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Colloque « Éthique et invertébrés »

À l'initiative de Jean-Claude Nouët et Georges Chapouthier, de la Ligue Française des Droits de l'Animal, s'est tenu le 11 mars 2000 à la Faculté de Médecine Pitié-Salpêtrière un colloque sur le thème « Éthique et invertébrés ».

Le colloque s'est ouvert sur une communication de Suzanne Antoine (juriste) faisant la synthèse des textes français et européens régissant l'expérimentation animale, dont il ressort qu'aucune loi ou règlement ne protège les invertébrés. Dans la communication de clôture, Jean-Claude Nouët a dénoncé cette carence de la législation, et a conclu en appelant à ce que le domaine d'application des textes régissant l'utilisation d'animaux à des fins expérimentales soit étendu aux invertébrés dotés d'un système nerveux central [1]. Laissant de côté le débat sur la légitimité même de l'expérimentation animale, on s'en tiendra ici à donner un aperçu des contributions des quatre biologistes participant à ce colloque (J. Génermont, R. Chichery, G. Pétavy et G. Chapouthier). Elles ont en effet le mérite d'apporter un éclairage sur la sensibilité des invertébrés, un sujet qui ordinairement ne mobilise guère les chercheurs.

Jean Génermont a souligné le caractère simpliste et insatisfaisant de la partition du règne animal en vertébrés et invertébrés. Il a présenté les caractéristiques anatomiques des grandes classes d'animaux considérées sous l'angle phylogénétique, montrant la grande diversité d'organisation et de complexité des systèmes nerveux des invertébrés (désignation qui regroupe en fait des espèces appartenant à des phylums distincts - c'est-à-dire à des embranchements distincts de l'arbre généalogique retraçant l'histoire évolutive). Bien que purement descriptive, la communication de Génermont est très dense en informations.

Raymond Chichery a fait état des travaux consacrés aux céphalopodes [2] - des animaux dotés d'un système nerveux très développé. Bien qu'ils soient dépourvus de nocicepteurs, leur sensibilité à la douleur est quasi-certaine. Chichery rapporte par ailleurs diverses expériences révélant que les céphalopodes ont des capacités d'apprentissage remarquables. En voici un exemple [3] :

On apprend à un poulpe, qui va être qualifié de démonstrateur, à maîtriser un apprentissage discriminatif relativement simple : le choix entre une boule rouge et une boule blanche ; la prise de la boule renforcée positivement est associée à une petite récompense alimentaire (un petit morceau de sardine), puis la prise de l'autre boule est associée à un tout petit choc électrique nociceptif. Une fois que le poulpe a parfaitement maîtrisé la tâche (en général c'est assez facile pour lui, une vingtaine d'essais suffisent), on va « faire travailler » ce poulpe démonstrateur devant un animal naïf qualifié d'observateur. Le poulpe démonstrateur réalise devant l'observateur 5 essais. Il va donc choisir la boule préalablement renforcée, par exemple la boule rouge. Les auteurs testent ensuite les poulpes observateurs à court terme (2 heures après l'observation du démonstrateur) et à long terme (24h après l'observation du démonstrateur). Dans les deux cas, les auteurs ont pu montrer que le poulpe observateur choisit dans environ 9 cas sur 10 la boule rouge, c'est à dire celle désignée par le poulpe démonstrateur.

La communication de Georges Pétavy, consacrée aux arthropodes [4] conclut à leur capacité à ressentir la douleur. Comparée à d'autres travaux, cette contribution reste cependant assez superficielle, puisque l'auteur se borne à constater que ces animaux sont dotés de récepteurs sensoriels et présentent des comportements d'évitement et de fuite.

Georges Chapouthier enfin, a tenté de jeter les bases d'une classification des animaux s'appuyant sur six formes d'apprentissage distinguées par les psychophysiologistes :

(1) L'habituation : un stimulus répété un grand nombre de fois finit par ne plus déclencher deréaction.

(2) L'alternance : face à une alternative entre deux termes a priori neutres (par exemple tourner à droite ou à gauche), on observe que quand le sujet a choisi plusieurs fois la première option, il a tendance à se tourner vers la seconde. (Les aptitudes 1 et 2 sont considérées comme relevant de l'apprentissage parce qu'elles supposent le recours à la mémoire.)

