaux. Mais d’autres se qualifient de flexitariens.

Le carnivorisme éthique peut donc être à la fois un discours alibi développé par les défenseurs de l’élevage pour assurer la pérennité de la filière et de la consommation carnée, et le signe que la préoccupation pour les animaux d’élevage progresse dans la société.

Notes

  1. Hal Herzog, « Why Are There So Few Vegetarians ? », Psychology Today, 2011.
  2. Actionaid et Slow Food, Too much at steak, 2015.
  3. Voir le site ethicalomivore.org
  4. Voir ce tweet du journaliste Romain Jeanticou : https://twitter.com/romainjeanticou/status/1101546947599630341
  5. Rosa B., « Une vegan au salon de l’Agriculture saison 2019 », blog Insolente Veggie, 2 mars 2019.
  6. L214, « Loi alimentation : l’Assemblée nationale sous influence des lobbies de l’élevage intensif », communiqué de presse du 28 mai 2018.
  7. Axelle Playoust-Braure, « Garder la viande pour mieux se débarrasser du meurtre ? », Les Cahiers antispécistes n°42, mai 2019.
  8. Estiva Reus, « Le paradoxe de la viande », Les Cahiers antispécistes n°35, novembre 2012, § 2.