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Un numéro spécial des Cahiers antispécistes dédié au problème de la prédation et de l'intervention humaine dans l'environnement naturel, juste au moment où la « maladie de la vache folle » devrait paraît-il enfin avoir convaincu tout le monde que l'on ne touche pas impunément de la « Nature » !

Eh oui ! C'est qu'au contraire, nous pensons qu'il est aujourd'hui possible et nécessaire, plus que jamais, de dénoncer et critiquer le naturalisme. Depuis plusieurs années, la pensée de droite gagne du terrain, et ce n'est pas avec ces idées qu'on ira vers un monde meilleur. La gauche sent bien, depuis lontemps, que le naturalisme est une des pièces maîtresses de la pensée conservatrice ; mais elle n'a jamais été capable d'en faire une critique de fond, parce que, cramponnée qu'elle était à son propre spécisme, elle n'en avait pas la possibilité. Nous chercherons donc à la décramponner.

Nous abordons le problème de la prédation parce qu'il met en jeu l'un des principaux verrous psychologiques qui interdisent de penser et de critiquer le spécisme et d'agir à son encontre. Le spécisme se fonde, par excellence, sur le naturalisme ; l'antispécisme doit être le lieu d'une critique radicale du naturalisme. Les Noires, les femmes, les homosexuelles et autres dominées humaines ont eux et elles aussi dû se livrer à cette critique, mais il leur a été possible de s'arrêter en chemin : il leur suffisait de mettre en avant leur appartenance à l'Humanité plutôt qu'à la Nature pour avoir droit à cette dignité particulière attribuée à quiconque n'est pas « être de nature », mais « être humain ». Il leur suffisait de montrer que eux/elles n'étaient pas naturelles, n'étaient pas programmées par une quelconque Nature. Les antispécistes, par contre, ne peuvent pas dire que les non-humains sont humains : nous n'avons pas d'autre choix que de mettre à la poubelle les notions conjointes d'Humanité et de Nature, ainsi que le système de pensée qui l'accompagne. Et c'est une bonne chose pour les humaines aussi : car ces deux notions resteront toujours une menace pour toutes les dominées, présentes ou potentielles, contre lesquelles il reste aisé de les retourner dès que le besoin s'en fait sentir. Et elles continuent de faire régner chez les humaines une mentalité mystique et pré-rationnelle manipulable à volonté et dont il serait vain d'attendre une amélioration de la réalité.

Nous abordons le problème de la prédation aussi à cause de l'identité structurelle qu'il présente avec celui du libéralisme économique, avec le crédo selon lequel « l'homme est un loup pour l'homme », doit l'être, le sera toujours. Dans un cas comme dans l'autre, la défense principale du statu quo, de l'équilibre actuel, se base tout simplement sur l'argument selon lequel cela pourrait être pire. Oui, cela pourrait être pire ; il y a pire que le système économique actuel, malgré les injustices criantes qu'il engendre. Ce pourrait être l'Union Soviétique, le Moyen Âge, le Liban, le Rwanda... Nous le savons d'autant plus spontanément que nous vivons le souvent ces injustices du côté des dominants ; occidentaux, mâles généralement (ce sont surtout les hommes qui militent), intellectuelles... il n'est pas tant que cela évident que ce pourrait être si facilement pire du point de vue de la paysanne mexicaine pauvre, de l'Africain clandestin en France. La conservation de l'équilibre naturel nous apparaît comme un impératif parce que nous savons que cela pourraît être pire ; voulons-nous tout régenter, « humaniser » les rapports des non-humains entre eux, alors que nous savons qu'aujourd'hui les humaines sont si peu dignes de confiance ? Et nous savons d'autant plus spontanément que ce pourraît être pire que nous nous identifions bien plus facilement au loup ou au renard, au prédateur, qu'au lapin ou à la souris.

Face à la somme immense de souffrances qu'engendre l'écosystème tel qu'il est, nous n'osons même pas penser que ce pourrait être mieux, par peur que ce ne soit pire. La deuxième défense du capitalisme, qui est aussi la deuxième défense de l'état écologique actuel, réside dans la difficulté qu'il y a à penser et à mettre en oeuvre quelque chose de mieux. Face à l'immensité de la souffrance qu'engendre le statu quo, nous devons cependant le vouloir. Dans un cas comme dans l'autre.

