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Cahiers antispécistes n°06 - mars 1993

Éditorial

Enfin ! La Libération animale de Peter Singer sort au début de ce mois de mars chez Grasset. Ce n'est pas que ce soit là notre « bible » ; mais il s'agit bien, comme le dit David DeGrazia dans la critique que nous reproduisons page 13, de « la contribution [du] philosophe qui, plus que tout autre, a fait de la discussion de l'éthique de notre traitement des animaux une activité intellectuellement respectable ». La Libération animale a été publiée en anglais en 1975 ; depuis, elle a été traduite en une douzaine de langues, mais jamais auparavant en français. Il a fallu la parution en 1990 d'une seconde édition anglaise, et la bonne volonté de... Luc Ferry, pour qu'un éditeur ait l'idée de permettre aux francophones de ne plus êtres des illettrés dans ce domaine.

Je ne peux qu'encourager nos lecteurs à se procurer ce livre essentiel et dont la lecture (sinon le prix : 145F) est très abordable. On pourra s'en faire une première idée à travers la critique de DeGrazia, qui aborde également des points philosophiques plus techniques. La réponse de Singer à cette critique (p. 24) est également quelque peu technique, mais je crois qu'on peut aussi voir dans l'exemple qu'il y prend pour expliciter l'arbitraire de toute restriction à l'égalité de considération des intérêts le symptôme de ce que le mouvement de libération animale est aussi le mouvement pour l'abolition de tout mépris.

À l'occasion de la sortie de La Libération animale, les médias semblent commencer à s'intéresser à ce mouvement, même si c'est toujours pour débiter les mêmes rengaines piochées dans le dernier livre de Ferry - devenu, lui, la « bible » de nos adversaires. Un journaliste du Point est tout de même venu nous voir (voir brève p. 5). Nous espérons seulement l'avoir convaincu de ce que la libération animale n'a rien à voir avec l'écologie ou avec l'hostilité envers la science. Il faudra néanmoins certainement du temps avant que les médias voient autre chose dans ce que nous disons qu'un sujet spectaculaire facile.

Singer, lui, passera en France début mars et tiendra à cette occasion des conférences à Lyon, Rennes et Nantes. On en trouvera page 5 le programme exact.

Page 33 nous publions la seconde et dernière partie de la traduction que nous avons faite du chapitre 5 du livre de S.F. Sapontzis, Morals, Reason, and Animals. On y trouvera en particulier une réponse à ceux qui nous accusent de blasphémer lorsque nous comparons la lutte de libération animale aux autres luttes de libération, humaines.

Et en janvier dernier, justement, nous avons commis ce blasphème en éditant, comme annoncé dans le CAL n°5, l'affiche « Ceux qui s'opposèrent à l'esclavage au XIXe siècle... sont ceux qui cessent de manger de la viande aujourd'hui ». Nous l'avons publiée avec quelques modifications, dont surtout l'addition de la célèbre citation de Jeremy Bentham qui s'accorde à merveille à notre propos (et c'est loin d'être la seule citation datant de l'époque des « Lumières » qui affirme l'identité de logique et d'esprit entre les libérations humaines et la libération animale). On trouvera cette affiche en réduction, accompagnée de quelques commentaires, en pages 28 à 30 ; et nous encourageons bien sûr nos lecteurs à nous la commander pour en orner leur propre ville, ou à nous soutenir financièrement dans ce projet.

Le blasphème que représente cette affiche a effectivement soulevé de fortes réactions, notamment dans une partie du mouvement libertaire. Par exemple, la librairie La Gryffe, qui pourtant a toujours accepté de diffuser les publications antispécistes, a refusé de prendre cette affiche. Pourtant, celle-ci ne dit pas autre chose que ce que nous affirmons depuis des années. Nous avons toujours cherché à dire les choses clairement ; il faut croire que cette fois nous avons été trop clairs. On trouvera page 45 un écho des reproches que l'on nous fait, dans une réponse rédigée par un collectif de sept personnes réunies à Lyon le 17 février dernier. Nous espérons aussi que la rencontre prévue dans cette même librairie entre Singer et les militants libertaires permettra de faire quelque peu avancer les choses.

Malgré les réactions négatives de la part de ces personnes - réactions qui ne sont, après tout, que celles de tout le monde - nous continuerons à diffuser nos idées dans le milieu libertaire et plus généralement parmi ce qui reste aujourd'hui de militants « de gauche », ou « progressistes », et partout où l'on trouve des personnes qui veulent croire possible de dégager le monde de la gangue de discrimination et de violence dans lequel, depuis toujours, il est enserré.