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La prédation, symbole de la Nature

C'est pour contester cette vision du monde totalitaire et fasciste qu'est la vision qu'a chacun de nous dans notre société fondamentalement naturaliste, et pour réinjecter de l'importance aux intérêts des non-humains là justement où l'idéologie dominante la leur dénie avec la plus grande force, qu'il s'avère si intéressant de remettre en cause tout particulièrement la prédation.

C'est que la prédation, plus que la famine, la maladie ou la surpopulation, apparaît aux humaines comme la marque par excellence de l'allégeance/appartenance des autres animaux à l'Ordre Naturel, à la Totalité, parce que c'est le meilleur exemple de ce qu'il leur en coûte, celui en tout cas qui fait le plus de relief dans notre imaginaire ; elle est ainsi le meilleur symbole de cet Ordre Naturel auquel nous sommes par contre censées échapper grâce à notre volonté morale et à nos histoires de Droits : si certaines ont la nostalgie d'une Nature où chacun avait sa place et vivait donc en harmonie avec les autres et le Tout, et souhaitent dans un désir de fusion mystique la retrouver, la plupart des gens préfèrent prosaïquement savourer leur position supérieure et privilégiée d'humaines, et tiennent pour cette raison beaucoup à ce que les autres animaux continuent à se faire prédater et à apparaître ainsi immergés dans une « Nature » dont elles/eux, parce qu'humaines et Super-prédateurs, seraient par contre sorties.

Si on nous pose bien plus souvent la question de la prédation que celle des autres maux naturels, c'est bien sûr parce qu'on sait que nous refusons nous-mêmes de la pratiquer ; si, comme nous le pensons, l'alimentation carnée est le symbole fondamental de la suprématie humaine, la référence pratique centrale de la domination spéciste, alors il n'est pas étonnant que la prédation naturelle soit l'objet d'un si fort tabou et reste incriticable : c'est qu'elle est l'analogue dans l'Ordre Naturel de notre consommation d'animaux dans l'ordre de la société, et elle en apparaît être la justification dernière ; cela joue aussi, comme le montre la citation suivante, pour d'autres formes d'exploitation des non-humains :

L'important, c'est que les chercheurs prennent conscience qu'on peut traiter un animal autrement. Nous voulons inculquer la notion de respect de l'animal. L'animal est nécessaire à la recherche, au même titre que le lapin est nécessaire à la survie du renard. L'espèce humaine lutte en utilisant d'autres espèces.

Jean-Claude Nouët [1]

[1] Professeur à la faculté de médecine (Paris-VI), vice-président de la Ligue Française pour les Droits de l'Animal (fondée par Alfred Kastler, prix Nobel) ; cité par Lea di Cecco, « Expérimentation : peut-on se passer des animaux ? », dans Science et Avenir n°511, septembre 1989, p. 35. À propos de cette Ligue profondément spéciste, on peut lire notamment mon « Droits de l'animal, "version française" », Cahiers antispécistes n°2, janvier 1992, ainsi que mon « Pour un monde sans respect », Cahiers antispécistes n°10, septembre 1994.

Je cite ici volontairement une personne qui, comme A. Lindberg, C. Elsen et beaucoup d'autres, lutte pour une amélioration des conditions de vie des animaux, mais contre la suppression de leur exploitation et du statut inférieur qui lui est lié. Il est difficile de savoir si elles utilisent la référence à la « Nature » et à l'existence de la prédation pour justifier leur point de vue spéciste, ou si au contraire elles sont incapables de se départir de leur spécisme parce qu'elles sont engluées dans leur naturalisme - et dans l'idée que les animaux font partie de cette « Nature », et relèvent donc de « ses lois » (dont la prédation est l'emblème).