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Cahiers antispécistes n°03 - avril 1992

Éditorial

Nous autres antispécistes avons souvent l'impression d'être des Martiens parmi les humains. Pourtant, la libération animale, c'est exactement, en un sens, ce que tout le monde dit vouloir promouvoir : la bienveillance envers autrui, y compris quand cet autrui est plus faible ; le respect d'autrui, y compris quand cet autrui n'est pas comme nous. Quand j'étais petit, que je ne voulais pas manger de viande et que je m'opposais aux adultes pour cela, je ressentais fortement, et je ne cessais de dire, que mon attitude n'avait pas d'autre fondement logique que les valeurs que ces mêmes adultes m'avaient incité à accepter. Tel est un des thèmes principaux de S.F. Sapontzis, dont nous publions (p. 31) une défense de la libération animale du point de vue de la moralité courante, banale et quotidienne.

Les CAL ont à ce jour 73 abonnés ; de ce fait nous n'avons pas actuellement de problèmes financiers. Nous avons ainsi pu effectuer un envoi publicitaire du dernier numéro à de nombreux journaux, ce qui n'a, semble-t-il, pas servi à grand chose - les divers Monde diplomatique, Silence et autres Grosse Bertha ne paraissent pas encore mûrs pour comprendre ce qu'est la libération animale. Nous n'allons pas nous décourager pour autant ; nous faisons appel à toutes les bonnes volontés pour faire de la publicité aux CAL et aux idées antispécistes en général, à la bonne volonté bien sûr des lecteurs qui auraient des contacts dans la presse, mais aussi, à celle de tout le monde - chacun peut écrire une lettre à un journal. Le cas échéant, nous enverrons un exemplaire gratuit au journaliste ou à la personnalité que vous aurez contacté.

Par ailleurs, le nombre de points de vente des CAL reste beaucoup trop faible, malgré les efforts de quelques-uns. Nous cherchons à être visibles du grand public ; la diffusion des idées de libération animale demeure actuellement en France trop cantonnée au milieu traditionnel de la défense animale d'une part, et au milieu alternatif de l'autre. Déposer quelques exemplaires des CAL dans la librairie ou chez le marchand de journaux de son quartier aboutit souvent à un seul exemplaire, voire zéro, de vendu, mais c'est ainsi que l'on progressera.

Enfin, une grande partie de notre temps est pris par la traduction des textes, à partir de l'anglais en particulier. Pour cela aussi, nous faisons appel aux bonnes volontés, sachant toutefois qu'il s'agit là d'un travail demandant plus de temps et de soin que ne l'imaginent parfois ceux qui n'en ont pas l'expérience.

Cela nous a encouragé de voir le nombre de personnes qui nous ont dit avoir écrit à Hassen Sadelli (condamné pour avoir incendié des boucheries ; voir CAL n°0 et 2). Je crois qu'au delà du débat sur l'opportunité de l'action illégale, cela montre que beaucoup comprennent le caractère politique de la lutte pour la libération animale. Le choix de manger autrui n'est pas un choix personnel, y compris quand cet autrui n'est pas humain, et il est légitime de s'y opposer, y compris par la force. Nous passons tous tous les jours devant des étals où se vend la chair de ceux qui auraient pu être nos amis, et il peut être difficile de ne pas vouloir agir directement contre cela. Paola Cavalieri exprime clairement ce sentiment dans ses « Réflexions » (p. 5), mais aussi l'importance du rôle de la théorie libérationniste - que personne, je le crois aussi, ne peut sérieusement contrer. C'est pour cela que je pense qu'aujourd'hui l'important est de convaincre, de forcer celui qui se trouve en face de nous d'admettre que lui aussi doit se rallier à la lutte pour la libération de tous - y compris de ces plus faibles d'entre nous que sont les non humains.

Indépendamment de son thème principal, le texte de Carol Adams (p. 11) a le grand mérite de parler un peu de ceux qui, d'une certaine façon, sont trop peu présents dans les CAL : les animaux eux-mêmes, avec ce qu'ils subissent. Car s'il est vrai que l'on peut être contre l'esclavage sans savoir combien était terrible le sort des esclaves, il n'en est pas moins important de dire ce que subissent les victimes du spécisme, d'autant plus que nous sommes peu nombreux à reconnaître l'importance de leur sort. C'était là déjà un des grands mérites du livre de Peter Singer, Animal Liberation, dont la traduction française doit paraître début 1993 ; pourtant, le temps nous manque aussi pour enquêter sur et transcrire plus précisément ce que subissent les animaux dans les élevages français - ce qui peut avoir son importance, étant donné la précipitation avec laquelle on nous dira que « tout cela n'est pas vrai chez nous ». Alors, pour ce travail aussi, les bonnes volontés sont les bienvenues.