Nous ne pensons pas épuiser le sujet ici, loin de là, et malgré le fait que ce numéro est le plus épais à ce jour, et qu'une grande partie en est consacré à ce thème. Nous espérons au plus poser quelques pierres. Les premières furent d'ailleurs posées par les philosophes anglo-saxonnes ; c'est pour cela que nous avons traduit (p. 9) l'article de Steve F. Sapontzis, qui, avec calme et sobriété, contre un à un une grande partie des arguments employés contre la libération animale sur ce sujet.

L'article d'Yves Bonnardel (p. 27) est plus centré sur l'aspect idéologique de la question, sur le rôle central du naturalisme dans la pensée dominante. Il y détaille la façon dont cette idéologie, qui veut que toute chose trouve place dans un ordre, sépare le monde en deux ordres différents, le naturel et l'humain, le second étant aujourd'hui censé devoir interférer le moins possible avec le premier. Il détaille aussi comment le naturalisme légitime les rapports sociaux inégalitaires de toutes sortes, entre humaines et autres animaux, mais aussi au sein de l'espèce humaine : fondamentalement, contrairement à ce que l'on penserait de prime abord, l'humanisme ne s'oppose pas au naturalisme, mais bien au contraire, constitue avec lui l'autre face d'une même idéologie spéciste.

De David Olivier on trouvera (page 55) un texte sur un thème fondamental de la biologie, le darwinisme. C'est la deuxième fois qu'il revient sur ce sujet, après son article sur la notion d'espèce dans les Cahiers n°11 ; c'est que la pensée commune, de tout le monde, y compris des personnes n'ayant aucune connaissance particulière en biologie, est fortement marquée de conceptions idéalistes que chacune croit fondées scientifiquement, mais qui ne sont, en fait, que les scories d'une époque, prédarwinienne, où l'on était convaincues que chaque animal, et tout particulièrement « l'homme », parce que créés par un dieu, avaient quelque place et mission prédéfinies dans le monde. Cette idéologie est à démonter pièce par pièce, et c'est ce travail que tente d'entreprendre David [1].

Ce numéro des Cahiers est, on peut le dire, en retard - un an s'est écoulé depuis le numéro 13. De l'eau a coulé sous les ponts, et Yves en a tenu la chronique. Il vous la livre en trois morceaux, dans une revue de presse (p. 45), une chronique du milieu antispéciste (p. 52) et une autre de la défense animale (p. 62).

Une façon de nous aider à ce propos est de nous communiquer les informations sur tout ce que vous pouvez trouver dans la presse, à la radio, à la télévision ou dans des livres et qui a un rapport avec la libération animale. Nous remercions les personnes qui l'ont déjà fait, que nous ne nommons pas toujours mais qui reconnaîtront leurs contributions au fil des articles.

Les Cahiers sont en principe une revue trimestrielle, et nous n'avons guère tenu cet engagement ces derniers temps, pour diverses raisons personnelles. Nous espérons le tenir au moins pour le numéro prochain, qui est prévu, disons, pour mars. Nous espérons aussi poursuivre la parution au-delà. Nous vous encourageons donc encore à vous abonner ou à vous réabonner ; en cas d'arrêt définitif, nous vous rembourserions de la part d'abonnement non servi (dans la mesure des moyens, mais cela ne devrait pas poser trop de problèmes).

Enfin, un dernier mot. Les semaines qui ont précédé le bouclage de ce numéro ont été marquées d'une tempête au sein de la rédaction, dont nous vous passons les détails. Le résultat, en tout cas, est que Françoise Blanchon ne participe plus aux Cahiers, dont le comité de rédaction se réduit maintenant à Yves Bonnardel et David Olivier.

L'adresse de la revue a elle aussi changé, devenant celle d'Yves, 20 rue Cavenne, 69007 Lyon (les deux adresses précédentes - rue de la Victoire et rue d'Aguesseau - fonctionnent cependant toujours, le courrier étant transmis). Ce numéro contient aussi, bien sûr, diverses contributions de Françoise, qui fut en particulier à l'initiative de la « féministisation » des textes (dont nous parlons page 7).

[1] David a trouvé moyen dans cet article de ne pas citer ses sources, ou du moins de ne pas citer le livre qui l'a le plus inspiré dans ce sens, l'excellent Created from Animals de James Rachels (Created from Animals: The Moral Implications of Darwinism, éd. Oxford University Press, Oxford, 1990).