(3) Le conditionnement pavlovien : le sujet apprend à associer un stimulus neutre à un événement positif ou négatif après avoir été soumis de façon répétée à la survenance simultanée du stimulus et de l'événement apprécié ou redouté [5].

(4) Le conditionnement skinnérien : le sujet apprend à faire quelque chose en étant récompensé (survenance d'un événement agréable) quand il réussit, ou puni (survenance d'un événement désagréable) quand il échoue.

(5) Le détour : le sujet peut apprendre à s'éloigner de son but pour mieux l'atteindre (par exemple contourner un obstacle transparent pour atteindre l'aliment posé derrière).

(6) L'économie d'essais en réversion : on apprend au sujet par conditionnement à associer le stimulus A à un événement positif et le stimulus B à un événement négatif. Quand l'apprentissage est fait, on change la règle du jeu : c'est le stimulus A qui est associé à une punition et le stimulus B à une récompense. Les sujets capables de la forme d'apprentissage (6) sont ceux qui mettent moins de temps à comprendre que la règle du jeu a changé qu'ils n'en ont mis à acquérir le conditionnement initial.

L'alternance et l'habituation sont détectables chez presque tous les animaux mobiles. Le conditionnement est présent chez les annélides (par exemple les vers de terre), et se perfectionne chez les mollusques et arthropodes. Le détour n'a été observé que chez les vertébrés et les mollusques céphalopodes. Enfin, seuls les vertébrés à sang chaud (et peut être certains reptiles) semblent maîtriser les apprentissages (1) à (6).

Sur cette base, Chapouthier tente d'esquisser une classification des animaux qui soit de quelque utilité pour les questions d'éthique appliquée :

- groupe 1 : les vertébrés à sang chaud ;

- groupe 2 : les vertébrés à sang froid (Les céphalopodes seraient dans le groupe 1 ou 2) ;

- groupe 3 : les invertébrés (hors céphalopodes) dotés d'une bonne mobilité ;

- groupe 4 : les invertébrés peu mobiles (soit par fixation - comme les moules, soit par parasitisme - comme les ténias) et dont le système nerveux a subi une régression au cours de l'évolution ;

- groupe 5 : les animaux dépourvus de système nerveux (pour lesquels les problèmes éthiques ne se posent pas).

Pour contestable et perfectible qu'il soit, ce classement semble à l'auteur moins arbitraire et plus utile que la division entre vertébrés et invertébrés. L'idée est que, dans tous les cas, on doit s'efforcer d'épargner la douleur aux individus qui peuvent l'éprouver. Mais chez les animaux les plus évolués sur le plan psychique, la satisfaction de besoins divers (autres que celui de ne pas ressentir une douleur physique) peut être nécessaire au bien-être. D'où la tentative de Chapouthier d'utiliser les performances en matière d'apprentissage et de mémorisation comme indicateur du degré de complexité mentale des individus de différentes espèces.

Les actes du colloque « Éthique et invertébrés » ont été publiés dans la revue Sciences et techniques de l'animal de laboratoire (hors série du volume XXVII, 2002). On peut se les procurer sans passer par cette publication en s'adressant à la LFDA [6] qui les fournit contre simple paiement des frais de port (2 euros).

[1] À savoir principalement les insectes, crustacés, araignées, scorpions, myriapodes (mille-pattes), gastéropodes et céphalopodes. La contribution de J.C. Nouët contient également l'exposé des raisons étayant sa conviction que ces animaux ressentent la douleur.

[2] Poulpes, seiches, calmars, pieuvres.

[3] Chichery relate ici une expérience réalisée par Fiorito et Scotto en 1992.

[4] Les insectes, crustacés, araignées, myriapodes, scorpions... sont des arthropodes.

[5] Par exemple, un son est lié à l'infliction d'un traitement douloureux. Une fois l'association acquise, le sujet manifeste des réactions d'aversion lorsque le son survient isolément.

[6] Ligue Française des Droits de l'Animal, 39 rue Claude Bernard, 75005 Paris ; tél : 01 47 07 98 99 ; e-mail : LFDA@league-animal-rights.org ;
site Web : http://www.league-animal-rights.org/.