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[L]es philosophes ont souvent élu le langage comme critère unique pour fixer le lieu de la frontière entre l'homme et l'animal - sans dire pourquoi ils ne rejettent pas pour autant hors de l'humanité les autistes, les sourds-muets, les aphasiques ou les nourrissons qui n'ont pas non plus accès à la parole. La distinction nature-culture, ainsi fermement établie sur une base apparemment claire, continue, malgré les coups de boutoir donnés par Copernic, Darwin, Freud et Einstein à l'anthropocentrisme occidental, à maintenir en survie artificielle le dogme de la différence radicale. On se souvient des débats analogues qui animèrent les controverses ecclésiastiques ou médicales d'autrefois : les anges ont-il un sexe ? Les Nègres sont-ils des hommes ? Les enfants ont-ils des pensées ? La question posée aujourd'hui est aussi surprenante : les animaux souffrent-ils ?

[T]out se passe comme si la théorie de l'animal-machine, à laquelle plus personne ne croit mais qui a l'avantage d'avoir des effets déculpabilisants, restait en vigueur dès qu'il s'agit de justifier les excès de la barbarie industrielle.

QUI A ÉCRIT CELA ? Vous avez trois minutes pour trouver la réponse...

Tic-tac, tic-tac... Gong !

Vous proposez quoi ? Singer ? Rachels ? Burgat ? Vous avez perdu !

Allez, on vous donne une seconde chance... Toujours du même auteur :

Et quand les vaches, devenues "folles", doivent être sacrifiées à la santé des populations humaines, les spécialistes s'inquiètent et les médias leur font écho : combien d'unités anéanties par semaine ? Par mois ? On se demande si le chiffre est suffisant, s'il est possible d'aller plus vite. Quant au martyre qu'endurent les vaches pour réparer les négligences humaines, on ne s'en inquiète pas plus, en général, que des artichauts bretons répandus sur la chaussée par les agriculteurs en colère. Et lors même que des milliers de poissons, jour après jour, sont entassés par tonnes dans les filets des thoniers, qui oserait, sans craindre d'être taxé de sensiblerie, s'interroger sur l'énorme hurlement qui jaillirait de ces gueules béantes si les habitants des mers avaient reçu le don de la parole ?

DANS QUELLE REVUE EST PARU CE TEXTE ?

Tic-tac, tic-tac... Gong !

Vous pensez au journal de Talis ? Au bulletin de l'Alliance végétarienne ? À la feuille d'information des antispécistes de Charente et Poitou ? Vous avez encore perdu !

Une chance pour vous que nos chats soient végétariens. Vous pouvez garder votre langue et avoir quand même la solution : les citations précédentes sont extraites d'un article paru dans LE NOUVEL OBSERVATEUR (n. 1829, du 25 novembre au 1er décembre 1999) et signé par CATHERINE DAVID [1]. Un article remarquable, bien qu'il se termine par des considérations qui en minimisent la portée : « Il ne s'agit pas [...] de condamner le genre humain au régime végétarien, aux vêtements en nylon et aux chaussures en plastique ». La conclusion détonne tellement avec l'argumentation développée dans le texte qu'on a envie de croire qu'elle exprime moins la conviction de l'auteure que la nécessité où elle se trouve de composer avec les attentes des lecteurs, ou de faire accepter cet article par la rédaction de son journal [2].

Catherine David a eu le courage de prendre au sérieux un sujet réputé ridicule ou secondaire chez la majorité de ses confrères. Que son texte soit publié dans un grand périodique français nous donne de l'espoir. L'espoir qu'enfin le vent tourne, et que puisse s'ouvrir dans ce pays un véritable débat sur la tyrannie exercée par les humains sur les autres animaux.

[1] À noter dans le même numéro du Nouvel Obs, un article de Karine Lou Matignon sur l'expérimentation animale et les méthodes substitutives et un encadré d'Anne-Clélia Salomon Monge sur « Les zoos de la honte ».

[2] Rappelons que dans son numéro du 29 octobre au 4 novembre 1992, Le Nouvel Observateur avait déjà consacré un dossier aux animaux, dont le ton était tout autre. François Reynaert et quelques autres s'y acharnaient à dénoncer « la folie zoophile » dans un style ferrysien renforcé, insistant lourdement sur les liens entre défense animale et nazisme ou extrême-droite, et se posant en défenseurs de la Raison et de l'Humanisme contre « le déchaînement d'infantilisme » et le « dérapage anthropomorphique » responsables de « l'hystérie animalière qui s'empare de nos contemporains ». Ce dossier de 92 martelait que prendre trop au sérieux l'intérêt des animaux c'était mettre en péril les droits de l'homme ou, au mieux, gaspiller son temps pour une cause dérisoire. « [L]a faillite des grandes idéologies messianiques étant consommée, ne vient-il pas un brusque désintérêt pour l'homme ? Quand on désespère de Billancourt, on se replie sur Médor ? », ironisait F. Reynaert.